Numero 135

Édito, Hebdo Blog 149

« Ce mystère que l’expérience de l’analyse permet d’approcher »

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Dans le cadre des enseignements de l’ECF, Hélène Bonnaud fera cette année cours sous le titre : « Du corps-image au corps parlant ». Elle nous en livre ici l’argument, et a accepté de répondre à trois de nos questions.

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Que dire du corps, encore ? L’équivoque nous conduira à parler du corps comme il apparaît au départ à chacun, la preuve du vivant, pris dans la jouissance primaire qu’il manifeste et sur laquelle viendront se nouer la captation imaginaire, la parole et la pulsion. Le corps s’imagine et se jouit. Il se parle aussi. Ces trois axes feront notre fil.

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Hebdo-Blog : D’où vient, à votre avis, ce poncif traversant les époques selon lequel les psychanalystes ne s’intéresseraient pas au corps ? 

Hélène Bonnaud : C’est sans doute la trace laissée par la psychanalyse qui est une pratique de parole mais celle-ci n’exclut pas le corps. Celui-ci a d’abord été l’objet d’élection, l’objet premier dans la découverte de l’inconscient par Freud. En observant que la parole avait un effet sur le corps, sans qu’il soit nécessaire de le toucher, il a démontré que parler avait un impact sur les symptômes corporels mais aussi sur l’image du corps. Si cela a été oublié, c’est parce qu’il y a eu une surinterprétation de la psychanalyse, quasiment caricaturée comme méthode ne s’intéressant pas au corps mais aux douleurs psychiques, aux pensées morbides, aux affects dépressifs et aux inhibitions, sans se préoccuper de ce que le corps y est toujours convoqué. Il l’est du fait que nous ne pouvons pas nous détacher de notre corps. Il est toujours partie prenante de notre position de sujet et cause d’une jouissance propre au symptôme. Pour prendre un exemple qui aujourd’hui fait symptôme contemporain, le stress n’est pas autre chose que la traduction dans le corps, de l’angoisse. Il y a aussi dans la psychanalyse un interdit à toucher le corps de l’autre. Cet interdit est éthique. Le transfert ne pourrait être ce qu’il est si le corps se faisait l’objet de l’analyste. Il y a donc des raisons propres à l’éthique de la psychanalyse et des raisons propres à ce qu’elle a produit comme discours. J’aime la phrase de Lacan qui dit que « le réel, c’est le mystère de l’inconscient, le mystère du corps parlant ». Le corps analysant, si je puis dire, est en effet ce mystère que l’expérience de l’analyse permet d’approcher, de saisir, de lire, de dénouer concernant le rapport à son propre corps et au corps de l’autre.

Hebdo-Blog : Si Lacan appréhende le corps par diverses voies, qu’estce qui d’après vous en serait l’invariant ?

Hélène Bonnaud : Lacan a donné à l’image du corps une valeur essentielle. C’est un concept qui se trouve théorisé dans le Stade du miroir de façon lumineuse car justement, il y a dans l’image un lien d’illusion, un lien de fascination, un lien d’incorporation du corps de l’autre sans médiation à l’Autre symbolique. Le corps-image, comme je le nomme dans le titre de mon enseignement, se fonde sur l’expérience du tout-petit qui découvre sa propre image dans le miroir, pas sans la présence de l’Autre. De cette expérience cruciale dépendra le rapport qu’il aura dans sa façon d’appréhender son image mais aussi celle des autres. Il entre dans la parole au moment où il se découvre corps séparé du corps de sa mère. Il a un corps propre comme on le dit, sur lequel il peut découvrir beaucoup de choses incroyables qui lui donnent le sentiment d’avoir un corps. Le corps y est donc d’emblée présent en tant qu’image mais aussi en tant que corps jouant de la présence et de l’absence de l’Autre, l’introduisant à l’ordre symbolique. Ce corps-image serait voué aux effets de morcellement et à la prévalence du « ou toi ou moi » généré par la rivalité propre aux effets imaginaires s’il ne s’y imbriquait pas la pulsion d’un côté, et l’Autre de la parole comme adresse, de l’autre. Ce nouage Imaginaire-Réel-Symbolique traverse les différents moments de l’enseignement de Lacan, l’imaginaire permettant le nouage avec le Symbolique et le réel. Il n’y a pas de parole au-delà du corps. Le « ça parle » lacanien l’indique. Quand on parle, la pulsion est en jeu. C’est en quoi s’analyser est une affaire de corps. Il y a une tension entre ces deux facteurs du corps, l’image et la pulsion, l’image et la jouissance. C’est cette tension qu’il m’intéresse de mettre au travail.

Hebdo-Blog : Lacan a pu lire le racisme comme surgissant de la rencontre de corps qui autrefois ne se mêlaient pas. Comment cela éclaire-t-il la folie ségrégationniste actuelle ?

Hélène Bonnaud : Lorsque les corps ne se mêlaient pas, il y avait l’illusion du même. Le même sang, la même lignée, la même patrie, les mêmes idéaux, etc. La reconnaissance passe par l’image de l’autre comme étant identique à la mienne. Équivalences et fantasmes d’identité dont nous retrouvons aujourd’hui tous les stigmates puisqu’en effet, les corps se mêlent, les cultures s’emmêlent, et ça embrouille les corps et les esprits. Lacan a eu une véritable prédiction de ce que serait notre époque où la ségrégation est une défense contre l’autre différent, l’autre étranger qui incarne alors un autre que je hais, objet de rejet et de haine. La haine de soi et la haine de l’autre se trouvent sur la même ligne, sauf que la haine de soi est jouissance ignorée de ceux qui se prévalent des idéologies mettant l’étranger au centre de leur discours. Cette haine de l’étranger se répète et repose sur le désir de tuer celui qui me fait peur, celui qui m’envahit, celui qui ne parle pas la même langue que moi, celui qui vient d’ailleurs parce que je ne lui reconnais pas sa différence. La capture imaginaire est ce qui forclos la reconnaissance symbolique. C’est pourquoi tout ce qui relève du corps imaginaire s’engouffre dans les idéaux ségrégationnistes. L’image est à double fond. Une image est illusion, masque, parade, narcissisme et jouissance de son corps propre mais aussi rivalité, paranoïa, lutte et prestige, désir de mort et jouissance au service de la pulsion de mort. La relation duelle peut porter l’exclusion à son extrême logique, à son extrême forçage, tuer l’autre pour se libérer de l’aliénation qu’il constitue.

 

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