Numero 135

A la une, Hebdo Blog 137

Le murmure des psychoses ordinaires

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Dans son cours de 2007, Jacques-Alain Miller cite un poème de T.S. Eliott : The hollow man, traduit par « Les hommes creux ». Miller s’arrête sur les deux derniers vers : « This is the way the world ends, not with a bang but a whimper : C’est ainsi que finit le monde, non pas sur un bang mais un murmure. » [1]

Les psychoses ordinaires [2] se sont constituées comme programme de recherche à partir du contraste qu’elles présentaient dans leur mode d’expression par rapport aux psychoses extraordinaires. Elles nous ont enseigné à entendre ce murmure qui n’était pas un « bang », mais qui était, pourtant, fait de la même corde. Nous avons su tendre l’oreille et percevoir les petits signes infimes de forclusion qui faisaient de ces cas « inclassables », non pas des « borderline », mais des psychoses à part entière. Au cours des 20 années d’existence de ce terme, le murmure de cette « non catégorie clinique » n’a pas cessé de s’amplifier dans notre champ. Nous avons appris à discerner les psychoses de type chêne de celles de type roseau. La psychose ordinaire est devenue cet outil qui nous a conduit à, non seulement envisager la clinique du point de vue discontinu des catégories structurales binaires névrose – psychose, mais aussi à saisir les logiques singulières, à partir d’une perspective dite « continuiste » où le mode de nouage des trois registres propre à chacun, qu’il soit borroméen ou pas, est la structure qui supporte le parlêtre.

Cependant, cette catégorie épistémique ne se manie pas si facilement. Elle nécessite de maintenir les deux perspectives ouvertes en même temps. La psychose ordinaire, n’est ni un nouveau concept, ni une catégorie clinique supplémentaire. Elle n’est pas, nous disait Miquel Bassols [3] un lieu en soi, mais bien plutôt un moyen de repérage de la psychose elle-même. Le problème est qu’ainsi, le murmure des psychoses ordinaires peut devenir cacophonique, diluant alors sa fonction. En effet, la psychose ordinaire a, peu à peu, glissé vers tous les lieux de la psychose dès lors qu’elle se manifeste de manière discrète et tend à mordre du terrain sur le champ des psychoses plus classiques. Parfois elle peut prendre la valeur d’un joker venant recouvrir de son syntagme des psychoses avérées dont les symptômes, pour être discrets, n’en sont pas moins identifiables. Elle est également quelquefois utilisée pour qualifier des psychoses déclenchées extraordinairement mais pour lesquelles le sujet a inventé une façon de délirer plus discrète.

Quel sens y aurait-il à qualifier certains cas de psychose ordinaire, alors qu’il est possible de reconnaître et de classer ses symptômes dans des catégories nosographiques classiques ? Nous pourrions répondre que l’outil psychose ordinaire pourrait venir là comme porte d’entrée pour cerner, sous-transfert, la manière propre que ce sujet a eu de bricoler une solution plus vivable. Cependant, ne devrions-nous pas aujourd’hui clarifier et préciser davantage le champ qu’elle recouvre ? Ne devrions-nous pas faire un pas de plus et concevoir la psychose ordinaire au-delà d’un état phénoménologique d’une relative paix symptomatique ?

La psychose ordinaire nous a conduit à penser la clinique en faisant un pas de côté par rapport au binaire névrose / psychose, mais, aujourd’hui, ne nous confronte-t-elle pas à un nouveau binaire, celui de l’extraordinaire et de l’ordinaire, nous entraînant vers de nouvelles impasses ?

De la logique à la structure, sous transfert

Le travail fait depuis presque deux ans avec le Comité d’Action de l’École Une pour les PAPERS a été un formidable observatoire des différentes façons d’envisager le thème du Congrès dans l’AMP. Un grand nombre d’axes de réflexion se dégagent à la lumière des défis et des changements que notre monde contemporain impose. J’en extrais deux qui sont en rapport entre eux et qui me semblent porteurs pour avancer. D’une part, les réflexions qui concernent la structure du nœud et le sinthome comme trans-structural. Et ce point déborde de la question de la psychose. Et, d’autre part, le nécessaire renouvellement des réponses concernant la problématique du déclenchement.

Comment penser la variété de nouages dans les psychoses ? Si la psychose ordinaire n’est pas une catégorie en soi, pouvons-nous néanmoins dégager des types de configurations de nœud où une psychose peut être appelée ordinaire ? Il y a aussi l’épineuse question de savoir si cette clinique des nœuds, est susceptible de venir diluer ou gommer les frontières entre névrose et psychose. Si pour Lacan, la forclusion du Nom-du-Père, même « dévalorisée » est toujours restée déterminante pour les psychoses, son dernier enseignement « ébranle la différence névrose – psychose », nous dit Jacques-Alain Miller en 2012 [4], sans néanmoins effacer les perspectives précédentes.

La forclusion généralisée et la pluralisation des Noms-du-Père nous conduisent à une universalisation du délire : « tout le monde est fou ». Tout le monde est confronté au trou ouvert par la rencontre trou-matique de l’impossible adéquation du signifiant à la jouissance. Chacun doit trouver une façon de stabiliser le nouage de sa structure. Certains auront à leur disposition les matériaux de l’Œdipe, d’autres non, mais cela entraîne une « égalité clinique fondamentale entre les parlêtres » [5]. Je pense qu’il s’agit maintenant de cerner les cas pour lesquels la structure des trois registres, tient par un sinthome ou une suppléance qui n’est pas faite avec les matériaux de l’Œdipe, mais n’en parvient pas moins à soutenir l’architecture qui porte l’édifice.

En ce qui concerne le déclenchement, la psychose ordinaire démontre encore être « pas toute » prise dans l’universalisation et vient comme instrument pour cerner l’inclassable. Il est donc difficile de penser le déclenchement avec le paradigme classique de la psychose extraordinaire. Et même le terme neo-déclenchement renvoie au modèle du « grand déclenchement ».

Au niveau de la clinique, je dirais que dans les psychoses ordinaires le déclenchement a déjà eu « pas lieu ». C’est-à-dire qu’il n’est pas advenu sous la forme d’un « bang », mais, là aussi, comme un murmure, inscrivant une trace réelle qui marque le sujet. Mais « le nœud comme support du sujet » [6] a plus ou moins bien résisté malgré la forclusion. Pourtant, les moments de résonnance de cette trace réelle, provoquent des effets dans la structure. Ce sont des épisodes où le nouage est ébranlé, où une invention chute, où un capitonnage saute. Cela se manifeste sous forme d’angoisses, d’affects dépressifs, de phénomènes de corps, de moments de repli qu’on a pu appeler de débranchement de l’Autre… Toutes ces manifestations correspondent aux externalités dont parlait Jacques-Alain Miller en 2008 [7] et touchent « au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet ».

Si, de loin, la petite musique des psychoses ordinaires peut davantage ressembler à celle des névroses qu’à celles des psychoses bruyantes, c’est sous transfert que sa tonalité apparaît de manière plus claire comme étant celle de la psychose. C’est « L’amour de transfert… disait Éric Laurent à Arcachon, qui permet d’extraire un savoir au-delà des classifications ». [8] Il nous faut donc, faire un pas de plus lors de ce Congrès ; il s’agit de savoir encore mieux comment, en partant du cas par cas et sous transfert, on peut saisir les façons dont un parlêtre peut faire en sorte qu’à la place du hurlement forclusif, vienne le miracle du murmure.

[1] T.S. Eliott, cité par Jacques-Alain Miller, traduction Pierre Leyris. Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 2 mai 2007, inédit.

[2] Intervention au XIe congrès de l’AMP à Barcelone « Les psychoses ordinaires et les autres, sous transfert », avril 2018.

[3] Bassols M., « Psychoses, ordonnées sous transfert », Mental, no 35, janvier 2017.

[4] Miller J.-A., « Un réel pour le XXIe siècle, Présentation du thème du IXe congrès de l’AMP », Silicet, Un réel pour le XXIe siècle, Collection Huysmans, Paris, 2013, p. 18.

[5] Ibid., p. 33.

[6] Miller J.-A., « Notice de fil en aiguille », in Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome (1975-1976), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2005, p. 241.

[7] Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto, no 94-95, Tournai, janvier 2009.

[8] Laurent É., La Conversation d’Arcachon, Agalma/Seuil,1997, p. 274.

 

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