Le migrant et les passions tristes

Le Conseil Constitutionnel, le 6 juillet 2018 a déclaré contraire à la constitution le délit d’aide au séjour irrégulier qui était reproché aux actions humanitaires. Le 1er août 2018, l’Assemblée nationale a définitivement adopté le projet de loi asile et immigration présenté par le Gouvernement, loi dénoncée par des ONG. Ces deux temps de la vie institutionnelle française et les réactions qui en découlent, soulignent la grande difficulté à aborder la dite crise des migrants. La montée du populisme dans de nombreux pays européens est l’indice d’un grand malaise dans la civilisation. Et selon la formule d’Eric Laurent « Ce malaise donne lieu d’abord à des passions tristes. Ce qui marche en Europe ce sont les passions tristes ».[1]

En lisant le site d’Amnesty International j’ai été sensible à l’usage de deux termes recouvrant pratiquement la même réalité et pourtant bien différents dans leurs conséquences : migrant et réfugié. Le migrant est une personne qui se déplace pour des raisons diverses, guerre, persécution, misère et qui n’a aucun statut international. Le réfugié est celui qui, en droit international, est reconnu comme étant en danger de mort dans son pays d’origine et qui donc peut bénéficier de protection. Être reconnu comme réfugié passe par le dépôt d’une demande d’asile individuelle auprès d’un État. Le migrant peut donc devenir un réfugié s’il a accès à la demande d’asile et que cet asile lui est accordé.

Aujourd’hui, ceux qui sont pris sous le même signifiant «  migrants » deviennent une masse inquiétante. La question de leur accueil soulève de nombreuses questions que les hommes politiques européens ont bien du mal à résoudre. Une contradiction soulignée par Eric Laurent oppose ce qui serait un impératif d’accueil absolu et la nécessité d’un accueil, au cas par cas, de « sujets pris dans les temporalités distinctes des routes de l’exil ». [2] Le livre du journaliste Olivier Favier, Chroniques d’exil et d’hospitalité démontre, à partir de récits individuels, que chaque migrant est pris dans une temporalité singulière qui donne une place à son histoire familiale, à ses valeurs culturelles, à ses espoirs, à son angoisse. Chaque récit fait de l’exilé, un fils du discours, l’arrachant au signifiant unaire « migrant », signifiant faisant surgir la haine et le rejet.

Adam est né en 1996 dans le Darfour du Nord. La guerre qui a ravagé son village en 2005 a détruit ses papiers, sa famille. Il n’a plus personne pour dire qui il est. Il fuit le Darfour, traverse la Lybie puis il embarque dans un bateau qui dérive 13 jours en mer. La Sicile accostée il est emmené à Milan. Il tente de passer la frontière à Vintimille. Après de nombreux échecs il atteint Calais. Là, au journaliste, il explique qu’il n’y a pas que la Syrie qui est en guerre et que « sans papiers, tu ne peux rien faire, tu es toujours un clandestin. Sans papiers, tu es juste une merde, tu n’es rien ». [3]

Mohamed est burkinabé, il va avoir 18 ans. Il a vécu en Côte d’Ivoire où il est allé à l’école jusqu’en cinquième. Puis la séparation de ses parents, la mort de son père, la maladie de sa mère le jettent sur les routes à la recherche de travail. Il traverse de nombreux pays. Il se débrouille pour rejoindre Paris, vit dans des squats. Son désir c’est d’aller à l’école, c’est ce qui le soutient dans son trajet infernal. « Depuis septembre » écrit le journaliste, « il est inscrit au lycée Saint-Félix, en seconde, où il prépare un bac protection de l’environnement. À la fin du premier trimestre, il est premier de sa classe.» Au journaliste, il déclare : « La première chose à bannir c’est la peur. La peur ne résout rien. »

Ce qui frappe dans ces témoignages c’est la présence de la mort sous ses formes les plus diverses : les rackets, l’esclavage, les viols dans les pays traversés, la noyade, la faim. Mais la mort du sujet n’est pas seulement la mort du corps, c’est aussi cette non-reconnaissance du statut de réfugié qu’opposent de plus en plus de pays européens, se rejetant la responsabilité dans un cynisme insupportable. C’est aussi l’anonymat qui frappe les corps noyés sans identité.

La Movida Zadig, les Forums européens qui en découlent, est-ce donc cela la réponse que la psychanalyse offre,  sorte de pare-feu à la montée de la peur et de la haine ? Eric Laurent donne cette indication : « pour lutter contre cette peur, pour ne pas s’en laisser fasciner, il faut légitimer d’autres figures du désir ».[4] Mohamed le démontre !

[1] Laurent E. « Désirs décidés et passions gaies en démocratie » Mental, Désirs de démocratie, n°37, p.81.

[2] Laurent E., « L’étranger extime (II), Lacan Quotidien n°771 du 16 avril 2018.

[3] Favier O., Chroniques d’exil et d’hospitalité, Editions Le passager clandestin, 2016, p.100.

[4] Laurent Eric, « Désirs décidés et passions gaies en démocratie », Mental n°37, p.82.