Numero 135

A la une, Hebdo Blog 143

Pour le meilleur et pour l’…ou pire

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Jamais avant le mariage renvoyait à une attente : la rencontre, enfin, du corps de l’Autre. Le jour J, la nuit de noce devait permettre de jouir du corps de l’Autre tant attendu. C’était tellement vrai que dans certaines coutumes, on devait, au matin, étaler à la fenêtre, les draps témoignant de ce mariage consommé. Las, « on ne jouit pas du corps de l’Autre. On ne jouit jamais que de son propre corps »[1]. Jacques-Alain Miller douche notre espoir, le non rapport sexuel est de structure, le mariage est l’un des semblants qui permet de croire de le rendre possible.

« Il n’y a de jouissance que de son fantasme, des fantasmes » [2], ainsi, ce qui permet la rencontre avec le corps de l’Autre, c’est un objet, l’objet lacanien par excellence, l’objet a. Du coup, nous pourrions nous poser la question, avec quoi nous marions nous ? À quoi disons-nous « Oui », le jour J ? Il est possible que nous disions « oui », à cet objet, logé dans l’Autre, ainsi que nous le propose Lacan dans les formules de la sexuation [3]. Ce trait, ce regard, ce sourire, cette démarche, cette voix… qui nous séduit, c’est nous qui le logeons dans l’autre, formidable trouvaille de l’inconscient pour permettre la rencontre, témoignage de ce que rien n’a été préparé pour le parlêtre dans la nature, pas d’instinct, pas de parades nuptiales, pas de changement de pelage ou de parure, même si on pourrait ergoter sur la mode, le maquillage… On retomberait toujours sur cet objet, à la fois le plus intime et le plus extérieur à nous même. Nous sommes sujets du signifiant, marqués à jamais par la rencontre initiale du langage venant mordre sur ce corps premier. Le langage est tout sauf naturel. Ainsi, il n’y a rencontre qu’à la croire possible de s’articuler à cet objet, qui est de soi logé dans l’Autre et ensuite, tout est affaire de parole. Nous sommes des êtres de parole et le jour J, c’est une parole qui nous liera à l’autre : « Oui ».

Alliance, c’est le cas de le dire, tissage, dans le meilleur des cas, de la rencontre de deux manques, trouvant dans ce croire incarné par l’objet une possibilité de rencontre. Les non-dupes, eux, errent.

Une conséquence du fait que l’on ne jouisse jamais que de son propre corps, et que pour rencontrer le corps de l’Autre il faut un ou des fantasmes, soit loger l’objet au lieu du corps de l’Autre c’est, pour paraphraser Lacan, que l’on se même dans l’Autre [4]. Dire « oui », c’est se dire « oui ».

L’amour impliquerait donc de dire « Non » le jour J puisque « Je te demande de refuser ce que je t’offre parce que : c’est pas ça» [5]. Il faut y croire, croire à l’objet a logé au cœur du nœud, pour que, réunissant les trois ronds autour de l’annuaire, comme la célèbre bague Trinity de Cartier, on puisse dire « oui ».

Dire « oui » le jour J, c’est accepter de se faire dupe du voile de l’amour, pour le meilleur et pour l’…ou pire.

[1] Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Après l’enfance, Paris, collection La petite girafe, édition Navarin, 2017, p.26

[2] Ibid.,

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p.73

[4] Ibid., p.79

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2011, p.81 & sq.

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