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Malentendus sur le genre, un entretien avec Fabian Fajnwaks  

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L’Hebdo Blog : Dans l’ouvrage collectif, réalisé sous votre direction avec Clotilde Leguil, Subversions lacanienne des théories du genre, il est question de malentendus entre les théories de Lacan et les théories queer. Quels sont ces malentendus ?

Fabian Fanjwaks : À mon avis le malentendu se pose plutôt du côté des théories queer vis-à-vis de Lacan et vis-à-vis de la psychanalyse. C’est-à-dire, comme je l’explique dans mon texte, les auteures comme Judith Butler, Eve Kossofsky-Sedgwick, Gayle Rubin, n’ont pas lu Lacan jusqu’au bout. Elles n’ont lu que les premiers séminaires, les premiers écrits de Lacan.

Il y a une raison pour ça, c’est qu’il y a quelques années, on ne disposait pas des versions transcrites des derniers séminaires de Lacan. Dans notre milieu, dans notre École, Jacques-Alain Miller a lancé une lecture du dernier enseignement de Lacan et du tout dernier enseignement de Lacan, il y a quelques années seulement. Donc, ces auteures-là, on peut les excuser, elles ne disposaient pas des moyens pour aborder l’expérience analytique avec les derniers outils, les derniers concepts que Lacan a produits. Gayle Rubin par exemple, qui est une anthropologue vraiment très intéressante, dès son premier texte, un de ceux qui étaient fondateurs des théories du genre, La circulation des femmes (The Traffic in women ), parle de Lacan. Elle parle d’un psychanalyste français qui aborde la question de la sexualité non pas en terme de génitalité organique, mais en termes discursifs et fait référence à Encore qui n’était pas un séminaire transcrit à l’époque. Son livre date de 74/75, Encore, c’est 73. Elle a dû lire des transcriptions imprimées qui n’étaient pas éditées. Elle était très au courant des derniers développements du discours de Lacan concernant Encore.

Mais ces malentendus concernaient principalement la réduction du travail de l’analyse au Nom-du-Père et au phallocentrisme, c’est-à-dire au signifiant phallique. Alors qu’à partir du séminaire L’envers de la psychanalyse, séminaire XVII, Lacan remet en question le Nom-du-Père. Il remet en question le Nom-du-Père comme signifiant central pour expliquer l’expérience et pour traiter le symptôme. Il remet en question l’Œdipe freudien. Comme disait Jacques-Alain Miller d’une manière très jolie, L’Anti-Œdipe, de Deleuze et Guattari, c’est Lacan qui l’a écrit, avant 69, le séminaire L’envers de la psychanalyse c’est avant 69, donc avant 72, avant Deleuze et Guattari parce que justement Lacan le premier a mis en question la place centrale de l’Œdipe dans la théorie analytique. Et donc, ces auteurs-là méconnaissent les critiques de l’Œdipe par Lacan, l’abord de l’expérience en terme de jouissance et le bricolage que l’on pourrait dire singulier qu’un sujet fait avec la jouissance sans forcément passer par le Nom-du-Père, telle que la perspective du sinthome l’introduit. Donc, je pense que c’est là que réside le malentendu principal.

H.B. : L’enseignement de Lacan, dites-vous, permet de vérifier que « rien n’est plus queer que la jouissance elle-même »  et qu’en aucun cas, la psychanalyse ne cherche à faire entrer cette jouissance dans une norme qui établirait ce que doit être un homme ou une femme. Pourriez-vous développer ce point ?

F.F. : Oui, Lacan ironise par rapport à la norme mâle, c’est-à-dire la norme de la logique de la sexualité masculine. Ça, c’est un autre point de malentendu finalement. Beaucoup d’auteurs queer continuent à voir dans la psychanalyse, une pratique normativisante par rapport à la sexualité et par rapport à la jouissance elle-même. À la manière de Foucault, ils appliquent encore la grille Foucaldienne à la lecture de la psychanalyse alors qu’il y a un énorme malentendu parce que l’expérience de l’analyse est loin de chercher à normativiser quoi que ce soit d’un sujet ou de la jouissance elle-même. L’os de l’affaire, c’est la pulsion, que contrairement à Lacan, ces auteurs n’abordent pas. C’est-à-dire que ce qui leur échappe, c’est que la pulsion, dans sa dynamique ne saurait se réduire à aucune norme. On n’aborde pas la pulsion dans la cure comme quelque chose qui doit être endigué, encerclé, traité par un quelconque signifiant. Nous laissons le sujet faire l’expérience de sa manière de vivre la pulsion, comme dit Lacan et effectivement de produire lui-même les transformations qui lui soient profitables. Donc, on ne peut pas dire que la perspective de la pulsion permette de fonder une norme quelconque. C’est un auteur queer qui connaît bien la psychanalyse et auquel je me réfère beaucoup, Javiez Saez, qui souligne, en 2005, dans Théories queer et psychanalyse, qu’effectivement la psychanalyse avec la pulsion ne cherche pas à construire des identités par rapport à des identités masculines ou féminines, la pulsion est centrée sur l’objet et rend le sujet a-sexué comme dit Lacan dans un jeu de mots. Il s’agit là d’un autre malentendu.

H.B. : Pour Lacan, cependant, il y a un réel de la sexualité qui ne se réduit pas à une pure construction, à un rôle : être homme ou être femme. Est-ce que ce que ce serait là, le point de divergence entre les théories du genre et l’approche lacanienne ?

F.F. : Oui, d’ailleurs Gayle Rubin, dès son texte La circulation des femmes disait que la bataille entre les théories gays et lesbiennes, – à l’époque en 75 ce n’était pas encore les théories queer, c’était les gender studies – et la psychanalyse, a eu lieu parce que la théorie psychanalytique américaine a fétichisé l’anatomie, c’est-à-dire a fait de la sexualité quelque chose de purement anatomique. Elle rejoint par là tout simplement la critique que Lacan menait dès les années 50, contre l’ego psychology, c’est-à-dire la psychanalyse telle qu’elle s’est développée aux Etats-Unis. Donc, elle rejoint Lacan dans la perspective de la fétichisation de l’anatomie.

Pour Lacan, le sexuel est un réel. Lacan parle de troumatisme de la sexualité. Il fait ce jeu de mots entre traumatisme et trou-matisme de la sexualité. Donc, on ne peut pas dire que la psychanalyse cherche à croire à un bon rapport avec l’objet sexuel. Lacan ironisait beaucoup, déjà à l’époque, avec un terme de Franz Alexander, un analyste de Chicago qui parlait de l’amour génital total. C’est-à-dire la réunion de l’objet pulsionnel et de l’objet d’amour. Dans son retour à Freud, Lacan rappelle la disjonction entre l’objet du désir et l’objet d’amour. C’est une idée de Freud, disait Lacan. Alors que les analystes américains s’égaraient dans une sorte de happy end de la réunion de l’objet du désir et de l’objet d’amour. Pour Lacan, la sexualité va rester jusqu’à la fin, avec l’objet a surtout, un réel, quelque chose qui est impossible à symboliser, à la différence des auteurs queer qui cherchent à fonder des identités à partir des identifications issues d’un mode de jouissance particulier : gay, lesbien et toute la variété : gay, bears, leather, ou butch, fem… Il y a des clans, des petits groupes où le sujet élève son mode de jouissance sexuel à la catégorie de l’insigne et pour faire lien social, il cherche à faire consister une jouissance. Non seulement il y a une identification, mais une identification basée sur la jouissance sexuelle.

H.B. : Finalement, la différence majeure entre la pratique queer et l’expérience d’une cure analytique lacanienne ne résiderait-elle pas dans la question de l’identification ? À la jouissance dans le cas des queer – une modalité de jouissance élevée à la dignité de signifiant-maître, à l’inverse de l’expérience analytique où on se dés-identifie ?

F.F. : Oui, il y a une thèse de Eve Kossofsky-Sedgwick, une auteure queer très importante qui s’appelle justement « construire des identifications queer », où elle cherche à développer des identifications basées sur des modes de jouissances particuliers pour faire sauter, pour faire éclater la différence sexuelle, c’est-à-dire que finalement l’anatomie ramène les identités sexuelles à homme ou femme. Les Queer cherchent, en effet, à faire consister des identifications sous la forme de signifiants-maîtres, au nom d’une pratique sexuelle particulière et la psychanalyse de son côté, et on voit ça avec la passe, cherche plutôt à ce que le sujet se désidentifie de ses signifiants-maîtres. C’est présent dans le dispositif de la passe. Quels sont ces signifiants-maîtres qu’il a pu produire dans l’analyse ? Et le sujet apparaît comme séparé de ses modes de jouissance. On voit ça dans la passe.

Un autre point qui me paraît important aussi, c’est le traitement de la nomination dans l’analyse et pour les cultures queer. Pour les cultures queer, les nouvelles nominations sont issues de modes de jouissance sexuelle. Il y a une différence aussi parce que eux ramènent la jouissance à la jouissance sexuelle, alors qu’en psychanalyse, la jouissance, c’est au sens large plutôt. Mais, ils ramènent ça à des noms, à des noms de jouissance comme : les butch, les fem, les snaps, les leather, etc. Les noms qu’une analyse permet de produire, les noms de jouissance d’un sujet, le « chausse pied à sa mesure » par exemple, ou la « plus grande bouffeuse d’émotions qu’ait connu la clinique analytique », pour prendre quelques exemples, on pourrait continuer la série… : ce sont des nominations à partir d’un vide. C’est-à-dire à partir du rapport que le sujet a entretenu depuis longtemps avec le vide de la jouissance. Et c’est ça que le sujet va présenter avec le dispositif de la passe. On voit bien là les effets de séparation d’avec cette jouissance. Si pour le queer, il y a promotion d’une jouissance qui fixe, qui rigidifie la nomination qu’un sujet se donne à partir d’un mode de jouissance, dans l’analyse, c’est plutôt un effet de dés-identification qui est recherché. On voit bien que le mouvement est inverse du côté de l’analyse par rapport au mouvement queer. La question de l’identification est en effet centrale parce que pour l’analyse, la jouissance implique un vide.

H. B. : Dans ces deux approches de la jouissance, la question du lien social se pose différemment ?

F.F. : La psychanalyse aussi fait lien social à partir des « épars désassortis », comme Lacan appelle les psychanalystes, des traits ou de noms qui nous singularisent. Une école de psychanalystes, c’est une réunion des éparses désassortis, disait Lacan. Des singularités une par une, alors que pour le queer, il s’agit de se réunir sous la bannière d’un nom propre de jouissance sexuelle.

H.B. : Est-ce que l’on pourrait dire qu’à partir du moment où il y a bannière concernant la jouissance, quelque chose de la ségrégation peut venir assez facilement ?

F.F. : Absolument, Jean-Claude Milner dénonçait déjà cette perspective ségrégationniste de jouissance dès son texte « Les noms indistincts », un texte de 1983. Très tôt, presque de manière contemporaine au développement des théories queer. Il était très en avance, comme il l’est toujours par rapport aux faits de civilisation et il dénonçait déjà le fait qu’au nom de la liberté sexuelle, de la promotion d’une certaine égalité sexuelle se produise le paradoxe d’une ségrégation de jouissance, le fait de dire : finalement la jouissance hétéro, c’est une jouissance à mettre de côté, à laisser tomber, disons moins bonne qu’une jouissance plus adaptée aux identités, à ces nouvelles nominations promues par les cultures queer. Et c’est ce qui se passe aujourd’hui aussi avec l’idée qu’il faut faire disparaître la différence sexuelle au nom de la diversité sexuelle et du fait qu’elle serait un vecteur d’inégalité sociale. Il y a une promotion de la diversité au détriment de la différence sexuelle et donc une ségrégation d’un mode de jouissance, on pourrait dire hétéro, c’est-à-dire ramenée à une normativité, « l’hétéro normativité » comme dit Judith Butler ou la norme, enfin « la sexualité straight » comme s’exprimait Monique Wittig qui était une théoricienne française très importante de la fin des années 70. Donc, il y a une perspective ségrégationniste, ce que justement, à partir de la psychanalyse, nous essayons de faire déconsister avec l’idée que chaque sujet fait un bricolage singulier avec la jouissance et qu’il n’y a pas une jouissance meilleure qu’une autre.

 

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