Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

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L’utilité directe

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La psychanalyse, la clinique analytique, la position de l’analyste, le discours de l’analyste, d’une part, et la société, d’autre part, voilà les termes que je veux interroger. Nous et notre Autre, ce que nous prenons comme notre Autre, la société.

Est-ce un terme que je choisis ou plutôt un terme auquel je suis conduit ? J’ai été amené à dire que Lacan et avec lui le psychanalyste lacanien, concevait sa position dans la société comme celle d’un exilé de l’intérieur. Je l’ai dit dans le fil de ma réflexion sur la communauté de destin entre la psychanalyse et la poésie. Il faut lui rendre ça, ce sont les poètes – en France au moins – qui se sont insurgés contre ce qu’ils ont appelé la modernité.

Il n’est pas indifférent que ce terme de modernité ait été forgé par Baudelaire. Les poètes ont été les premiers à saisir ce que le sociologue, nommément Max Weber, devait appeler « le désenchantement du monde ». Ce sont les poètes qui se sont aperçus que naissait un monde nouveau, régi par l’utilité, « l’utilité directe », comme disait Edgar Poe, et que ce monde de l’utilité directe chassait la poésie.

C’est à ce moment là qu’est né Freud. Il ne serait pas excessif de dire que la psychanalyse a pris le relais de la poésie et qu’elle a accompli à sa façon un réenchantement du monde. Réenchanter le monde, n’est-ce pas ce qui s’accomplit dans chaque séance de psychanalyse ?

Une séance d’analyse

Dans une séance de psychanalyse, on s’abstrait de toute évaluation d’utilité directe. La vérité est qu’on ne sait pas à quoi ça sert. On se raconte. On donne une place à ce que l’on pourrait appeler son autobiographie, on écrit un chapitre de son autobiographie. Sauf qu’on ne l’écrit pas, on la raconte, on la narre. C’est l’autobionarration, avec ce que cela comporte d’autofiction, dont on veut faire ces temps-ci un genre littéraire qui doit quelque chose à la pratique de la psychanalyse.

Chaque séance d’analyse, avec ce qu’elle comporte de contingence, de hasard et de misère, affirme néanmoins que ce que je vis vaut d’être dit. C’est en quoi une séance d’analyse, qui n’est rien, qui est prélevée sur le cours de l’existence, où on formule ce qu’on peut, alors qu’on est asphyxié, qu’on se dégage une heure pour pouvoir parler, pour être aussitôt repris par le cours de l’existence, une séance d’analyse, si peu que ce soit, est là pour démentir le principe de l’utilité directe. C’est la foi faite à une utilité indirecte, une utilité mystérieuse, une causalité que l’on serait bien en peine de détailler, dont on ignore par quels canaux elle passe, mais qui en définitive s’impose.

C’est en ce sens qu’une séance d’analyse est toujours un effort de poésie, une plage de poésie, que le sujet se ménage dans une plage d’existence, la sienne, qui est déterminée, gouvernée par l’utilité directe, puisque c’est aujourd’hui le sort de chacun.

Que veut dire poésie ? Poésie n’est pas affaire de génie. Poésie veut dire, quand cela s’accomplit sous la forme d’une séance d’analyse, que je ne me soucie pas de l’exactitude, de la conformité de ce que je dis avec ce que les autres peuvent croire, ni non plus avec ce que peux leur transmettre. La séance d’analyse est un lieu où je peux négliger la recherche de ce qui est commun. Quand on se propulse dans la vie sociale, on est dépendant de ce qui est commun. Dans une séance d’analyse, on peut s’en abstraire, on ne s’occupe pas de ce qui est commun, commun à tous, ni à plusieurs, ni à quelques-uns. On peut se concentrer sur ce qui vous est propre et qu’on arrive à dire à un seul, à dire dans la langue – ce qui, déjà, le fait partager.

Dans une séance, on ne parle pas à l’analyste, on parle à mon analyste, à celui-là, à quelqu’un qui est prélevé sur la foule. On a avec lui ce lien qui est la langue, et la langue est à tous, mais le destinataire est quand même unique. Si ce n’est pas celui-là, c’est un autre. C’est Un, qui est là pour acquiescer. C’est ce qu’il fait fondamentalement : il accueille, il dit oui, il accuse réception au nom de l’humanité, au nom de ceux qui parlent. L’analyste n’est pas là pour m’accuser, pour me juger, mais pour accuser réception, et par le seul fait qu’il accuse réception, il me disculpe.

Ce sont, en effet, des coupables qui entrent en analyse, des innocents à se croire coupable. Ceux sont ceux qui sont sous le joug d’une loi qui est suffisamment abstraite et illisible que le fait de s’y conformer n’innocente personne. Aberration qui est celle des temps modernes qui se caractérise par ceci qu’ils ont donné naissance à une loi qui est telle qu’on ne peut jamais s’y conformer, et qu’il faut encore la médiation d’un à qui on se confie, à qui on confie ses affres pour pouvoir aller en paix, jusqu’à la prochaine séance.

Une séance d’analyse est comme une parenthèse. Rien de plus, mais rien de moins. Une parenthèse dans l’existence minutée du sujet contemporain, ce sujet qui est voué à l’utilité directe.

La séance analytique est une plage de jouissance soustraite à la loi du monde, mais qui permet aussi bien à cette loi du monde d’exercer son règne, parce qu’elle lui procure un relais, un soulagement, une halte, tandis que se poursuit cette extraction inlassable, extraction de plus-value, qui justifie, croit-on, qu’on existe.

(…)

Ce texte est un extrait de « Psychanalyse et société » paru dans Quarto n°83, pp. 6-11.

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