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Lorsque l’enfant questionne, d’Hélène Deltombe

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Le commentaire fort vif de Carolina Koretzky du bel ouvrage d’Hélène Deltombe met en valeur ce qui de son titre fait ressource dans la cure qu’un psychanalyste conduit pour un enfant en souffrance : le moment où ce qui fait question, pour son entourage ou pour lui-même, peut se décliner en une énigme. Car l’énigme, et l’appui pris par Freud sur la légende d’Œdipe nous le rappelle, constitue réellement la façon dont le sujet est mis à l’épreuve de soutenir la question de son désir, en y mettant du sien.

C’est précisément ce point que vise le psychanalyste en son interprétation. La 3e Journée de l’Institut psychanalytique de l’Enfant le 21 mars mettra à son étude les diverses facettes et les diverses façons de l’interprétation.

Daniel Roy, directeur de la Journée.

Lorsque l’enfant questionne[1] est le titre du dernier ouvrage d’Hélène Deltombe. En 2010, H. Deltombe abordait déjà la clinique psychanalytique avec les adolescents dans son ouvrage Les enjeux de l’adolescence. Sur le plan épistémique, Lorsque l’enfant questionne est un livre qui a la grande qualité, d’un côté, de nous faire entendre le plus intime de chaque cas clinique présenté – ne sont jamais absents les méandres et les détours parfois compliqués d’une cure d’enfant – et, de l’autre, de poser les bases théoriques de la pratique analytique. H. Deltombe réussit à montrer clairement la puissance de l’appareil conceptuel de Freud et de Lacan pour aborder les problématiques cruciales que la clinique avec les enfants nous pose. Ainsi, elle permet au lecteur de toucher de près la manière dont ces concepts répondent à une pratique très concrète. H. Deltombe partage avec le lecteur son expérience d’analyste avec les enfants. J’utilise ici le terme d’expérience non pas dans le sens d’avoir de l’expérience (méfiance !), mais dans le sens où nous sommes en permanence – comme le souligne Bruno de Halleux dans sa belle préface – avec Hélène au cœur de son cabinet.

Ce livre, vous l’avez compris, est un livre éminemment clinique : Dylan, Olivier, Yvan, Victor, Sylvain, Florent, Marilyne, Simon, Stefan Zweig, Petit Hans, Hélène Deltombe. J’inclus l’auteur à la fin de la liste, lisez ce livre pour en déceler le mystère !

H. Deltombe ne nous épargne jamais les moments d’impasse dans la cure. Ceci constitue un élément fondamental dans ce que signifie la transmission d’un cas clinique. Transmettre les impasses d’une cure, comme Freud savait si bien le faire, c’est aller à l’encontre de toute idéologie de réussite ou de productivité dans une analyse. Présenter ce qui ne change pas quand tout change, montrer les impasses du transfert, montrer ce qui se répète, inclut la dimension du réel, fondement même de ce qui oriente notre pratique. L’analyste ne travaille pas avec ce qui marche, il travaille avec ce qui ne marche pas, ce qui cloche, ce qui ne trouve pas d’accord. Il travaille avec ce qui ne s’arrête pas de rater. Je pense au cas de Victor qui montre que, comme l’adulte, un enfant peut parler pour en dire le moins possible sur ce qui le taraude et que le dénouement du symptôme advient par l’irruption de l’inconscient, un inconscient qui a moins à voir avec un contenu profond et mystérieux qu’avec ce qui est de l’ordre du non-né, du non-réalisé, qui a donc à voir avec la trouvaille.

Le symptôme de l’enfant – un enfant comme symptôme du couple, un symptôme qui dérange l’Autre parental ou scolaire – est dans tous les cas la porte d’entrée que le psychanalyste emprunte pour faire résonner une vérité inconsciente. Dans son ouvrage, H. Deltombe développe finement le côté « solution » du symptôme de l’enfant. Il n’est ni une erreur ni un déficit, mais une solution, certes coûteuse, mais une solution trouvée. D’où le risque de réduire un symptôme, voire de l’éliminer, sans offrir au sujet l’accompagnement nécessaire pour qu’il trouve une nouvelle solution à son existence. Le cas de Karim est ici exemplaire. Le problème, comme H. Deltombe le souligne si justement, c’est que nous sommes aujourd’hui confrontés à des institutions de soin qui s’emploient « à éradiquer les symptômes sans plus s’attacher à la part de vérité qu’ils recèlent »[2]. J’en profite pour rapporter cette magnifique citation de Jacques Lacan dans le Discours aux Catholiques, que j’ai découverte grâce à ce livre : « décomposer jusqu’à la niaiserie tout dramatisme de la vie humaine »[3]. C’est précisément ce que soutiennent silencieusement certaines des méthodes contemporaines d’annulation du sujet. À l’analyste de permettre à ce dramatisme de se faire entendre.

Comme c’est souvent le cas en psychanalyse, la cause est ce qui se trouve à la fin. La postface du livre concerne la cause du désir de l’analyste. Freud, avec l’interprétation qu’il nous offre de son propre rêve connu sous le nom de « l’injection faite à Irma », a déployé pour nous les fondements névrotiques du désir de l’analyste. Il n’y a pas de désir qui saurait être pur. À l’analyste, dans sa propre cure, de dégager les ressorts de ce désir et d’en faire non pas un obstacle, mais le moteur des cures qu’il mène et oriente. Ce livre l’illustre particulièrement bien : un symptôme de mutisme (revers de toutes ces choses brûlantes à dire) peut devenir un silence où l’enfant pourra enfin poser ses propres questions.

Nous arrivons ainsi au titre de ce livre : Lorsque l’enfant questionne. L’auteure avoue l’avoir trouvé en résonance au livre de Françoise Dolto, Lorsque l’enfant paraît. Mais ici paraît, et la fascination pétrifiante de l’imaginaire avec laquelle ce mot résonne, est remplacé par questionne. Questionner ouvre sur le champ de la parole et du langage, c’est la puissance du signifiant qui est au premier plan. Mais qu’est-ce qui questionne ? L’enfant ? Les parents ? Le symptôme ? L’analyste ? Tout est à décliner, c’est la beauté de la clinique. H. Deltombe l’explicite parfaitement : les problèmes adviennent lorsque l’enfant ne questionne pas. Car l’enfant et la question sont étroitement liés : l’enfant questionne sans relâche le désir de l’Autre, il va l’interroger pour, un jour, ne plus être un assujet[4] et accéder à son désir.

Finissons donc avec cette belle phrase qui signale la portée de notre tâche : « On peut faire le pari que la rencontre avec l’analyste pourrait lui permettre de chercher ce qui se passe d’énigmatique pour lui. Il s’agit d’éléments inconscients, signifiants, qui le font souffrir et dont il n’a pas les clefs pour devenir sujet de son inconscient »[5].

[1] Deltombe H., Lorsque l’enfant questionne, Paris, Éd. Michèle, 2013, p. 97.

[2] Deltombe H., ibid., p. 97.

[3] Lacan J., Le triomphe de la religion précédé de Discours aux catholiques, Paris, Seuil, 2005, p. 20.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 189.

[5] Deltombe H., op. cit., p. 71-72.

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