Pulsion, jouissance et ségrégation

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Linguistique contemporaine – Une « certitude » sur les origines du langage

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« In natura non datur saltus », l’axiome de Leibniz est invalidé pour le langage. Le linguiste Bernard Vitorri, tout en se réclamant de Darwin et en s’appuyant sur la paléontologie, tente cependant d’établir une raison endogène à ce qui serait un saut permettant le surgissement d’une langue-mère universelle. Il cherche la démonstration de cette thèse. Se rapprochant de l’hypothèse freudienne du père de la horde, B. Vitorri en trouve la raison dans un événement certain, agissant par « exemplarité négative » et qui se serait transmis, ensuite, phylogénétiquement.

Avec Lacan, la chose se logifie, se complique et se simplifie. Pascal Pernot montre qu’avec le corps parlant, son enseignement éclaire de façon nouvelle cette question.

Dans son enseignement de cette année 2014-2015, Éric Laurent a cité laconiquement le linguiste Bernard Vitorri pour son article « À la recherche de la langue originelle ». Faisant partie d’un recueil collectif, Les origines du langage[1], le texte de B. Vittori témoigne de la relance d’une question que les linguistes avaient pris l’habitude de rejeter hors de leur champ. Sur quoi s’appuie la thèse qui permettrait à la linguistique, attachée à la distinction entre science du langage et énigme des origines, de s’aventurer à articuler les deux ? Sur la rencontre d’une nouvelle archéologie préhistorique avec le cognitivisme, leur mélange avec la génétique des populations, l’approche statistique de l’évolution des langues.

Jean-Louis Dessales, Pascal Picq et Bernard Vitorri écartent d’abord les précédentes tentatives. La « fresque traditionnelle de l’hominisation » (la bipédie permettant la descente du larynx et le développement du cerveau, la libération de la main ouvrant à l’usage de l’outil et le recours à la relation langagière pour rendre collectif cet usage dans l’activité de la chasse) est considérée comme obsolète. Bien qu’elle ne soit pas attribuée, on y reconnaîtra la thèse « du geste et la parole »[2] d’un Leroi-Gourhan ayant marqué son époque.

Puis vient la critique des modernes et du module inné de la grammaire universelle de Chomsky. Il a le mérite d’exclure de fait la question des origines mais, n’étant pas réfutable, elle est tenue pour non scientifique. La version du gène du langage, FOXP2[3], est aussi rejetée : trop réductionniste.

Le nouveau vient d’une complication du côté de la préhistoire et de son rapprochement avec le traitement statistique de l’évolution phonologique. Finie l’opposition simple entre la branche homo (habilis, sapiens, …) et les australopithèques ou grands singes. L’orang-outan se révèle cognitivement plus évolué que les anciens hominidés. L’évolution n’est donc pas linéaire, mais en mosaïque. Le langage délinéarise l’évolution. Les auteurs soulignent que l’étude des migrations montre un saut réalisé il y a cent mille ans par un groupe comptant au plus quelques milliers d’individus qui ont supplanté les autres sapiens et Néandertal aux capacités cérébrales pourtant plus développées. Ce groupe s’est répandu sur toute la planète. Le linguiste nord-américain Greenberg, à partir de la génétique des populations et des possibilités d’évolutions phonologiques, fait l’hypothèse d’une base initiale de quelques protolangues évoluant vers nos cinq mille langues actuelles. Son disciple Rahlen pousse jusqu’à postuler une unique langue-mère. Vitorri et Dessales ne contredisent pas cette allégation sans preuve. Mais, pour la discuter, il leur faut construire son étayage scientifique : la version langue-mère doit être logiquement démontrée.

Ils cherchent une raison endogène responsable de ce saut qui ne suit pas l’évolution biologique. Ils échafaudent des thèses « compatibles » avec l’évolutionnisme darwinien. La « communication adaptée » remplace le biologique dans le schéma darwinien conservé.

Curieux constat : ils ne mentionnent jamais Tylor qui, prestement, dès 1865[4], opposait à Darwin et à sa formule, reprise de Leibniz, « la nature ne fait pas le saut », l’objection radicale du langage, hétérogène à l’évolutionnisme. Tylor, en linguistique, a ouvert une brèche dont Lévi-Strauss, en le citant en exergue de sa thèse, souligne l’importance. Pour Tylor, le langage dépend d’un « arbitraire », terme dont Saussure se saisira. L’énonciation peut aboutir à autre chose que ce que visait l’intentionnalité. Pour le langage donc, pas d’origine à chercher du côté d’une intentionnalité. Cependant, la raison endogène que poursuivent nos auteurs s’appuie sur celle-ci. À cet égard, Vitorri met l’accent sur la fonction « narrative ». Durant une crise, on aura évoqué un ancêtre qui aurait jadis causé dommage au groupe en enfreignant un interdit. Par « exemplarité négative » cela aura eu pour conséquence d’assurer la réussite adaptative du groupe. S’en suivent la sacralisation de celui qui a jadis peut-être été tué pour avoir violé les interdits, et, dans le présent, la contrainte pour chacun de les respecter. On aura « choisi » de répéter le schéma. Ce modèle n’est pas sans rappeler celui d’Atkinson, inspirateur du mythe freudien historique avec sa transmission phylogénétique depuis le père de la horde. Ce mythe attendait la logicisation par Lacan de l’articulation de l’exception à la castration pour tous.

Vitorri, pour l’instauration d’une « scène verbale » et d’un « cadre spatio-temporel », pense que la raison endogène est une cause historique événementielle. Elle lui paraît une nécessité. Pour lui, c’est elle qui pourrait assurer la scientificité d’une éventuelle langue-mère universelle.

C’est dans une même perspective que P. Dessales s’oriente à partir de cette question darwinienne : pourquoi les individus qui parlent se reproduisent-ils mieux que les autres ? Grâce à la communication, à l’argumentation, ils créent des coalitions plus efficaces. P. Dessales le dit ainsi : « la communication, c’est la politique, apanage de l’homo sapiens ».

Nos linguistes contemporains se montrent très proches du Freud scientiste de Moïse et le monothéisme lorsque P. Dessales affirme à propos du mythique événement historique : « nous devons prendre conscience [qu’un] phénomène majeur […] s’est ainsi produit dans le passé de notre lignée. Il s’agit d’un événement certain même si nous ne savons pas encore le dater ». Cette « certitude » tout autant non réfutable que celle de Chomsky ne ruine-t-elle pas la « scientificité » de l’approche des origines du langage que cette linguistique contemporaine cherchait à établir ?

Cette thèse s’appuie sur une supposition historique extérieure à la linguistique. La scientificité serait garantie grâce à une seconde supposition concernant sa transmission phylogénétique et son intégration dans un schéma évolutionniste. Il est frappant de constater l’écart avec le traitement de la question par Lévi-Strauss qui s’appuie sur Tylor et Troubetzkoy. À la version mythique du même détour par un événement historique « explicatif » qu’il critique chez Freud, Lévi-Strauss oppose que les données propres à la phonologie sont intrinsèquement suffisantes pour fonder l’originelle efficacité du langage.

« Les phénomènes mettant en cause la structure la plus fondamentale de l’esprit humain n’ont pas pu apparaître une fois pour toutes. Ils se répètent […] au sein de chaque conscience. […] L’ontogénèse ne reproduit pas la phylogénèse ou le contraire ». Le phénomène « s’est produit parce qu’il se produit continuellement ». La linguistique « seule », dit-il, est « parvenue au point où l’explication synchronique et l’explication diachronique se confondent »[5].

La référence de Lévi-Strauss à Tylor est ici une réponse négative à la question que pose L. B. Ritvo[6] : Freud s’est-il vraiment distancié de l’influence de Darwin ?

Lacan, lui, a réarticulé doublement la question. Jacques-Alain Miller a mis en exergue comment Lacan, après avoir inscrit l’aliénation du sujet dans les chaînes signifiantes du langage, est passé, dans son dernier enseignement, au questionnement de ce qui fait, pour le parlêtre, l’originaire et l’original de son mode de jouir dans cette aliénation : la percussion de son corps par un signifiant hors chaîne, un élément sonore désarrimé. Ainsi Lacan redéfinit-il le langage comme secondaire « élucubration de savoir » sur le flot sonore de ce qu’il nomme lalangue particulière à chaque corps parlant ; ainsi traite-t-il le point d’origine comme rencontre ex nihilo avec lalangue.

Il s’agit alors de saisir l’impact du cristal de lalangue sur le corps au-delà du mythe de la pulsion freudienne comme il s’agissait auparavant de saisir la logique de l’aliénation dans les lois du langage au-delà du mythe originel du père.

[1] Dessales J.-L., Picq P. & Victorri B., Les origines du langage, Paris, Le Pommier, Le collège de la cité, 2010.

[2] Cf. Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, Paris, Albin Michel, 1964-65.

[3] Ce gène, FOXP2 (Headfork box P2), a été étudié comme « facteur de transcription », cf. http://lecerveau.mcgill.ca/flash/a/a10/a10m/a10mlan/a10mlan.html

[4] Tylor E. B., Researches into the early history of mankind and the development of civilization, 1st edition, Chicago, 1865, 2nd edition, London, John Murray, Albemarle Street, 1870.

[5] Lévi-Strauss C., Les structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton, 1967, p. 563-564.

[6] Cf. Ritvo L. B., L’ascendant de Darwin sur Freud, Paris, Gallimard, 1990.

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