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Focus, Hebdo Blog 105

« L’inconscient, c’est la politique »

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Cette thèse, qui serait abrupte, absurde, qu’on se permet d’écarter d’un revers de main… je suis parti à Milan, énervé par cette désinvolture à l’endroit de cette formule qui, elle, est plus modeste que la première(1) puisqu’elle propose une définition de l’inconscient. C’est ainsi, chez Lacan, et c’est beaucoup plus raisonnable. L’inconscient, on sait si peu ce que c’est, il est si peu représentable que c’est invraisemblable et très risqué de définir quoi que ce soit à partir de l’inconscient : au contraire, c’est toujours lui, l’inconscient, qui est à définir, parce qu’on ne sait pas ce que c’est. Aussi n’est-il jamais chez Lacan, le definiens, mais toujours le definiendum. Prenons la formule « l’inconscient est structuré comme un langage ». C’est une thèse qui suppose que l’on dispose de la définition du langage et en effet Lacan utilise celle que Saussure et Jakobson ont produite. Sans doute n’y-a-t-il pas le « comme » dans l’énoncé que je commente aujourd’hui, alors, ce qu’on doit se demander, c’est comment définir la politique, si bien qu’il y a un sens à dire que l’inconscient c’est la politique.

Ce qui m’a amusé c’est qu’après être tombé sur ce commentaire irritant j’ai ouvert un second livre récent La démocratie contre elle-même, d’un politologue, qui, sans doute, a lu Lacan, Marcel Gauchet, et je suis tombé sur une définition de la politique : « C’est en cela que consiste spécifiquement la politique : elle est le lieu d’une fracture de la vérité ». Belle définition, à la fois infiltrée de lacanisme et peut-être, en-deçà, d’une certain merleau-pontysme, « fracture » est un mot qu’aime cet auteur et l’on trouve aussi chez lui, dans un ouvrage de 1992, l’expression de « fracture sociale », reprise en 1996 et tombée sous les yeux d’une figure de la politique française, que ce signifiant a portée assez loin…
Au départ, c’est un politologue plutôt lacanoïde qui définit la politique comme un champ structuré par S de grand A barré, où le sujet fait, dans la douleur, l’expérience que la vérité n’est pas une, que la vérité n’existe pas, et que la vérité est divisée. Et c’est une définition de la politique qui a toute sa virulence dans le moment que nous vivons, moment qui est tout de même dans l’ensemble un moment « post-totalitaire » – je mets des guillemets – dans lequel nous sommes entrés depuis 1989 avec la chute du Mur de Berlin, à laquelle tout le monde n’a pas applaudi, d’ailleurs.
Je ne valide pas nécessairement cette catégorie, le totalitarisme, qui a servi à une propagande politique pendant le vingtième siècle. Le totalitarisme a été un bel espoir, il a enchanté les masses du vingtième siècle, ce dont nous autres, qui sommes du vingt-et-unième, avons presque perdu le souvenir. Il était l’espoir de résorber la division de la vérité, d’instaurer le règne de l’Un en politique, conformément au modèle de la Massenpsychologie. Au niveau de cette aspiration à la concorde, l’harmonie, la réconciliation, le totalitarisme est impeccable, tels que ses termes résonnent dans le discours du Président Schreber.

Alors, le triomphe de la démocratie, qui a le vent en poupe dans l’esprit du temps, au moins dans une bonne partie du globe, – évidemment le cas chinois est un peu à part, on me signale l’apparition, là-bas, d’une nouvelle pathologie, les morts par excès de travail, dans un espace où le mot « syndicat » serait une idée neuve – ne génère pas le même enthousiasme et même il se mesure à un effet dépressif ; il le comporte, dans la mesure où il implique un consentement à la division de la vérité, division qui prend la forme objective des partis politiques engagés dans une contradiction insoluble, puisque la vérité est vouée à être divisée.
Ce que M. Gauchet dit avec un lyrisme digne de Merleau-Ponty : « Dorénavant nous savons que nous sommes voués à rencontrer l’autre sous le signe d’une opposition sans violence mais aussi sans retour ni remède. Je trouverai toujours en face de moi non pas un ennemi qui veut ma mort mais un contradicteur. Il y a quelque chose de métaphysiquement terrifiant dans cette rencontre pacifiée » – j’aime bien ce lien entre terreur et pacification – la guerre se gagne, dit-il, alors qu’on n’en a jamais fini avec cette confrontation.
D’où l’idée paradoxale que la pacification de l’espace public va de pair avec une douleur privée, intime, subjective, et que, dans le même temps où l’on célèbre les vertus du pluralisme, de la tolérance et du relativisme, on fait l’expérience d’une vérité, je cite, « qui ne s’offre que dans le déchirement ». Il restera à reconsidérer néanmoins l’abord qui est fait ici de la politique comme une affaire de toi ou moi.
La définition de l’inconscient par la politique va donc très profondément dans l’enseignement de Lacan. « L’inconscient, c’est la politique » est un développement de « l’inconscient, c’est le discours de l’Autre ». Ce lien à l’Autre, intrinsèque à l’inconscient, est ce qui anime depuis son départ l’enseignement de Lacan. C’est la même chose quand on précise que l’Autre est divisé et qu’il n’existe pas comme Un.
« L ‘inconscient, c’est la politique » radicalise la définition du Witz, du mot d’esprit comme processus social qui trouve sa reconnaissance et sa satisfaction dans l’Autre, en tant que communauté unifiée dans l’instant de rire.

(…) L’inconscient est politique

L’analyse freudienne du Witz justifie Lacan d’articuler le sujet de l’inconscient à un Autre, et de qualifier l’inconscient comme transindividuel. On peut passer de « l’inconscient est transindividuel » à « l’inconscient est politique » dès lors qu’il apparaît que cet Autre est divisé, qu’il n’existe pas comme Un.
De ce fait, « l’inconscient, c’est la politique » ne dit pas du tout la même chose que « la politique c’est l’inconscient ». « La politique c’est l’inconscient » est une réduction, et quand Lacan formalise le discours du maître, il dit en même temps que c’est le discours de l’inconscient, et ce faisant il amène une clé à de nombreux textes de Freud. Tandis que « l’inconscient c’est la politique » est le contraire d’une réduction, c’est une amplification, c’est le transport de l’inconscient hors de la sphère solipsiste pour le mettre dans la Cité, le faire dépendre de « L’histoire », de la discorde du discours universel à chaque moment de la série qui s’en effectue.

 Extrait d’ « Intuitions milanaises », publié dans Mental n°11. Texte qui reprend le cours de Jacques-Alain Miller du 15 mai 2002, « L’orientation lacanienne », Département de psychanalyse, Université Paris VIII.

1 Thèse énoncée p. 11 : « La politique c’est l’inconscient ».

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