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L’être mère de Lucrèce Borgia selon Victor Hugo

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La pièce de Victor Hugo « Lucrèce Borgia » rencontre notre actualité sur la question de « l’être mère ». Elle est jouée à Rouen dans une mise en scène de David Bobée avec Béatrice Dalle dans le rôle de Lucrèce, et une exposition est consacrée aux Borgia au musée Maillol à Paris.

Une femme monstrueuse, un nom monstrueux

César Borgia, frère de Lucrèce, a tué Jean, leur frère, car tous deux aimaient la même femme : leur sœur Lucrèce. Un fils, Gennaro, est né de ces amours, que Lucrèce recherche à Venise sous un faux nom. Lucrèce a aussi eu des relations incestueuses avec son père, le pape Alexandre VI, et nous apprenons qu’elle empoisonne tous ceux qui la défient. C’est « la maternité purifiant la difformité morale »[1] de la femme que Victor Hugo souhaite présenter dans la pièce. Il fait dire à Lucrèce : « Je n’étais pas née pour faire le mal, je le sens à présent plus que jamais. C’est l’exemple de ma famille qui m’a entraînée. »[2] Ce qu’elle souhaite : « effacer les taches de toutes sortes que j’ai partout sur moi, et de changer en une idée de gloire, de pénitence et de vertu, l’idée infâme et sanglante que l’Italie attache à mon nom »[3].

Gennaro, un jeune homme qui ne connaît pas son nom

À Venise, de jeunes seigneurs discutent, parmi eux, Gennaro qui, placé chez un pêcheur, a appris à seize ans qu’il n’était pas son fils mais était issu d’une noble lignée. Comme Œdipe, il y a un savoir insu chez Gennaro sur ses origines. Il est décrit ainsi par son ami : « Tu es un brave capitaine d’aventure. Tu portes un nom de fantaisie. Tu ne connais ni ton père ni ta mère. On ne doute pas que tu ne sois un gentilhomme, à la façon dont tu tiens une épée ; mais tout ce qu’on sait de ta noblesse, c’est que tu te bats comme un lion. », et un peu plus loin « tu as le bonheur de t’appeler simplement Gennaro, de ne tenir à personne, de ne traîner après toi aucune de ces fatalités, souvent héréditaires, qui s’attachent aux noms historiques. Tu es heureux ! […] Que te fait l’histoire des familles et des villes, à toi, enfant du drapeau, qui n’as ni ville ni famille ? […] Nous, vois-tu Gennaro c’est différent. Nous avons droit de prendre intérêt aux catastrophes de notre temps. Nos pères et nos mères ont été mêlés à ces tragédies, et presque toutes nos familles saignent encore »[4]. Gennaro, fatigué, va dormir et Lucrèce vient le contempler.

Gennaro et ses amis sont envoyés à Ferrare pour féliciter le duc d’avoir reconquis des terres. Comme ses amis, qui ont tous perdu un proche tué par un Borgia, Gennaro hait les Borgia. Il va, dans un acte provocateur, jusqu’à ôter le B de ce nom pour ne laisser que les lettres « orgia » sur le fronton du domicile de Lucrèce à Ferrare. Il écrit et dénonce ainsi la conduite de la famille Borgia. Lucrèce veut se venger de cette insulte. Ce n’est que lorsque Gennaro assume la responsabilité de cette insulte qu’elle renonce à sa vengeance, mais le duc son époux, ignorant que Gennaro est le fils de Lucrèce, pense qu’il est son amant et veut donc sa mort.

Dans cette pièce nous avons une mère qui tient à son secret « Le drame est tout entier concentré dans cette aporie : révéler son nom et sauver un fils tout en perdant sa chimérique dévotion ; ou le taire et prendre le risque de faire mourir son fils »[5] écrit Clélia Anfray. La jouissance de Lucrèce en tant que mère est dans cet amour secret pour son fils, qui ne peut être dit.

Gennaro, empoisonné lors d’une fête comme tous ses amis, refuse l’antidote que Lucrèce lui propose pour lui seul, et la tue, ignorant qu’elle est sa mère. Transpercée par l’épée de Gennaro, elle lâche le « je suis ta mère », dernier mot de la pièce. Ici, ce n’est pas le signifiant qui est le meurtre de la chose, mais le meurtre qui fait surgir le signifiant « mère ». C’est par le passage à l’acte que le nom peut être dit, inscrivant et Gennaro et sa mère, dans la légende meurtrière des Borgia.

Victor Hugo ne montre pas une nomination symbolique de la mère, mais plutôt une tentative de nommer la chose mère par le passage à l’acte.

Éric Laurent faisait valoir la différence entre la mère comme signifiant au début de l’enseignement de Lacan, et la mère comme objet dans RSI « Nous devons considérer également, la relation de la mère avec ses objets a à elle, M <> a[6] Dans la pièce, la relation de la mère, Lucrèce, à son enfant, Gennaro, ne passe pas par un dit, elle ne peut lui dire « je suis ta mère » qu’une fois mise à mort. C’est par le réel du passage à l’acte qu’une signifiantisation de la relation mère enfant est possible. La mère, Lucrèce, retient le secret dont elle jouit, par exemple en contemplant son fils endormi. La jouissance de la mère n’est pas en reste face à celle de la femme Lucrèce. Le masochisme dans cette pièce peut être interrogé, celui qui pousse cette mère à se faire tuer par son fils, et celui de Gennaro, que le pacte qui le lie à son ami pousse à mourir avec lui. Empoisonnements, matricide, malédiction de la jouissance font le canevas de cette pièce et c’est le destin tragique qui est présenté, car seul le passage à l’acte matricide fait dire le secret et advenir une nomination de la mère.

[1] Hugo V., Lucrèce Borgia, Folio Théâtre, Gallimard, 2007, Avertissement.

[2] Ibid, Acte I, partie 1, scène 2.

[3] Ibid.

[4] Ibid., Acte I, partie 1, scène 1.

[5] Hugo V., Lucrèce Borgia, op. cit., introduction.

[6] Laurent É., « La psychanalyse guérit-elle du transfert ? », conférence donnée à l’Antenne clinique de Dijon, 26 novembre 2011.

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