Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

Hebdo Blog 74, Orientation

L’École, une expérience analytique

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Nos Écoles de l’AMP sont à ce jour sept de par le monde. Elles trouvent toutes leur point de référence dans l’acte de fondation, par Lacan, de son École de Psychanalyse. C’est la thèse de Jacques-Alain Miller qui, bien que les ayant constituées, parfois avec d’autres, ne s’en considère pas comme le fondateur. « Nous considérons presque que Lacan en est le fondateur »[1], va-t-il jusqu’à dire. Pour lancer les bases d’une réflexion sur « Pourquoi » et « Comment l’École ? », la thèse de Jacques-Alain Miller valide donc de s’en référer à l’Acte de fondation.[2]

Un choix forcé

La création par Lacan de son École de Psychanalyse est lue par Jacques-Alain Miller à Grenade, en 1990, comme un choix forcé. Elle répondait à l’exclusion de Lacan de l’IPA. Le choix forcé résidait dans l’alternative suivante : « soit disparaître de la psychanalyse, soit former sa propre École »[3]. Lacan a été exclu, certes d’abord pour quelques raisons moins avouables. Mais ce qui était tout aussi visé c’était son approche même de la psychanalyse, sa façon de l’enseigner, et particulièrement sa façon d’analyser. C’est l’IPA qui a forcé Lacan à prendre cette décision. J’en tire comme premier élément de réponse à la question « Pourquoi l’Ecole ? » qu’il s’agit, ni plus ni moins, d’une question soit d’existence, soit de survie de la psychanalyse lacanienne même.

Certes, cette contingence est datée. La question se pose de savoir pourquoi ce constat garde toute sa validité.

Lacan a dégagé la psychanalyse de son époque de ce qu’il considérait une dérive. A savoir sa réduction toujours plus grande à ne plus s’équivaloir qu’à une seule technique thérapeutique réadaptative, normalisante et normalisatrice. C’est, pour la résumer, la critique majeure en raison qu’il développe à l’époque par rapport à l’ego-psychology. C’est pourquoi il finira par dire préférer au terme de cure analytique, celui d’expérience.

Mais Lacan ne s’est pas arrêté à cela. Il n’a pas fondé une autre association de psychanalystes. Il a fondé une École qu’il a pensée, presque en opposition, à la structure de l’IPA. Il a fondé une structure qu’on pourrait dire syntone avec l’expérience analytique elle-même. Du moins, à son service. Alors que la structure de l’association qui l’a exclu allait, selon lui, contre l’expérience de la psychanalyse. Il le développe assez.

Si dans son Acte de fondation, il n’en parle pas comme tel, Jacques-Alain Miller isole que Lacan, par la façon dont il pense son École, y anticipe la passe. Dispositif qu’il proposera quelques années plus tard. Par un effet rétroactif, cela vaut donc la peine d’essayer de nous reformuler ce qui a conduit Lacan à proposer ensuite, dans la logique même de la création de son École, cette procédure de la passe.

Les Écoles de l’AMP : des Écoles de la passe

C’est précis. Lacan constate que, lui, qui a conduit de nombreuses cures à leur terme et est l’auteur d’un enseignement à nul autre pareil sur plusieurs années dans le champ de la psychanalyse, n’a pas le savoir, en tant qu’analyste, de sa position d’analyste, sur la question de la fin de l’analyse. Que pour en extraire un, il y faut un dispositif qui sorte de la cure elle-même. Afin, une fois celle-ci selon le sentiment de l’analysant terminée, de pouvoir se retourner dessus pour en formaliser le parcours et les changements qui se sont produits durant l’expérience[4]. Jacques-Alain Miller précise que, ça, « seul l’analysant peut (le) savoir »[5]. Certes, poursuit-il, « l’analyste a son point de vue (sur la question) mais il n’en a en aucune façon le dernier mot »[6]. Quelque chose de cela échappe à l’analyste. Seul l’analysant peut en témoigner et, je rajoute, en convaincre un auditeur ou un auditoire par son témoignage. Lacan considère donc que sur cette question de ce à quoi peut conduire une analyse (ce qui fonde tout le corpus analytique), le savoir ne peut s’en extraire par une discussion entre analystes, « mais – je cite – par ce qui se passe entre analystes et analysants »[7]. Et cela ne peut se faire que dans un autre cadre que celui de la cure elle-même.

Le renversement de perspective opéré est puissant. Il détermine l’ensemble ou la structure-même de l’École de Lacan. Et renverse le gradus de l’association de psychanalystes fonctionnant sur le modèle de la formation du maître à l’élève, où l’on entre comme candidat choisi par le maître pour se former à la discipline dont il aurait, lui seul, le savoir à transmettre.

C’est une façon de saisir pourquoi, dans l’Acte de fondation, le signifiant « travail » est majeur. Il y a certes dans l’École une structure pour en assurer son fonctionnement. Mais elle est permutative – pour en dissoudre les effets d’identification à la chefferie. « Nul n’aura à se tenir pour rétrogradé de rentrer dans le rang d’un travail de base »[8]. C’est une phrase, connue, qui situe comme essence « le travail de base ». Celui-ci est promu tout au long de l’Acte de fondation. Quel est-il ? Je pose, à partir des indications de J.-A. Miller, que c’est celui qui trouve son paradigme dans le dispositif de la passe. En ce sens, on peut penser l’École qui fonde son point de perspective de la passe, à son instar, aussi comme un lieu extérieur syntone et nécessaire à l’expérience d’une psychanalyse-même. Pour y travailler et en formaliser, toujours et sans cesse, les effets et fondements, pour qui souhaite s’engager dans cette zone de la psychanalyse qui excède le thérapeutique. C’est cela seul qui forme et fonde l’analyste. Cela se fait d’une position analysante. C’est pour ça et ainsi qu’on entre dans l’École. Miller va jusqu’à dire qu’à la limite, l’École ne reconnaît même pas les analystes, elle reconnaît un travail[9].

Remarquons que cela n’y met pas tout le monde au même niveau. Mais qu’elle situe les distinctions non pas au niveau du seul grade, mais bien à partir d’un transfert de travail. C’est un transfert qui se produit par une supposition de savoir attribuée à celui qui démontre en acte être sans cesse au travail de la question posée par l’expérience de la psychanalyse. Et ce savoir proprement analytique ne se transmet que par un transfert de travail, à partir mais tout autant en dehors de la cure-même. Remarquons que c’est aussi cela qui détermine ceux qui sont appelés à s’occuper du fonctionnement de l’École. Une dissociation ne peut être faite là, le tout forme un nouage.

C’est ma façon de tenter d’éclairer l’axiome que Jacques-Alain Miller pose dans sa Théorie de Turin que dans « une École, tout est d’ordre analytique »[10].

La NLS, et l’expérience d’École

La New Lacanian School (NLS) tente sans cesse de se fonder et d’exister en tant qu’École, au sens lacanien du terme. Celle qui fonderait le psychanalyste, sa formation et son discours. Et ce sur fond de ce qui pourrait vite se résorber à être une fédération. La NLS reste la plus jeune des Écoles de l’AMP. Ayant deux langues officielles, le français et l’anglais, elle est composée de plusieurs pays qui couvrent de fait une multiplicité de langues : grec, néerlandais, hébreu, polonais, allemand, danois, bulgare, russe, et d’autres. Elle est composée de Sociétés et de Groupes, de taille diverse et à l’histoire spécifique. Last but not least, elle compte aussi des membres sans groupe, en divers endroits parfois éloignés de la planète.

La NLS tente de produire qu’il y ait de la psychanalyse et du psychanalyste lacanien dans ses différents endroits épars et désassortis. En fonction de ce qui précède, ceci implique (et si cela est encore plus prégnant pour la NLS, cela vaut pour toutes les écoles) qu’elle ne soit pas le lieu de ce qui s’équivaudrait à un rassemblement des meilleurs éléments reconnus localement des Groupes et des Sociétés, ni même la somme des expériences analytiques personnelles de chacun de ses membres, mais bien la participation de chacun de ses membres, qui en démontrent le désir en acte, à l’expérience-même de l’École. Celle-ci est une expérience analytique en tant que telle, et qui, comme telle, demande à s’interpréter.

Ce texte est une partie de l’exposé prononcé lors de la soirée de l’ACF Belgique, « Conversation autour de l’École », le 20 mai 2016, à Bruxelles.

[1] Miller, J.-A., L’Ecole et son psychanalyste, http://www.causefreudienne.net/lecole-et-son-psychanalyste-2/

[2] Lacan J., « Acte de fondation » (1964), Autre écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 229-241.

[3] Miller, J.-A., Ibid.

[4]  « Que devient alors celui qui a passé par l’expérience de ce rapport opaque à l’origine, à la pulsion ? Comment un sujet qui a traversé le fantasme radical peut-il vivre la pulsion ? Cela est l’au-delà de l’analyse, et n’a jamais été abordé. » Lacan J., Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Paris, p. 245-246

[5] Ibid.

[6]  Ibid.

[7] Ibid.

[8] Lacan J., Ibid., p. 230.

[9] Miller, J.-A., Ibid.

[10] Miller, J.-A, La Théorie de Turin, http://www.causefreudienne.net/theoriedeturin/

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