Spécial CPCT sur l'urgence subjective

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Le temps d’un éclair

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Malgré un goût certain pour l’inconscient et la découverte freudienne pendant mes études, il m’importait peu que la psychanalyse soit dite freudienne ou lacanienne. Ce fut en premier lieu une affaire de contingence, de rencontre avec un analyste. J’ignorais alors que cet analyste, le seul dont le nom m’était connu là où je vivais, était « lacanien ».

Mais qu’est-ce qu’être lacanien ? « Être lacanien, n’est pas seriner du Lacan. C’est un peu comme être socratique ou stoïcien, dit J-A Miller dans un entretien au journal L’express (17-01-2002), c’est une position éthique, non conformiste (…) L’orthodoxie lacanienne n’existe pas. Lacan, c’est un style, pas un credo. »

C’est ce qu’ensuite, je découvris.

Car la contingence d’une rencontre, c’est un moment qui ne dure pas, juste le temps d’un éclair, mais dont les conséquences peuvent être déterminantes. Avec le temps et le travail de la cure analytique, avec la découverte de l’enseignement de Lacan et de son École, cette contingence s’inscrivit plus tard dans un choix, une décision. Je sus que c’était cela que je voulais et rien d’autre, je sus que la psychanalyse d’orientation lacanienne serait ma cause, ma boussole, et disons-le, mon symptôme, ce qui est la même chose.

Je dis « orientation lacanienne ».

Mais qu’est ce que  L’orientation lacanienne ?

1/ C’est d’abord, l’orientation que nous puisons dans l’enseignement de Lacan. « S’il y a orientation lacanienne, dit J.-A. Miller, c’est qu’il n’y a aucun dogme lacanien, (…) aucune thèse ne varietur (…). Il y a seulement une Conversation continuée avec les textes fondateurs de l’événement Freud, un Midrash perpétuel qui confronte incessamment l’expérience à la trame signifiante qui la structure. »

C’est cette confrontation permanente qui garde la psychanalyse vivante et inventive.

2/ Mais, cette conversation continuée, cette confrontation permanente dont fait l’objet l’enseignement de Lacan, nous sont rendues accessibles et opératoires grâce à J-A Miller et à l’enseignement qu’il dispense depuis plus de trente cinq ans. C’est ainsi que l’Orientation lacanienne, c’est aussi ce qui est devenu un nom propre, désignant, dans toutes les écoles de l’AMP, cet enseignement et sa fonction de boussole pour nous orienter dans le work in progress de la doctrine de Lacan, jusqu’à l’inabouti de son tout dernier enseignement.

J’ai longtemps regretté de ne pas avoir connu Lacan, mais aujourd’hui je dirai que ce n’est pas sans avoir connu Lacan que je suis devenue « lacanienne ». Car Lacan, je ne cesse de le rencontrer, d’en être surprise, désarmée, enthousiasmée, bousculée, et c’est J-A Miller qui m’a permis cette rencontre et m’a introduite à ses propres débats avec Lacan ainsi qu’à ceux de Lacan avec lui-même, de Lacan contre Lacan.

La rencontre avec L’orientation lacanienne s’est faite pour moi avec le cours « Du symptôme au fantasme et retour », qui m’a rendu accessible le premier séminaire de Lacan publié- le S XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse– J-A Miller y dépliait en termes clairs, précis, logiques, démontrés, ce qui était resté, dans mes tentatives de lectures précédentes, tout à fait opaque et encore plus embrouillé si je recourais à des lectures de textes qui prétendaient l’éclairer.

J’étais resté sur l’idée d’un jargon lacanien inaccessible et inutilisable.

Cette découverte fut un véritable choc, accompagné d’une joie de lire et d’apprendre, de m’en servir, et qui ne s’est jamais démentie.

C’est ainsi que d’année en année, j’ai pu suivre le fil de ce que J-A Miller a nommé « la croix de Lacan », cette question essentielle, tournée et retournée, toujours reprise à nouveaux frais, autour de l’articulation problématique de deux registres étrangers l’un à l’autre et présentés comme tels par Freud : le registre du signifiant, de la parole, du sens, de l’inconscient, de ce qui s’interprète, et d’autre part, le registre de la jouissance, de la pulsion silencieuse, qui ne se commande pas, et cela, jusqu’à ce que cette distinction devienne caduque pour laisser sa place au symptôme lacanien, avec son poids de réel, sa nécessité, celui que se bricole le sujet et qui lui sert de boussole pour s’avancer dans le monde. Celui qui fait de chacun une exception.

Être lacanien, c’est avoir mis à l’épreuve cette distinction fondamentale entre la position névrotique – se croire ou se rêver une exception, ou ne pas vouloir être une exception, position prise dans l’Autre – et la reconnaissance de ce qui fait notre exception, séparée de celle de tous, le propre de ce que nous sommes, notre mode de jouir de la vie, et aussi notre solitude.

Ce texte a été prononcé dans le cadre de la soirée ACF-VLB qui s’est tenue à Angers le 19 mai 2016 sous le titre « Qu’est-ce qu’être lacanien aujourd’hui ? »

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