C'est l'été avec l'HB, aux côtés de M.-H. Brousse, P. Lacadée et le dernier numéro de La cause du Désir​

Hebdo Blog 95, Orientation

Le « grand soir » de la jouissance n’aura pas lieu

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Dans mon cas, il n’y a pas eu des étapes logiques de la construction du fantasme, ce qui laisserait entendre une construction par paliers ou par moments dont la logique serait à établir. Par contre il y a eu dans l’analyse des moments où je peux repérer des effets de réduction de la jouissance présente dans mes symptômes et mes inhibitions.

Cette opération a été progressive avec quelques bornes que je peux situer après-coup dans mon trajet d’analysant et non pas comme une opération qui, à la manière d’un acte, marquerait un avant et un après successifs dans le déroulement de l’analyse.

Par exemple, le rêve qui a autorisé ma désignation comme passeur « Toi, tu jouis trop », énoncé par un autre Fabian, un collègue, avec qui je me reconnaissais des signifiants communs, sauf celui d’ A.E. car ce collègue avait fait la passe, et l’interprétation de mon analyste, présente dans le mail adressé au secrétaire de la passe et à moi, en copie : « FF a traversé quelque chose », avec les points de suspension que signifiait le « quelque chose » qui me revenaient de compléter, désignait un moment de délestage de la jouissance retenue qui m’envahissait jusqu’à l’insupportable présent dans le « trop ». Le « quelque chose » que j’avais traversé était donc ce plus de jouissance dont je m’encombrais et qui m’empêchait de me situer dans la perspective de la passe comme « mon semblable » dans le rêve.

Mes pas de côtés, mes renoncements au désir, mes procrastinations prenaient un sens à partir de cette position. D’une manière plus structurale, la nostalgie, trait essentiel de mon « être dans le monde » et sentiment condensateur de la jouissance lié à la perte de l’objet, présent depuis l’enfance, prenait à partir d’ici tout son sens.

Le programme de jouissance chiffrait dans mon cas, la possibilité de rejoindre l’objet perdu sous la forme du « grand soir » que j’attendais. Une interprétation de l’analyste l’avait indiqué : « Vous attendez le grand soir… ». Un couple de rêves avaient permis de situer ce point dans l’analyse, bien qu’il m’ait fallu longtemps pour comprendre la logique de qui s’y chiffrait. Dans le premier, je suis à « Saint-Denis de la Réunion », ce qui raconté en séance et mon accent aidant, revient scandé dans l’interprétation de l’analyste : « Sans-déni de la ré-union… », avec la coupure de la séance.

Un autre rêve, fait quelques années plus tard, me fait croiser une femme aimée, qui avec un clin d’œil me dit « Tu sais, de toutes façons, il n’y a pas de rapport sexuel… ». C’est le « Tu sais » qui me frappe, dans l’énoncé et le « de toutes façons… », comme si elle accentuait le fait que même à vouloir l’aimer, à rejoindre une « union sans déni », ça ratera, et que cela, je le sais, de toutes façons que j’essaie, je m’acharne à vouloir faire exister le rapport sexuel, avec ma veine romantique, à vouloir retrouver l’objet perdu. La recherche de la femme aimée, au delà de celle du désir, cherchait à compenser la perte présente dans le « dur désir de désirer » comme le dit Lacan en équivoquant le vers de Paul Éluard. Il n’y aura donc pas de « réunion », ni de grand soir de la retrouvaille de l’objet.

Le rêve conclusif de l’analyse, l’ours-dragon gisant sur une avenue près de chez moi, vient ponctuer l’extraction de l’objet que je cherchais donc à récupérer. L’animal n’a pas les yeux complètement fermés, il n’est pas complètement endormi ou vaincu : quelque chose de la jouissance liée à l’objet reste active. J’y lis l’opacité de la jouissance liée à cet objet qui de manière certaine, ne s’est pas vidé complètement. Il y a un reste présent dans cet œil à moitié fermé.

De manière concomitante à ce parcours dans l’analyse, le développement insidieux d’un symptôme comme événement de corps, hors sens a eu lieu : le vertige. Cet événement de corps que j’ai tardé à reconnaître comme tel et à aborder en analyse, d’abord sous une forme amusée et ironique, ensuite en m’interrogeant sur son caractère d’index d’un réel en jeu, venait signer la tentative au niveau même du corps d’écrire la jouissance traumatique que le lien à l’Autre avait fixé : me tenir de l’Autre pour ne pas choir.

Ce regard de l’Autre que je cherchais pour me rassurer, son approbation, son hochement de tête que je guettais quand je parlais, étaient ma manière de lui donner consistance et dans une inversion du circuit pulsionnel m’accrocher à lui et le tenir. Le soutien de l’Autre sous différentes variantes, mettant en jeu les substances épisodiques de l’objet (a) sous une forme anale ou scopique, s’inversait en tenir l’Autre et ne pas le lâcher, comme un objet qu’on tient dans la main.

Le vertige venait donc signer, comme une attestation dans le corps, que l’opération s’était effectivement produite et que j’avais lâché définitivement l’Autre. J’avais perdu l’assurance que je prenais dans ce fantasme et la possibilité de pouvoir choir présente dans ce symptôme hors-sens pointait le désêtre où l’analyse m’avait conduit. « La paix ne vient pas aussitôt sceller cette métamorphose »[1] dit Lacan, et je ne pouvais que me tenir désormais dans un équilibre instable, dont le vertige est l’index, où la division subjective, division et non pas fading du sujet, est l’effet du repérage de la place de l’objet plus de jouir comme reste de cette construction.

[1]   Lacan J., «  Proposition du 9 octobre 1967 », Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 254.

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