Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

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Le désir comme boussole

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Réduire les mystères de la sublimation à de la psychologie serait un égarement pour un psychanalyste, oubliant « qu’en la matière, toujours l’artiste le précède (…) »1. Il ne s’agit pas pour autant de se laisser fasciner par celui qui a su « se construire un escabeau invitant à monter jusqu’aux cieux »2, mais de devenir sensible au « point de solitude absolue »3 qui se dénude dans l’écrit du poète. Sans cesse recouverte dans l’expérience ordinaire, cette zone délicate lorsqu’elle est cernée a valeur d’enseignement pour le psychanalyste et le clinicien.

Dimanche après-midi 22 janvier à la librairie Tschann, Hélène Bonnaud, Françoise Haccoun, Alain Merlet, auteurs, se sont rassemblés autour d’Hervé Castanet qui a coordonné l’ouvrage collectif :  Destin du désir – Études cliniques  et de Nathalie Georges-Lambrichs animant la discussion. Le pari du livre, audacieux, est de construire un espace où puisse se rencontrer ce qui fait le tourment de l’écrivain, attelé chaque jour à sa tâche, et les avancées de la recherche clinique en psychanalyse.

La protestation du désir

Car ce qui insiste chez l’écrivain est aussi ce qui peut arracher un qui souffre à n’en rien savoir de ce qui l’affecte, lui donnant chance d’en parler à un psychanalyste. Si les normes pour tous avec leurs cortèges de bonnes pratiques nous accablent aujourd’hui, il est possible pour chaque « Un » d’élucider ce qu’il en est de son désir qui, souligne Hervé Castanet, est avant tout protestation. Lacan, dans le dernier chapitre du Séminaire VI intitulé « Éloge de la perversion », moment crucial de son enseignement, donne au désir une valeur de rébellion contre les identifications qui assurent la routine du monde social. Quand le régime du père n’a plus la valeur d’orientation qu’il a eue dans le passé, le désir est une autre boussole qui déroute, surprend et fait cheminer chacun vers ce qui le polarise souvent à son insu.

Alain Merlet a serré au plus près « le nerf de l’écriture » chez Jean Genet. « Genet est avant tout une voix ». Il est « obsédé » par l’idée qu’il pourrait « ne pas faire entendre la voix des humiliés ». Ce n’est pas une identification aux humiliés qui « le pousse incessamment de façon pulsionnelle à écrire4 ». L’auteur fait passer dans son écriture quelque chose de l’abjection qu’il a rencontrée, qui signifie littéralement  « être séparé », « être jeté hors de », il puise la force de son écriture à ce point même. Ainsi les grandes pièces que Genet parvient à écrire après l’épreuve que fut pour lui la publication du Saint-Genet de Sartre et qui feront scandale, Le Balcon, Les Nègres, Les Paravents, sont autant de textes écrits pour donner une marge à l’indicible, en faire résonner des fragments obscurs, dont le poids de réel a des effets fulgurants. C’est là que se creuse l’intraitable du désir qui le taraude et l’incomparable de ses écrits.

Le désir attrapé par la voix5

Hélène Bonnaud dans le chapitre « L’otage » traite le cas d’un jeune homme de 16 ans, traversé par la dilution de son image et la disparition possible de sa personne. Il colle à son ami « Ulysse » et reprend tout ce qu’il dit, cherchant, dans une transparence à lui-même, à « attraper de l’autre une image qui tienne ». Alors « qu’il n’est pas parlé par l’Autre » et s’exprime comme dans « une langue étrangère », l’expérience analytique va lui permettre, peu à peu, de « s’approprier cette langue ». Le texte a été écrit au moment où ce jeune homme esquisse une solution à ces difficultés. Bien que son ami Ulysse déteste la télévision, Victor se met à écouter régulièrement l’émission télévisée The Voice, qui va lui ouvrir la possibilité d’être seul. Appareillé à la télévision, il se détache de l’autre ravageant. Par un bien dire produisant une vérité, moins otage de l’autre, ce jeune homme en éprouve des bénéfices qui ne sont pas seulement thérapeutiques, mais donnent à sa vie, qui était un peu terne, « sa forme, sa poésie »6 du fait des mots qu’il trouve.

Françoise Haccoun évoque une patiente « muselée par un Autre ravageant » qui a des difficultés à s’identifier et se centre sur son passage d’une jouissance de la mortification à une jouissance de la dette. Le travail analytique la fait cheminer autour de son impuissance et s’éveiller à son désir. « C’est le Wunsch freudien »7. Une intervention de l’analyste « vous mettez votre féminité en réserve »8 épingle un signifiant qui fait mouche révélant une solitude en trop, partenaire premier dont elle consentira à parler à l’analyste.

Si l’écrivain peut trouver dans la lettre matière à creuser les contours de la solitude radicale du corps parlant, d’autres doivent en passer par l’artifice de l’expérience analytique pour interroger les illusions qui les asservissent. S’engager dans cette voie va bien au-delà de la demande de reconnaissance qui peut être cherchée dans une thérapie. L’intraitable d’un désir peut alors surgir et faire office de boussole salutaire pour s’orienter dans la complexité de notre monde contemporain.

1 Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 192.

2 Hervé Castanet.

3 Nathalie Georges-Lambrichs.

4 Alain Merlet « Genet encore », in Destin du désirEtudes cliniques, Anthropos, Paris, 2016, p. 113. 

5 Une formulation empruntée à Marie-Hélène Roch qui assistait à la conversation.

6 Hélène Bonnaud , auteur de «  l’otage », ibid., pp. 217-226

7 Hervé Castanet.

8 Françoise Haccoun, auteur de « Paroles du désir », pp. 161-169

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