Pulsion, jouissance et ségrégation

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Le désir à l’œuvre

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Avec pas moins de vingt auteurs le livre Destins du désir sous-titré « Études cliniques » et paru aux éditions Economica et Anthropos (Paris, 2016) apporte une riche contribution à l’étude contemporaine des modes d’existence, des guises que prend le désir aujourd’hui.

Sous la direction d’Hervé Castanet, dont on apprécie de longue date l’attachement à la lettre, se peint un tableau vivant, par touches, de l’actualité du désir.

Certes la conceptualisation freudienne et celle de Lacan sont présentées, font référence dans la construction des cas, ces références ne sont pas absentes, les auteurs y ont parfois recours pour éclairer une cure, en témoignant d’une connaissance approfondie et solide de l’œuvre de Freud, de l’enseignement de Lacan, de l’apport contemporain de Jacques-Alain Miller. Exposés éclairants, de la meilleure veine.

Mais il ne s’agit pas d’un recueil où s’exposeraient la théorie psychanalytique ni la doctrine définitive – qu’il n’y a pas – du désir. Plus subtilement, et de façon plus probante, c’est plutôt ce que le désir apporte comme question, comme aperçu sur le parlêtre que nous découvrons au fil de l’ouvrage.

À une époque de montée au zénith social de l’objet a, à un moment de la civilisation où le plus-de-jouir s’impose comme notre mode, en un temps où menace l’écrasement du désir par la jouissance, le recours du désir se démontre vital.

Le rapport au désir dans les catégories cliniques classiques y est parcouru. L’hystérie, la névrose obsessionnelle, les psychoses y ont leur place. Mais aussi des approches trans-cliniques, comme le ravage maternel, la joliment nommée comédie des sexes, l’homosexualité, l’impuissance, le désir d’enfant, l’horreur de savoir.

Toujours dans le registre de la clinique psychanalytique nous sont présentées des cures conduites au long cours au cabinet de l’analyste, mais aussi des traitements brefs proposés dans le cadre de CPCT.

Toutefois si la clinique psychanalytique y occupe la plus grande part, le panorama s’élargit quand d’autres abords du désir nous sont présentés. Ainsi le scientifique avec Alan Turing, le peintre avec Picasso – quand il s’essaye à l’écriture, l’écrivain avec Jean Genet et Katherine Mansfield, la peintre qui se photographie avec Michèle Sylvander, sont lus dans la perspective de s’enseigner de l’artiste, sur la place qu’il fait au désir.

Et ce sont aussi, dans une partie intitulée Désirs d’artistes, des artistes qui sont directement interrogés sur cette place dans leur œuvre : Jorge Leon à propos du film Before we go et de son projet de ciné-opéra autour des échanges d’emails entre Jacques-Alain Miller et Mitra Kadivar, ainsi que Mathieu Riboulet.

Mais, à ce point, se dira peut-être le lecteur averti en qui croît le désir de lire ce livre, ne manque-t-il pas dans ce qui vient d’être évoqué un aspect central dans la psychanalyse quant au désir ? Un destin essentiel du désir dans et pour la psychanalyse ? Celui-là même qui préside à la clinique psychanalytique ? Le désir de l’analyste.

Il est vrai qu’on ne trouvera pas dans le recueil un chapitre consacré à l’examen de cette notion proprement lacanienne, ni de témoignage d’un analyste sur comment ce désir lui est venu, ou peut-être comment il s’est mis en fonction. Et d’ailleurs, ce désir de l’analyste qu’est-il ? Celui de produire la différence absolue comme l’évoque Lacan à la fin de son Séminaire XI ? Ou peut-être plus simplement celui d’analyser – celui qu’il y ait de l’analyse.

C’est ici que l’on verra comment, s’il n’est pas explicitement examiné, on le trouvera partout en filigrane dans le recueil. Les éléments sont là qui témoignent du désir de l’analyste dans la direction des cures comme dans les constructions de l’analyste. Il revient au lecteur de l’extraire, de le déduire, de s’y repérer, d’en prendre de la graine, en somme, d’y mettre du sien.

 

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