Symptômes et délires du monde

ACF, Hebdo Blog 98

« L’adolescent et la jouissance mauvaise », retour sur la conférence de Laure Naveau

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Avec le thème « porteur et fructueux » de l’adolescent au XXIème siècle Laure Naveau nous invite1 à nous « réinventer », nous, parents, enseignants et psychanalystes. Le concept de « l’adolescence » est à prendre comme « une construction », c’est-à-dire comme un « artifice signifiant » nous dit J.-A. Miller. Grâce à cette boussole Laurent Dupont, directeur de la prochaine Journée de l’Institut de l’Enfant, pose la question : « L’adolescence existe-t-elle ? » et Laure Naveau  utilise la formule de Lacan à propos de la femme pour l’appliquer à l’adolescent : « L’adolescent est une énigme pour l’Autre comme il l’est pour lui-même ».

« L’adolescent contemporain » est celui du règne de « l’objet de la technique ». Il est exposé à quelque chose de nouveau à savoir « le tout dire, tout entendre et tout voir, instauré par notre arraisonnement à la technique ». Il y a là accès à de l’illimité. Laure Naveau évoque ici l’écrit de Martin Heidegger de 1950 dans ses Essais et Conférences, « La question de la technique ». L’auteur déjà s’interrogeait sur « l’essence de la technique moderne ». Au XXème siècle l’avènement de la technique est déjà un phénomène central des temps modernes qui suscite le questionnement.

Laure Naveau aborde ce qu’on appelle « le réseau internet » qui fait partie de la vie de l’adolescent d’aujourd’hui. Qu’en est-il de cette technologie des « réseaux sociaux » ? La technologie internet élargit-t-elle le réseau social, qui est défini par les sociologues  comme l’ensemble des relations entre des personnes ou entre des groupes sociaux? Le déclin de la sociabilité date-t-il d’internet ? Il daterait plutôt de la montée du capitalisme datant elle-même de la révolution industrielle de la fin du 19ème siècle.

Avec Facebook ce n’est pas le déclin d’une sociabilité, ce serait plutôt l’explosion d’une nouvelle sociabilité nous dit Laure Naveau. Ces nouvelles techniques ajoutent de nouvelles possibilités de rencontres avec les autres, avec les pairs « p.a.i.r.s ».

Lacan disait : « se passer du père à condition de savoir s’en servir », et notamment pour faciliter la délicate transition de l’enfance à l’adolescence, et adoucir l’isolement de chacun (chaque Un) car chacun est plus ou moins seul avec sa jouissance autistique. Dans Totem et tabou de Freud le père est l’homme à abattre car dans la horde il a toutes les femmes. Le père pour Lacan n’est pas le père freudien, pour lui, le père est digne de respect et d’amour s’il fait d’une femme la cause de son désir.

La question est de savoir si la technique a pris le pas sur la civilisation, si les plus « déboussolés » sont les adolescents ou plutôt les parents, les éducateurs et les psychanalystes. S’accrocher à la tradition, rejeter le réel des mutations de la civilisation, donne une nouvelle forme de malaise dans la civilisation et conduit aux sujets « déboussolés ».2

La question de l’objet de la technique nous mène à d’autres objets, ceux de la psychanalyse lacanienne que sont les « objets petits a » qui permettent de « tirer au clair » l’inconscient de chaque sujet. La boussole de la psychanalyse lacanienne c’est « l’objet a » qui dans le « mathème de la modernité » de J.-A. Miller se présente comme « objet petit a » plus grand que l’Idéal ». L’objet l’emporte sur l’Idéal. Il s’agit des objets freudiens de la demande (objet oral et anal) et des objets lacaniens du désir, le regard et la voix. Lacan invente les « objets a » dans le Séminaire « L’angoisse » à partir du concept de « la pulsion » de Freud.

Que cherche-t-on dans ces objets de la technique qui prétendent répondre au manque, alors que le manque est structural ? Le manque nous dit Laure Naveau est le grand secret de la psychanalyse. Ce manque Lacan le place dans le langage lui-même, dans grand A qu’il écrit grand A barré. (l’Autre sans Autre)

Notre époque génère de l’addiction puisque la société de consommation promeut une consommation toujours plus importante d’objets de jouissance. L’addiction c’est une façon de refuser l’insatisfaction et c’est une façon de nier le manque. L’objet technique peut être vécu sur le mode d’une addiction, d’une pathologie, il peut devenir un partenaire au dépend du partenaire « en chair et en os ».

Mais d’un autre côté « le réseau » peut être une tentative de solution à un autisme généralisé. Il peut réinventer un lien social pour un adolescent qui peut venir en parler à un analyste. Il y a là à reprendre la parole, à retrouver « cette dignité perdue du sujet de la parole ».

Toute expérience désirante est liée à un objet. L’adolescent de l’hyper-modernité a une relation singulière à l’objet et au manque, une relation qui comble le manque avec l’objet de la technique. C’est une tentative de suppléance à l’inexistence du rapport sexuel, un déni de la castration, une nouvelle forme de perversion. Il y a alors pour l’analyste à créer le désir sous la forme du désir de savoir.

Face aux mutations de la civilisation « la psychanalyse doit savoir se réinventer » nous dit Laure Naveau pour « être politique ». Il y a là en effet un « pari risqué » qui table sur l’impossible, le réel inassimilable, le manque et le ratage dit-elle. Il y a à savoir y faire avec le réel de la jouissance inassimilable, avec « l’étranger de la jouissance » qui est le réel de la psychanalyse que Laure Naveau a qualifié «d’anti-racisme inédit » car il accueille la différence absolue.

1 En mai dernier à la Maison de la Vie Associative de Reims, en clôture du cycle de conférences de l’ACF-CAPA, « Sexe(s), Ado ».

2 Cf. « Une fantaisie » de J.-A. Miller, 2006.

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