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L’adolescence, ce temps de l’escabeau ? Rencontre avec Laurent Dupont

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L’Hebdo-blog : Vous dirigez les prochaines Journées de l’Institut de l’Enfant qui auront lieu le 18 mars prochain. En préparant les multiples tables des interventions de nos collègues et des différents invités, avez-vous été frappé par de grandes tendances ? : Quels nouveaux territoires se dessinent « Après l’enfance » aujourd’hui dans le contexte de déclin des grands idéaux et des alternative facts ?

Laurent Dupont : Nous avons reçu près de 140 textes, c’est énorme, pour n’en retenir que 25. De très bons textes n’ont pu être retenus. La Journée de l’Institut psychanalytique de l’Enfant est un point d’orgue, beaucoup dans le Champ freudien œuvrent depuis deux ans à partir du thème « Après l’enfance » et du texte d’orientation proposé par Jacques-Alain Miller. Mais beaucoup aussi, dans l’ECF, les ACF, sont intéressés par cette question. J’ai pu le vérifier dans tous les lieux où j’ai pu me rendre. La JIE4 est donc ce moment où, à partir des travaux proposés, des axes, des orientations, des repérages cliniques se font, qui tiennent compte de cela.
En fait, la plus grande surprise que le comité scientifique a pu relever est une lapalissade : la psychanalyse n’est pas une sociologie. Alors que l’on nous rebat les oreilles, que l’on nous dit pis que pendre des ados d’aujourd’hui, incultes, mal élevés, ne sachant ni lire ni écrire, accrocs à leur image, dépendants de leur smartphone, des jeux vidéos, que sais-je… Nous découvrons une clinique plus subtile, plus singulière. Le déclin du Nom-du-Père, et non pas sa disparition, nous permet de repérer très clairement la pluralisation des solutions, des tentatives de nouages qu’opèrent les jeunes dans ce moment précis que Freud a nommé « les métamorphoses de la puberté ».
Dans son texte d’orientation, Jacques-Alain Miller insiste sur le fait qu’« il n’y a de jouissance que du corps propre ou jouissance de son fantasme, des fantasmes. On ne jouit pas du corps de l’Autre. On ne jouit que de son propre corps »(1). Cela est de structure, valable de tous temps et pour tout le monde, chacun doit inventer, faire avec cela, c’est pourquoi, il me semble que ce qui ressort à la lecture des cas qui nous ont été adressés, c’est que l’adolescence pourrait être le temps de l’escabeau, c’est-à-dire, comme le souligne Jacques-Alain Miller, ce sur quoi le parlêtre se hisse, monte pour se faire beau(2)… celui qui traduit d’une façon imagée la sublimation freudienne, mais à son croisement avec le narcissisme(3). Ces escabeaux sont faits de bric et de broc, ils peuvent être branlants, hauts d’une marche ou vertigineux comme une échelle de pompier, il y a des formes de sublimation, des tentatives, du côté du narcissisme aussi cela se repère, l’image du corps propre s’attrape dans le regard de l’Autre. Comment attraper le regard de l’Autre ? Nous verrons le 18 mars comment chaque ado dont le cas sera discuté fait, ou pas, pour se sentir suffisamment « beau ».

H.B. : Dans son texte d’orientation « En direction de l’adolescence », Jacques-Alain Miller ouvre quelques questions, peu traitées jusqu’ici dans notre champ, et dégage quelques pistes de travail : entre autres, celle de « la forme de l’immixtion de l’adulte dans l’enfant ». Dire « après l’enfance » est-ce considérer que l’enfance cesse ?

L.D. : Non. Freud évoque la curiosité qui naît du non savoir sur le sexuel. L’enfant élabore des hypothèses, des représentations, des identifications. Il commence à se répondre à des questions : Che vuoï ? Qu’est-ce que c’est un garçon, une fille ? Il bricole avec l’Autre. Et puis surgissent les métamorphoses. Le corps propre du sujet se trouve à réinterroger tout cela, mais à partir de ce qui est déjà là. Il en sera de même tout au long de sa vie, il y a quelque chose qui reste irréductible, la marque du langage sur le corps est et sera toujours déjà là. Et puis, aujourd’hui, il y a aussi l’immixtion de l’ado dans l’adulte, c’est un peu comme le journal de Tintin, ado de 7 à 77 ans. J’ai reçu un ado fou de joie d’avoir eu deux places pour le Hellfest. La séance d’après il est effondré, son père lui a annoncé fièrement qu’il pourrait venir avec lui. Il me dit d’un air dégoûté, « il a même sorti un vieux tee shirt de Scorpion, l’horreur ». Beaucoup de questions dans cette vignette : oui, le père est un ado comme les autres, mais ce jeune, aussi, pourra s’interroger sur le fait qu’il écoute la même musique que son père. Alors, immixtions croisées, nous pourrions dire.

H-B : Quelle différence faire entre la nomination et l’auto-nomination chez les adolescents d’aujourd’hui ? L’analyste a-t-il à soutenir l’auto-nomination ou/et à pousser vers une nomination ?

L.D. : C’est une question très difficile et il n’y a pas de réponse précise. Joyce produit une auto-nomination, si c’est de cela dont vous voulez parler. Et finalement, on ne sait si cela fait nomination ou pas que dans l’après-coup. Je ne repère pas dans la clinique qu’il faille opérer une coupure si franche. Dans son texte « Effet retour sur la psychose ordinaire(4) », dans la partie nommée « Du Nom propre au prédicat »(5), Jacques-Alain Miller dit que « Votre travail est de saisir sa manière particulière, insolite, de donner sens aux choses, de redonner toujours le même sens aux choses, de donner sens à la répétition ». Cette phrase est très précieuse comme orientation, en tout cas, je trouve que c’est très opératoire. Et, pour les ados, du fait des métamorphoses, quelque chose de son rapport à la jouissance se dénude, le donner sens est déjà là, ou pas, ou plus. Tenir compte des inventions, des bricolages est fondamental, même si parfois cela ne fait pas solution. C’est au cas par cas, bien sûr, mais l’utilisation des tatouages, des applications comme Snapchat… ne peut être vu sous un angle à priori, au risque de faire de sa pratique une morale. Saisir sa manière particulière, c’est d’abord en tenir compte, du côté de l’énonciation du sujet, plus que du sens de ce qu’il dit.

H-B. : Et enfin, même si vous ne pouvez bien sûr pas nous dévoiler les surprises du 18, pouvez-vous faire à nos lecteurs la primeur d’une des choses qui vous tient particulièrement à cœur dans vos préparatifs avec vos équipes ?

L. D. : Je suis très heureux de cette journée qui se profile. La clinique est centrale dans la JIE, les gens viennent de loin, du Brésil, de Grèce, d’Espagne, de la Réunion… pour une journée, pour un moment clinique. Pour animer chaque séquence, deux analystes discuteront les cas. Tous ceux à qui je l’ai proposé ont accepté avec joie. Du coup, chaque table sera une sorte d’élaboration à plusieurs, un work in progress.
Et puis il y aura deux conversations, nous avons la chance qu’Éric Laurent ait accepté d’animer la première qui traitera de l’Autre féroce et de la manière dont il peut flatter la pulsion, tenter de déchirer le voile ou présentifier la Chose avec deux textes témoignant de l’expérience singulière de Marie-Cécile Marty et Sandra Martinon.
Et une table ronde autour du féminin. Dans « Le savoir du psychanalyste », Lacan dit que les garçons vont en bande et les filles à deux(6). Est-ce toujours vrai ? Il y a des bandes de fille aujourd’hui, et elles sont féroces. Alors, comment se dit-on femme ? Évidemment, il n’y a pas de réponse à cette question, mais nous pourrons nous dire par exemple, « est-ce si différent aujourd’hui qu’hier ? » Est-ce que les discours actuels sur le féminisme, le genre, l’identité, disent vraiment ce à quoi chacun à affaire ? Il semblerait que non. Toute cette sociologie ne permet pas de rendre compte de ce qui se joue pour chacune et… chacun, car finalement, les garçons sont des filles comme les autres, de moins en moins du côté de l’uniforme et de plus en plus du côté de l’invention, les tenues, les coiffures, tentent de rendre compte d’une construction au un par un, la bande de garçon se fait plus disparate, quelque chose semble moins arrimé à l’Idéal, au pour tous, mais plus du côté de ce qui échappe. Interroger ce qu’il en est pour les « jeunes filles », c’est s’éclairer sur ce qui se joue aujourd’hui. Je suis très heureux de vous dire que Christiane Alberti présidente de l’ECF animera cette table, je serai à ses côtés, avec nous deux exposés absolument formidables de Clotilde Leguil et Anaëlle Lebovits-Quenehen, nous permettront de lancer la discussion.
Et puis il y aura une petite surprise. Vous connaissez Mardi noir ? Je ne vous dis rien, mais si j’étais vous, j’irai sur Youtube taper son nom, vous allez vous régaler.

1 Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Perspectives, Interpréter l’enfant, Navarin, 2015, p. 197.

2 Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du Désir n°88, p. 110.

3 Ibid., p.110.

4 CF Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto 94-95, mars 2016.

5 Ibid., p. 44.

6 Lacan J., Le Séminaire, « Le savoir du psychanalyste », leçon du 6 janvier 1972 et du 3 février 1972, inédit.

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