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Événements, Hebdo Blog 75

Lacan, une petite musique familière

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Plusieurs réponses me sont apparues à l’annonce de cette question, « Qu’est-ce qu’être lacanien aujourd’hui ? » : « faire une analyse avec un analyste lacanien » ou bien « lire Freud et Lacan » ou bien encore « faire partie de l’ACF » … Aucune n’était pleinement satisfaisante. Ce dont je peux témoigner ce sont des contingences qui m’ont amené à Freud et à Lacan, à un Freud pas sans Lacan et un Lacan pas sans Freud. Je vais donc parler de mon parcours et de ma rencontre avec les signifiants freudiens et lacaniens. Une première esquisse de réponse est que deux hommes ont existé qui ont laissé une trace suffisamment consistante et subversive pour que de nombreux autres aient eu le désir de les lire et d’y revenir sans cesse, de faire leur boussole de cette subversion. Je fais partie de ceux-là.

C’était à la fin du siècle dernier. J’étais secrétaire-standartiste dans une association de tutelle à Rennes. J’y faisais ce que l’on appelait à l’époque une « objection de conscience » en lieu et place du service militaire classique. Ma première rencontre s’est faite avec des sujets psychotiques, et quelles rencontres ! Propos désordonnés, images étranges, une certaine violence et de grandes souffrances ; derrière ma vitre, je recevais, à côté d’une collègue mieux armée que moi, les demandes diverses. Cette collègue recevait le public au tranchant de ses réponses cinglantes ce qui occasionna quelques chaises volantes et eut pour conséquence le blindage de la vitre qui nous séparait du public. Ce fut donc d’abord ces rencontres qui firent, pour moi, émerger des questions sur la différence entre norme et pathologie, avec déjà une graine de certitude qui germait : il fallait faire autrement pour recevoir ces sujets-là.

Je faisais mon chemin dans cette structure lorsque je fis la rencontre d’un psychologue clinicien qui travaillait là et qui glissa dans la chaîne des quelques signifiants que j’utilisais à l’époque un ternaire qu’il rapporta à Sigmund Freud : « Névrose, psychose et perversion ». Il répondait par là à l’une de mes questions sur ce public que je rencontrais tous les jours et que je ne comprenais pas. Il me donna alors, en complément, trois photocopies. Ce que j’en retins est que s’affronter à un sujet psychotique n’est pas le meilleur moyen pour faire avancer les choses, sauf si l’on est vitrier ou boxeur. Ce psychologue devint alors le destinataire d’un certain nombre de mes questions.

Lorsque je quittai cette structure en 2000, un grand trou dans le savoir s’était ouvert, qu’il allait falloir traiter d’une façon ou d’une autre. Dans un premier temps, c’est à la façon d’une autruche procrastinatrice que je mis cela de côté. Mais un an plus tard, je choisis de reprendre des études en psychologie. Quelle chance d’avoir été à Rennes à cette époque-là ! Totalement ignorant, je repris ces études avec pour seul bagage un trio structural sous forme de trois photocopies, une identification à ce psychologue que j’idéalisais, et le choc de rencontres étranges.

Pourquoi avoir choisi d’emblée la psychanalyse lacanienne dans les options à l’université plutôt que la psychologie sociale ou cognitive ?

Probablement parce que je suis marqué par une croyance, celle de « l’inconscient de papa » pour reprendre une expression de Jacques-Alain Miller, et que les premiers textes étudiés ont raisonné, mis des mots sur ma propre vie. Et, après Freud, je rencontrai Lacan. Ce n’est pas que Freud soit loin de nous mais Lacan a su le vider de tout l’imaginaire pour en garder la pointe subversive. Très tôt, une enseignante a insisté pour que nous lisions Lacan dans le texte, même sans le comprendre. Voilà, c’était bien normal de lire Lacan et de ne rien y comprendre. Après tout, Lacan c’est aussi une musique, une musique familière celle d’une langue soutenue que j’avais déjà rencontrée sous les traits énigmatiques et grinçants de Pierre Desproges.

J’ai alors pu profiter pendant cinq ans du discours lacanien, entre discours universitaire et recherche analytique contemporaine orientée par Jacques-Alain Miller. La psychose ordinaire et l’autisme ont été les rencontres majeures de mon parcours au sein de cette université.

Tout d’abord, pourquoi l’autisme et le travail avec les enfants ?

Très tôt, j’ai pensé important de faire des stages. Au gré des rencontres estudiantines, je fis la connaissance d’un éducateur spécialisé qui travaillait dans un IR (Institut de Rééducation) très singulier, La maison des enfants au pays. Je fus pris immédiatement en stage. Et me voilà pour un premier stage de découverte de 15 jours, appelé à suivre un jeune autiste qui ne voulait surtout pas être rencontré et qui passait son temps à mettre à la bouche tout ce qui lui passait à portée de mains. Mais, dans cette institution, je rencontrai une pratique à plusieurs orientée par la psychanalyse lacanienne, où la valeur de la parole est reconnue et où chacun est invité à rendre compte de sa pratique. J’y ferai par la suite plusieurs stages et des remplacements comme éducateur. Ils m’apprendront au-delà du titre professionnel à occuper une place, celle du non-savoir, à inventer, et à me soumettre à la position du sujet. Cette première rencontre avec l’autisme marquera ma pratique et mon engagement jusqu’à aujourd’hui.

Et pourquoi la psychose ordinaire ?

Dans la pensée structuraliste, il y a quelque chose de rassurant, une logique mathématique, des catégories diagnostiques claires. Mais à Rennes le DU (Discours universitaire) n’était pas sans le DA (Discours de l’Analyste) et nos professeurs nous glissaient ça et là, au cœur des apprentissages, les éléments d’une doctrine et d’une recherche analytique où je découvris l’enseignement de J.-A. Miller, l’orientation lacanienne, à partir tout particulièrement de l’oxymore, « la psychose ordinaire ». Par la suite, lors des présentations de malades, j’identifiais difficilement les psychoses ordinaires. Je mis donc au travail ce signifiant dans la clinique et il m’accompagne encore aujourd’hui. L’autisme et la psychose ordinaire sont pour moi les paradigmes du sujet lacanien, du parlêtre, et ils continuent à m’enseigner et à faire de moi un lacanien.

Ce texte a été prononcé dans le cadre de la soirée ACF-VLB qui s’est tenue à Angers le 19 mai 2016 sous le titre « Qu’est-ce qu’être lacanien aujourd’hui ? »

 

 

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