Numero 135

Événements, Hebdo Blog 146

Lacan au quotidien

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Ce que nous avons nommé à Nantes Semaine Lacan, qui s’est déroulée en juin dernier, plonge ses racines dans le moment de lancement de la movida Zadig, Champ freudien année zéro par Jacques-Alain Miller, et dans l’expérience d’un des nombreux forum SCALP en mars 2017 dans notre ville. Cet engagement dans la campagne présidentielle a permis d’en apercevoir les ressorts absolument psychanalytiques, présents déjà chez Freud dans sa Psychologie des foules, comme le notait J.-A. Miller : la psychanalyse n’est pas une psychologie de l’individu ni du « psychique », mais une expérience de parole. Ce point de départ change tout.

L’homme est en effet pris dans une expérience de parole, et Freud a choisi dans cette expérience trois phénomènes de langue très particuliers pour le démontrer : le rêve, le lapsus et le mot d’esprit. Production nocturne qui ne vous demande pas votre avis, raté de langue que ne vouliez pas, mot d’esprit qui vous dépasse sont autant d’énoncés qui vous traversent et dont vous vous faites l’énonciateur par raccroc. Autant de modalité qui démontre le caractère trans-individuel de l’inconscient où se produit le sujet dans son rapport à l’Autre.

Voilà pourquoi on peut dire que la parole est politique, et donc que la cure analytique elle-même est « le contraire d’une réduction ; c’est une amplification, c’est le transport de l’inconscient hors de la sphère solipsiste pour le mettre dans la Cité, le faire dépendre de “L’histoire”, de la discorde du discours universel à chaque moment de la série qui s’en effectue »[1]. Le moment de l’élection présidentielle fut un de ceux-là où la démocratie se trouvait menacée par « les forces des médias et du sens commun »[2].

À partir de ce point où l’inconscient est considéré comme trans-individuel, un travail à plusieurs – ACF, Section clinique et CPCT – s’est organisé et a permis une élaboration provoquée par Jean-Louis Gault qui trouva l’accent de cette Semaine Lacan : « L’inconscient c’est la politique » et son point d’orgue du samedi : « La jouissance, facteur de la politique ».

On notera que pour spécifier cette semaine, un nom propre, celui de Lacan, est venu à une place où l’on aurait pu mettre plus communément celui de « psychanalyse ». On soulignera aussi le caractère percutant et énigmatique des deux titres. Comme le notait Éric Laurent lors du dernier Congrès de la NLS, on vient aussi à la psychanalyse par le nom de Lacan, par ses écrits, pour le lire, le découvrir. Et si l’on en juge par le mouvement d’une foule qui pris plaisir cette semaine-là à suivre le gymkhana que nous leur proposions – Politique du symptôme au CPCT, Soirée Lire Lacan, Cinéma avec Lacan, Poésie et politique –, on peut dire que le nom de Lacan trouve son public, produit une audience, élargit une opinion éclairée.

Cette semaine fut donc l’occasion de faire apercevoir que cette expérience de parole loin d’être solipsiste, débouche logiquement dans ce qu’on peut appeler « le champ de la politique » au sens large, touchant à celui du « social ». Ce repérage a son importance car, tout comme le forum SCALP avait initié une série de débats avec des personnes issues de la vie associative et intellectuelle, les tables rondes du samedi ont été pensées dans ce même esprit : il s’agissait de donner la parole à des personnes branchées sur Le Réel de la vie. Il nous a semblé en effet que prolongeant cet engagement dans l’espace public au moment des présidentielles, La semaine Lacan pouvait contribuer à « animer, influencer, orienter le débat citoyen »[3].

Trois thèmes ont ainsi fait le cœur des tables rondes du samedi où la parole fut donnée à des femmes travaillant autour des violences conjugales, des enseignants sur le décrochage scolaire et des soignants en psychiatrie. Christiane Alberti, présidente de l’ECF au moment des Forums SCALP, conclut cette journée, en l’interprétant d’une certaine manière, sur la question du lien social, dégageant la puissante singularité de celui que propose la psychanalyse.

Femmes, enfants, sujets atteint de maladie mentale ; trois pôles où volonté d’identifier et assignations peuvent être féroces, où les neurones gloutons parés des habits de la science dévorent la réalité sociale des parlêtres. David Brook, éditorialiste au New York Times disait récemment que l’individualisme avait pris le pas sur le commun par surestimation de l’intelligence, indiquant que le système américain s’était construit sur le test du QI et l’évaluation[4]. On a cru ajoute-t-il, que le cerveau fonctionnait comme un ordinateur, supposition erronée sur la nature humaine qui a entrainé la destruction de biens des communautés réelles.

L’action lacanienne à l’inverse, comme le dit Christiane Alberti, vise, par la conversation, « à nous retrouver avec d’autres que nous-mêmes »[5].

[1] Miller J.-A., http://www.hebdo-blog.fr/linconscient-cest-politique/

[2] Miller J.-A., La movida Zadig, n°1 « Le réel de la vie », Paris, Navarin, 2017, p.30

[3] Ibid.

[4] Cf. Le Point du 7 juin 2018.

[5] À lire dans ce même numéro de l’Hebdo-blog.

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