Pourquoi la haine ?

Hebdo Blog 48, Regards

La possibilité d’une psychanalyse lacanienne en langue arabe

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Une psychanalyse a affaire à lalangue. Peut-elle alors se pratiquer dans une langue qui n’écrit pas la langue maternelle ?

Zoubida Bessaih, psychologue, psychanalyste à Alger, interroge, dans ce texte, la possibilité d’une psychanalyse lacanienne en langue arabe.

La question de ce qui s’écrit d’une cure analytique se pose de manière plus aigüe dans des pays où la langue maternelle est interdite d’écriture, elle est une langue interloquée au sens que Derrida, commentant Foucault, donne à la parole interloquée de la folie, une parole interdite, réduite au silence par l’ordre et la raison.

Mustapha Safouan fait de la dévalorisation de la langue maternelle la pierre angulaire des difficultés des peuples arabes, elle constitue la raison essentielle de leur retard économique et culturel faute de transmission et de traduction. Pessimiste, il conclut un article qui met en lien l’écriture et la démocratie, par cette sentence sans appel : « Il n’y aura aucune solution prévisible, […] aux conflits actuels, tant que les pays arabes n’adopteront pas une politique basée sur le principe de l’humanisme linguistique dont on sait quel rôle décisif il a joué dans l’histoire des pays occidentaux […] »[1].

Comment envisager alors une psychanalyse dans des pays où la langue maternelle est mise hors-jeu ?

La langue

 L’interdiction d’écriture pesant sur la langue maternelle dans les pays arabes était déjà en cours en Mésopotamie, en Égypte ancienne avant de l’être en Arabie. Pourtant, dans la sourate 96, sourate de l’Adhérence, c’est un écrit qui est présenté à Mahomet. Celui-ci ne sait pas lire et le répète. Si après certaines transcriptions en français, les mots kalam, plume, et calam, parole, sont homophones, en arabe une seule lettre les sépare. C’est lors de cet instant premier, celui de la Révélation, que la scission entre langue écrite et langue parlée fut effective. La première devient Une en se mettant au service de l’Un ; la langue du Coran est fus’ha, ce qui veut dire pure et éloquente, elle est sacrée, intouchable et immuable, elle devient l’attribut et la propriété du politique et du religieux.

Ce qui s’écrit étant destiné à être lu, à être transmis, il n’y eut plus de transmission que du religieux nettoyé de toutes traces de l’érotique. La langue parlée prit le maquis, entra en clandestinité pour se soustraire à l’Une et à l’Un : interdite d’écriture, ou s’interdisant l’écriture par souci ou par crainte d’illisibilité, elle est réduite à un murmure ne pouvant s’écrire, sauf à s’écrire à l’encre sympathique sur un corps palimpseste qui s’en imprime mais ne se lit pas. Langue de l’équivoque, elle ne s’écrit, ne s’écrie ni ne se crie, mais elle écrit, ailleurs, une vérité en attente de déchiffrage.

La femme

 L’écriture de la langue maternelle est délaissée « parce que c’est comme si on exécutait l’action sexuelle interdite »[2] ; elle est la langue du dominé, langue de la résistance, elle est la langue des femmes, langue de la jouissance et du gynécée dont le garçon est extrait vers l’âge de deux ans, par un rite de séparation : la première coupe de cheveux symboles de la féminité. À peine sevré, il rejoint le monde des hommes, celui de son père ; la fille, elle, enfermée dans le gynécée, est inconnue de son père ; « les hommes d’un côté, les femmes de l’autre »[3]. Cette césure procède d’une peur de ce qui, du féminin, « échappe au discours »[4], la jouissance féminine échappant au contrôle du social et du religieux. Ce cloisonnement étanche prend des ampleurs cauchemardesques dans certaines familles où le radicalisme régit les liens familiaux. La femme, bombe à retardement, est celle par qui le scandale peut survenir, elle est dangereuse, experte en sorcellerie, sa dualité muée en duplicité est diabolisée.

Ce clivage a pris corps dans la langue. Il y a une langue des femmes et une langue des hommes dont la rencontre est impossible. Le fils sevré de sa mère est sommé d’oublier la langue murmurée par elle ; elle entre en clandestinité, honteusement, mais la mère, la première, restera l’unique femme de la vie de l’homme. La fille ne parle pas la langue de son père, elle trouve son salut à la faveur d’une rencontre, notamment celle du colon dont la langue dominante, langue expurgée des restes érotiques, lui permet de s’adresser aux hommes, de s’ex-poser.

Le français offrit, à la génération née avant l’indépendance, une langue de l’ex-time, celle de la pensée et celle de l’écriture. Elle reste la langue d’expression d’une grande partie des écrivains contemporains. Kateb Yacine et Rachid Boudjedra, écrivains francophones, ont tous les deux exprimé leur frustration de ne pas écrire en arabe dialectal leur langue maternelle, lalangue, la langue dont tout écrivain rêve, celle qui dirait tout, celle que Joyce a inventée, ou celle du livre irréalisé de Mallarmé « le livre qui fût un avec soi »[5].

La psychanalyse

 La pratique de la psychanalyse en Algérie se heurte à cette question de la langue. L’histoire de l’Algérie étant émaillée de ruptures violentes, la rencontre avec la psychanalyse eut lieu après ce qu’Alice Cherki appelle « la confrontation avec la destructivité, la violence faite aux femmes, et le silence sur l’Histoire »[6]. La psychanalyse serait-elle impossible en Algérie ? La réponse est « non » si on relit ce que Lacan écrivait en pleine guerre froide : « Nous trouvons donc justifiée la prévention que la psychanalyse rencontre à l’Est. C’était à elle de ne pas la mériter, restant possible qu’à ce qu’on lui offrît l’épreuve d’exigences sociales différentes, elle s’y fût trouvée moins traitable d’être plus mal traitée. Nous en préjugeons d’après notre propre position dans la psychanalyse. »[7]

L’oubli de la parole, comme celui du nom, n’est pas seulement le fait du politique ou celui du religieux, c’est une parole retenue, peut-être en raison du mot qui manque, ou de la langue qui fait défaut. La clandestinité de la psychanalyse, son manque de visibilité ou de lisibilité, ce qu’A. Cherki exprime par « ses effacements successifs »[8], sont les effets de ce qui a empêché la psychanalyse d’y faire école : l’histoire, la violence, mais surtout une langue parlée interdite d’écriture.

A. Cherki s’étonne, dans le même article, que la parole du Coran ne soit pas opposée à la détresse des patients par des praticiens croyants ; pourtant, au regard du croyant, l’anxiété relève de l’ignorance, l’ignorance des tribus arabes avant la Révélation. Avec cet impossible auquel l’Algérien est aux prises, comment envisager l’introduction de la psychanalyse en Algérie ?

Naviguer d’une langue à l’autre est un exercice difficile surtout dans l’analyse : l’Algérien non seulement ne sait pas ce qu’il dit, pour paraphraser Lacan, mais souvent il ne sait pas quelle langue il parle et ce glissement, s’il se fait à l’insu d’une analyste algérienne, peut se mettre au service du refoulement et de la parole vide, l’analyste courant le risque de se laisser prendre dans le moulin de la parole.

Penser en français et être en arabe, c’est dans ce point de tension entre ces deux langues que « les mots pour se dire » pourraient émerger et le sujet advenir. Auparavant, peut-être faudrait-il savoir où l’on en est de ses deux, voire trois langues, car le chemin du désir d’analyse reste singulier mais il ne peut se faire entendre que s’il trouve une adresse. Le son du h expiré repris par un analyste non arabophone peut faire la différence, il est le premier son, la première lettre du mot amour, hob, mais également le cri de douleur que le nourrisson adresse à sa mère pour qu’elle souffle sur son corps meurtri. C’est le silence de l’analyste qui permet l’émergence des signifiants de la langue maternelle de l’analysant, ces signifiants cueillis par l’analyste seront traduits par l’analysant qui, ce faisant, se libère du sens qu’ils avaient pour lui. Ce déplacement de sens fera effet et une écriture autre deviendra possible.

Nota Bene : L’Hebdo-Blog vous précise ceci : dans les notes du texte de Zoubida Bessaih,  « La possibilité d’une psychanalyse en langue arabe », publié dans la rubrique « Tiré à part » de notre HB n° 48, les références du livre La parole oubliée, de Karima Lazali, Toulouse, érès, coll. Humus, avril 2015, ne sont pas apparues, le texte ayant été resséré en vue de sa publication dans notre blog.

[1] Safouan M., « Écriture sacrée et servitude volontaire », La psychanalyse encore !, Toulouse, Éd Éres, 2012, p.17.

[2] Freud S., Inhibition, symptôme, angoisse, 1926 – Quadrige/PUF, 2005, p. 66.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 17.

[4] Ibid., p. 34.

[5] Derrida J., La différence et l’écriture, Paris, Collection « Tel Quel »,  1967, p. 42.

[6] Cherki A., Prologues, n° 33, printemps 2005.

[7] Lacan J., « Position de l’inconscient », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 833.

[8] Cherki A., op. cit.

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