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La jouissance supplémentaire

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Pas moyen de suivre Lacan sans en passer par ses signifiants, par sa lalangue. Celle-ci ne cesse pas de subvertir le discours courant en renouvelant les significations attachées à l’expérience analytique depuis sa création. Comment chaque Un entend-il ces signifiants et quels usages en a-t-il ? C’est le fil que nous vous proposons de suivre. 

Dans son séminaire Encore[1], Lacan propose des avancées sur la question de la sexualité féminine. Il prend appui sur les mystiques en tant qu’ils sont les plus à même de nous enseigner sur cette jouissance propre aux sujets en position féminine. Il définit ainsi deux positions sexuées :

– une position masculine, entièrement inscrite dans la fonction phallique, c’est-à-dire dans un rapport au signifiant Φ, énigmatique mais universel.

– une position féminine, « pas-tout »[2] inscrite dans la relation au phallus, ne permettant « aucune universalité »[3].

Supplémentaire n’est pas complémentaire

La jouissance féminine est celle d’être « pas-tout à l’endroit de la jouissance phallique »[4]. Elle ne peut être ni universelle ni incluse dans un tout (phallique), auquel cas elle serait complémentaire, « j’ai dit supplémentaire. Si j’avais dit complémentaire, où en serions-nous ! On retomberait dans le tout »[5].

Cette jouissance est, pour une part, bornée par le phallus, mais en dépasse la logique : elle s’ajoute à la jouissance phallique. Supplémentaire, cela veut dire que la fonction phallique est première et qu’elle en trace son bord, sa limite. La femme ne se résout pas entièrement dans la logique de la castration et du phallus. La fonction phallique n’occupe pas toute la jouissance des femmes. Comme l’indique J.-A. Miller dans son cours du 3 mars 2011, « il y a quelque chose chez les femmes qui n’est pas pris dans la castration, c’est de ce côté-là que gît le mystère de la jouissance féminine »[6].

Une part de la jouissance féminine ne passe pas la barre du langage. Elle échappe à l’articulation signifiante, d’où l’impossible à l’énoncer. Elle est hors langage, mais pas hors loi : elle n’est pas toute dans la loi symbolique, mais ne remet pas en cause son fonctionnement[7]. Les femmes l’éprouvent, mais n’en savent rien[8], ne peuvent en parler, aucun signifiant ne peut venir pour dire ce qu’elles éprouvent.

De plus, cette jouissance féminine ne passe pas seulement par l’organe, contrairement à celle de l’être parlant en position masculine. C’est une « jouissance du corps »[9] vivant – c’est-à-dire non mortifié par le langage – sans objet, mais qui « a rapport au S(A) »[10], (c’est-à-dire au signifiant manquant chez l’Autre). Elle pointe vers l’Autre. Cette jouissance est néanmoins bornée par l’objet a, comme je l’avais montré dans un texte sur Catherine M. : « le regard prend une valeur supplémentaire par rapport à la jouissance phallique […] dans cette zone limite, Catherine M. réintègre la réalité environnante à l’aide du regard. […] la recherche de la jouissance illimitée est bornée par l’objet regard […] par une jouissance qui passe de l’exception à l’exclusion, la répétition d’un souvenir d’enfance l’amène à frôler le hors limite. Catherine M. atteint la jouissance Autre, la jouissance supplémentaire à la jouissance phallique, par cet objet regard »[11].

La folie féminine

La jouissance féminine est une jouissance qui, de ne pas être définie uniquement par la jouissance de l’organe, est infinie. Ce qui lui vaut cette part de « folie féminine ». Mais la jouissance féminine, si elle donne cet aspect folie aux femmes, ne doit pas être confondue avec la folie psychotique. La femme n’est pas-toute dans le registre phallique, mais elle y est inscrite tout de même. La jouissance féminine est à la fois dans et hors symbolique, ce qui la différencie de la jouissance psychotique, attribuée à un Autre.

Pas toute phallique mais pas sans rapport au phallus, ce qui indique que même si les femmes ont une « folie féminine », une forme d’égarement, une vraie femme « a toujours quelque chose d’un peu égaré »[12] . L’on peut ainsi dire que les femmes ne sont pas folles du tout.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

[2] Ibid., p. 74.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 13.

[5] Ibid., p. 68.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’être et l’un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 2 mars 2011, inédit.

[7] Brousse M.-H., « Qu’est-ce qu’une femme ? », Le Pont Freudien, conférence du 18 février 2000.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 69.

[9] Ibid.

[10] Ibid., p. 75.

[11] Maugin C., « La jouissance de Catherine M. : l’au-delà de la limite phallique », La Lettre Mensuelle, n° 296, mars 2011, p. 9-10.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 195.

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