C'est l'été avec l'HB, aux côtés de M.-H. Brousse, P. Lacadée et le dernier numéro de La cause du Désir​

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La Cause du désir numérique : un concert de voix

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Marie-Hélène Brousse : Ce numéro est issu de conversations sur la musique avec Marie Faucher et du travail du cartel sur la musique, cartel composé de Philippe Bénichou, Gérard Pape, Olga Krashenko, Valentine Dechambre (plus-un Serge Cottet). Une remarque de Jacques-Alain Miller dans son texte préparatoire au congrès de l’AMP à Rio sur Joyce nous trottait dans la tête. D’ailleurs on retrouve la référence à Joyce, trouvaille de Gérard Wajcman, dans le sous-titre de la revue, En avant derrière la musique. En ce qui me concerne, les nombreux liens depuis Freud avec l’ensemble des disciplines artistiques contrastaient avec le silence de la psychanalyse sur la musique. Une énigme… Donc un numéro construit sur deux énigmes…

Marie Faucher : « Le silence de la psychanalyse » : pourtant la musique contemporaine comme la psychanalyse éclaire quelque chose de la singularité du désir. Jamais la musique n’aura été plus singulière qu’aujourd’hui. À tous les sens du terme « singulière », au sens où il y a autant de façon de composer qu’il y a de compositeurs (ou presque) ; la musique d’aujourd’hui ne fait pas école, il y a tout au plus des courants de création. La musique contemporaine est singulière au sens donc où elle est la voix du Un-tout-seul, la voix du sujet, un sujet proche du sujet de la psychanalyse dans sa recherche à l’opposé de la norme. Elle donne à entendre, à qui veut l’entendre, une autre voix, reflet d’un trait du sujet de notre civilisation. Qu’est-ce que la musique contemporaine nous enseigne sur le sujet de la civilisation ? C’est une des questions qui est posée dans cette revue.

Mais il n’est pas uniquement question de musique contemporaine dans ce numéro : on y parle aussi de Mahler, de Don Juan, de jazz, d’interprétation, de piano, de rock, de direction d’orchestre et de chœur et beaucoup d’autres choses.

Hervé Damase : Effectivement, alors que les arts visuels suscitaient l’admiration de Freud, sur la musique il demeure plutôt silencieux, ce qui paraît tout de même être un comble étant donné où il se trouvait à son époque, et qui fut le vivier d’où émergea la musique atonale. Du côté de Lacan, guère plus… Cela n’est pas sans nous étonner aussi, d’autant que la psychanalyse a affaire au sonore : du son au sens, et retour, si l’on peut dire. À la fin de son enseignement, Lacan promeut le son pour le son, sans l’Autre et sans le sens. La musique contemporaine, qui constitue le coeur de ce que ce numéro de LCD explore, opère une coupure avec la psychologie, à l’instar du discours analytique qui tranche, coupe, et assèche le sens. À cet égard, on peut dire que Boulez est à la musique ce que Lacan, aussi seul qu’il l’a toujours été dans son lien à la cause analytique, a opéré de subversion au sein du mouvement psychanalytique.

M.- H. B. : Au moment où nous travaillions sur le numéro, la musique a été visée. Je pense au film Tombouctou dans lequel on voit que l’intégrisme musulman en fait partout sa cible. La scène où une jeune femme coupable d’avoir chanté le soir avec des amis chez elle reçoit 40 coups de fouet sur la place publique et se met à passer du cri au chant presque en sanglotant est inoubliable. La musique y est résistance au traitement islamo-fasciste des corps imposé par la violence. Notre numéro est donc militant de la musique : en avant derrière la musique contre la volonté de mettre à mort le désir humanisé par le chant.

M. F. : Nous ne pouvions pas rester silencieux sur les attentats de novembre. Chaque artiste interrogé ensuite nous a fait part de l’acte de résistance que représentait maintenant le fait de monter sur scène et pour le public celui d’être présent. La musique comme rempart à la peur ? Avec l’interview de Jean-Christophe Keck sur l’opérette Ba-Ta-Clan d’Offenbach, nous souhaitions restaurer la dimension purement musicale du mot Bataclan. Débarrasser, un instant, (sans refouler) le signifiant Bataclan de la peur dont il est à présent encombré (même si le réel et ses énigmes nous rattrapent et finissent par conclure cet entretien).

H. D. : L’idée de ce numéro avait émergé avant les attentats. Ces derniers ont reculé sa sortie, mais nous ont également renforcé dans notre volonté de le faire paraître. Cette rencontre entre la psychanalyse et la musique n’est donc pas qu’épistémique, elle est aussi politique. C’est une affirmation de la singularité de l’oeuvre, à l’instar du sinthome que chaque parlêtre peut élaborer au terme de son parcours analytique.

M.- H. B. : Cette phrase de Lacan, retrouvée par Laura Sokolowsky trace cependant une voie : « C’est ce qui explique, disons-le ici d’une touche discrète en passant, que tout art est défectueux. Il ne prend sa force que du recueil de ce qui se creuse au point où sa défaillance est accomplie. C’est pourquoi la musique et l’architecture sont les arts suprêmes ». La musique un art suprême par son défaut. Quel défaut et quelle défaillance que la musique rend manifestes ? Il me semble que le numéro de LCD donne une réponse : la musique est une combinatoire, un langage formel. Mais elle n’en met que plus en évidence le défaut de cette combinatoire. Sa défaillance se marque de ce qu’elle n’est pas sans le corps. Tous les musiciens interrogés en témoignent. 

M. F. : La musique peut-elle enseigner la psychanalyse ? Si elle le fait, c’est avant tout sur la question du corps. L’effet qu’elle provoque sur le corps est un premier élément que ce hors-série éclaire. La musique est un événement de corps. Pour les compositeurs il semble même qu’elle soit de l’ordre de la consistance imaginaire. La musique donnerait corps. Est-ce là l’effet de toute écriture ? Autrement dit de toutes disciplines artistiques ? La musique, elle, n’a pas d’autre objet que les sons qui, s’ils constituent le cœur même du langage, n’ont aucune dimension signifiante (tout juste peut-on, après des années de travail, associer le nom d’une note au surgissement d’un son, voire d’un bruit). La musique en tant qu’elle est composée de sons, hante le langage. Mais la réciproque n’est pas. N’est-ce pas à cet endroit que réside l’effet de la musique sur le corps ? Un effet qui révèlerait une certaine suprématie du corps en tant qu’il échappe au parlêtre (Lacan parle « d’art suprême »). Ou encore un effet en forme de leurre, qui octroierait au parlêtre son corps. Lacan nous guide : « Le parlêtre adore son corps parce qu’il croit qu’il l’a. En réalité, il ne l’a pas, mais son corps est sa seule consistance – consistance mentale, bien entendu, car son corps fout le camp à tout instant.»[1]

H. D. : Le commun des mortels pense que la musique contemporaine c’est n’importe quoi. Son interprétation est pourtant la preuve qu’elle est le fruit d’une écriture extrêmement élaborée. Une note en moins et patrata… Elle explore donc des continents inconnus, proprement inouïs, et où, effectivement, le corps se trouve concerné au premier chef. Elle est donc l’envers de la musique classique, son prolongement tout aussi bien.

M.-H. B. : Le silence, le bruit, le cri, l’appel, le chant, autant de variations sur l’objet voix. C’est un objet lacanien, un objet dont la séparation n’est jamais acquise, comme le manifeste l’hallucination auditive. La musique est le traitement et l’extension sublime de ce mode de jouir.

M. F. : J’ajouterais par conséquent que la musique donne à saisir quelque chose de l’être libre de l’Autre (Jacques-Alain Miller indique à propos du sujet halluciné qu’il est « libre de l’Autre parce que la voix de l’Autre est déjà avec lui et que l’Autre lui a déjà répondu. ») La musique ne garantit pas la moindre communication entre les parlêtres. Mais elle donne au non-rapport une certaine harmonie.

H. D. : Le texte de Jacques-Alain Miller que nous publions dans ce numéro est enseignant sur ce qu’est l’objet voix. Ce dernier ne se manifeste jamais autant que lorsque dans une salle de concert le public fait silence, juste avant que ça commence. C’est l’objet du désir, mais pas seulement. Allez demander à la Castafiore !

 

[1]   Lacan J, Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, p. 66.

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