Numéro 172

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Jon Fosse : au plus près du mystère du corps parlant

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Jon Fosse est un écrivain norvégien contemporain dont l’œuvre romanesque et théâtrale est reconnue par de nombreux prix littéraires tel le Prix International Ibsen en 2010, est traduite dans quarante langues et a été mise en scène par J. Lassalle, P. Chéreau, C. Régy, T. Ostermeier. Son écriture est caractérisée par la radicale nouveauté de ses intrigues minimales voire absentes, de ses choix de mots quotidiens loin de tout « beau style », de ses personnages réduits à des inconnus dépourvus d’histoire, de contexte et dont les noms sont remplacés par « Elle », « Le père », « L’autre », et avant tout par la singularité de son style quasiment sans ponctuation et faisant toute sa place à une langue polyphonique, rythmée et ponctuée de répétitions-variations et de silences. La séparation, la solitude, l’inachèvement, la complexité de la vie qui laisse au cœur du sujet et de l’autre une insaisissable énigme, sont ses thèmes centraux. La visée littéraire de J. Fosse est de faire ressentir plutôt que comprendre. Son art littéraire s’ancre dans une expérience sensorielle vécue au présent et impliquant plus le corps du langage que son sens.

Son roman Matin et soir, écrit en 2000, saisit la vie simple et concrète d’un pêcheur au moment de sa naissance et de sa mort. Au seuil de sa vie qui commence et qui finit, Johannes fait l’expérience de la vraie naissance et de la vraie mort qui ne sont pas biologiques mais se fondent dans le verbe sans garantie. Au matin comme au soir de sa vie, son intense désir de dire se confronte aux mots qui manquent pour dire ce qui est important, soit parce qu’ils sont à trouver pour les dire soit parce qu’ils ont disparus de tout dire. Ce matin et ce soir du langage est ce qui se répètent incessamment dans sa vie et la fondent comme mettant en jeu encore et en corps son rapport entre une sensation intense venant de son corps et son désir de trouver des mots pour dire quelque chose de ce mystère et pour en dire quelque chose qui soit vivant. Avec un premier long soliloque, Johannes dit l’épanouissement de sa vie naissante : les sons, les formes indistinctes, « les bruits affreux et pousse e a e et ce froid ce déchirement a a ce raclement »[1], les lumières et « ce bourdonnement violent et ces voix a ne a a en a e a oui a » [2], les mouvements, « quelqu’un le projette dans quelque chose » [3] et puis « à l’instant même le petit Johannes plie les jambes et crie crie et le petit Johannes entend sa voix se propager puissamment dans le monde et son cri emplit le monde » [4]. Avec un deuxième long soliloque interrompant radicalement le premier, Johannes s’avance à la rencontre des signes discrets de l’irrémédiable mort de son propre corps désirant et se souvient avec ses mots simples et concrets de ce qui fit sa vie pleine, entière et légère. Les lieux et les liens avec son épouse Erna et son ami Peter incarnent les beaux jours singulièrement vivant de son passé. « Et la barque pontée glisse et Johannes est là et regarde les collines et les rochers et les maisons là-bas sur la terre, et une immense émotion l’envahit à la vue de tout ça, car tout ça, il le sent, tout ça c’est son lieu à lui en ce monde, tout ça est à lui, tout, et soudain il a le sentiment que tout ça, il ne le reverra plus jamais, mais ça restera en lui, au plus profond de son être, comme une note, oui, comme une note qui résonnera en lui et maintenant il ne comprend plus rien, car aujourd’hui rien n’est comme d’habitude, quelque chose a du se passer, mais quoi ? » [5] Ses mots, parce qu’ils butent sur un impossible à dire, s’accrochent intensément au présent et suggèrent et résonnent plus qu’ils ne disent. Sa parole ne supporte pas qu’un effet de sens, elle implique son corps subtil et a un effet de jouissance.

L’écriture de J. Fosse n’est pas faite que de signifiants. Elle fait fondamentalement sa place au réel d’une jouissance de corps intense et mystérieuse. C’est en restant au plus près de cette part mystérieuse du corps jouissant que Jon Fosse constitue sa langue littéraire. Lacan situe le corps parlant à cette jointure du signifiant et du réel en tant qu’en ce point ce n’est pas l’ordre symbolique qui commande au réel mais c’est l’ordre symbolique qui « est subordonné » [6] au réel. Comme le précise Jacques-Alain Miller « Le corps parlant parle en terme de pulsion. C’est ce qui autorisait Lacan à présenter la pulsion sur le modèle d’une chaine signifiante […] les chaines signifiantes que nous déchiffrons à la freudienne sont branchées sur le corps et elles sont faites de substances jouissantes. » [7] Tout n’est pas signifiant, il y a aussi le réel de la pulsion jouissante qui commande le signifiant et, chez J. Fosse, cette jouissance réelle de l’Autre est essentiellement localisée dans l’objet a voix. Cet objet-voix indicible est l’enjeu majeur de son écriture. « Ce qui est paradoxale et étrange, c’est que cette voix est là, et qu’elle ne dit rien. C’est une voix muette. Une voix qui parle en se taisant […] c’est une voix qui vient du silence et qui devient audible par moments » [8]. Son art littéraire consiste à se rapprocher de cette voix qui ne se comprend pas et de l’ancrer/l’encrer à des rythmes, des répétitions, des silences, des polyphonies, des mots concrets échappant à la jouissance phallique. « Le lieu d’où vient l’écriture est un lieu qui sait bien plus de choses que moi, car en tant que personne je sais bien peu de choses. » [9] Avec Matin et soir, J. Fosse ouvre des chemins de sens sans cesse interrompus pour donner sa place à l’énigme du corps parlant et inviter son lecteur à faire l’expérience éthique d’un mode singulier de jouir de l’objet a voix.

En faisant monter sur la scène théâtrale l’écriture littéraire de Matin et soir, Antoine Caubet en prolonge la pleine dimension politique. En confiant aux lumières, aux mouvements scéniques, aux mises en place dans l’espace, aux décors, et à l’incarnation impliqués des acteurs, ses rythmes changeants, ses alternances de paroles et de silences, ses interruptions constantes, ses suspensions, ses répétitions-variations d’un même motif, il fait du langage le véritable héros tragique de Matin et soir. À notre époque où Google a l’autorité de produire des vérités auxquelles croire et s’identifier, de répondre à toutes nos questions sur la vie et la mort et de faire de nous des consommateurs des objets a du discours maître capitaliste, l’enjeu politique est de faire sa place au corps parlant pour jouir éthiquement du langage.

[1] Fosse J., Matin et soir, Édition Circé, Août 2003, p. 2.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 3.

[5] Ibid., p. 10.

[6] Miller J-A, « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du Désir, n° 88, Paris, Navarin, 2014, p. 113.

[7] Ibid., p. 112.

[8] Fosse J., « Voix sans paroles », extrait du programme de « Le Nom » mis en scène le 27 Mai 1995 à la Scène Nationale de Bergen.

[9] Fosse J., « La gnose de l’écriture » 04/2000. http://colline.labomatic.org/assets/lexitextes/extraits/4/fosse.pdf

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