Symptômes et délires du monde

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Hommage à Jacques Lacourt

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Par un de ces après-midis de fin d’été où l’on recherche l’ombre tellement la lumière est aveuglante, dans un petit cimetière de la Comté, non loin de Clermont-Ferrand, nous étions nombreux, ce samedi 10 septembre 2016, réunis devant un trou fraîchement creusé pour mettre en terre notre ami et collègue Jacques Lacourt, et pour apporter notre soutien à sa fille Émilie ainsi qu’aux membres de sa famille.

L’assistance était composée d’amis, d’anciens collègues de travail, en particulier de Nonette, de participants de la Section clinique de Clermont-Ferrand, de membres de l’ACF-MC et d’analysants. Tous avaient tenu à honorer de leur présence cet ultime rendez-vous avec une personne estimée.

Il est mort treize ans après sa femme Aline. Treize ans après, nous nous sommes trouvés à nouveau dans cette sorte de champ, en pleine nature. Cette simplicité des choses essentielles est ce que Jacques Lacourt avait choisi comme style de vie.

Émilie, sa fille, a su trouver les mots simples et justes pour s’adresser à son père et faire partager, avec une grande dignité, un peu de son émotion et de la douleur de son deuil. Le frère de Jacques, de dix ans son aîné, a évoqué deux souvenirs d’enfance et souligné la cruauté de voir partir son cadet. Le maître de cérémonie a ensuite proposé qu’une personne de l’assistance qui le souhaitait prenne la parole. Je me suis avancé. J’ai dit que je parlerai de mon camarade durant de nombreuses années, mais que mon discours serait bref, pour aller à l’essentiel. J’ai cité quatre dates, sans commentaire, où à chaque fois Jacques Lacourt avait posé un acte : 1977 ; 1982 ; 1998 ; 2008. J’ai dit que c’était là pour moi l’essentiel et que ce serait le souvenir que je garderai de lui. Pour ce présent hommage à Jacques Lacourt, je veux développer ces jalons d’un parcours.

Avec mon camarade, nous avons travaillé ensemble pendant trente ans dans deux établissements de la CCAS de la région de Clermont. En 1973, après que le fonctionnement de l’institution de Nonette eut été profondément remis en cause par le placement du premier enfant psychotique, suivi de son rejet par l’équipe, entraînant une crise, l’intervention du docteur François Tosquelles, psychiatre conseil de la CCAS, sollicité pour aider à régler celle-ci, conduisit à adopter la référence à la psychothérapie institutionnelle. C’est là que se situe la demande de Tosquelles à un groupe de jeunes psychiatres (Jean-Pierre Leciak, Pierre Bosson et moi-même) et psychologues (Jacques Lacourt et Jean-Pierre Mordier) en formation analytique, d’orientation lacanienne, de participer à une expérience de psychothérapie institutionnelle dans deux institutions de la CCAS de la région de Clermont : l’IMP de Nonette et l’IMPro de Mirefleurs.

Jacques Lacourt a exercé d’abord à l’IMPro de Mirefleurs (la stagiaire de psychologie qu’était à l’époque Simone Rabanel se souvient des conseils discrets de son maître de stage), puis, après la fermeture de l’IMPro de Mirefleurs, il a exercé à Nonette, soit de mars 1977 jusqu’à sa retraite en novembre 2006.

L’expérience de Nonette n’a jamais été un bloc monolithique, chacun qui y a participé l’a fait avec sa personnalité et son style propres. Durant trente ans, Jacques Lacourt a participé à cette expérience où la singularité a prévalu, faisant de l’expérience de Nonette quelque chose ressemblant à une mosaïque, comme le suggère la sculpture qui se trouve à l’entrée du Centre, faite des pierres que les jeunes ont déposées lors de l’inauguration des nouveaux locaux. Le monolithe relève davantage de l’imaginaire des autres. Cette idée faisait bien rire Jacques Lacourt qui ne croyait pas en l’Autre. Il savait mettre dans sa pratique, sans cynisme, les conséquences de cette inexistence, avec à peine une ironie civilisée, discrète.

Après le camarade de travail à Nonette, le collègue psychanalyste. Lors de la dissolution de l’EFP, Jacques Lacourt a été d’emblée parmi ceux qui ont répondu à Lacan quand il appela ceux qui le voulaient bien à « poursuivre » avec lui. Son analyse l’a conduit à s’engager pour la Cause à l’ECF dès les débuts de celle-ci. Il a participé avec tact, sans la moindre infatuation, et avec un engagement jamais démenti, aux toutes premières activités du Secrétariat de ville de Clermont, dans ce qui était nouveau pour l’époque : des analystes sortant de leurs cénacles savants et prenant à témoin un public pour exposer leurs travaux. Il fallait, pour ce faire, du courage, de la modestie et du respect pour ceux à qui nous nous adressions. Avec son énonciation, Jacques a pris sa part et nous nous sommes enseignés de son savoir-faire. Il a marqué les esprits lors de nos réunions dans la salle 4 de la Maison de la Culture de Clermont-Ferrand où nous avions élu domicile, et ailleurs dans le premier séminaire itinérant. Il est devenu membre de l’ECF.

Lors de la création des Forums du Champ lacanien, l’acte de Jacques Lacourt de poursuivre à l’ECF, contrairement à ses deux amis psychologues clermontois Jean-Pierre Mordier et Gérard Querré, l’a séparé de ceux-ci et a renforcé sa participation à la Section clinique de Clermont-Ferrand, jusqu’à ses obsèques qui eurent lieu le jour de la réunion de rentrée des enseignants de la Section clinique.

En 2008, dans le n° 8 du Nouvel Âne, le dossier « L’Université sadisée par l’évaluation », dans son opposition frontale à l’évaluation, Jacques-Alain Miller avait jeté un éclairage sur « La méthode du Professeur Monteil ». Pour ce dossier, Jacques Lacourt avait contribué en accompagnant son ancienne professeure d’université, Madame Francine Pariente, afin que LNA puisse recueillir son témoignage qui figure sous le titre : « De Michel Foucault à Jean-Marc Monteil ». C’était, une fois encore, une prise de position décidée.

À ces dates j’aurais pu ajouter 1989, année où nous avions participé ensemble à la troisième Journée du GREPS à Paris, en présentant chacun une intervention, lui sur « Phénomène psychosomatique et structure psychosomatique », moi sur « P.P.S. et psychose, deux modes de rejet de l’inconscient ». Lors de son intervention de clôture, J.-A. Miller avait avancé un point concernant l’autisme en évoquant le court-circuit de l’Autre dans l’autisme, point qui nous a inspiré pour la suite de nos travaux et dont on trouve la trace dans son texte « Clinique ironique » publié dans le n° 23 de la revue La Cause freudienne, « L’énigme et la psychose », texte qui devait orienter notre pratique à Nonette et au sein du RI3 à partir de 1992. 1992, c’est aussi l’année où, dès la création de la Section clinique de Clermont par J.-A. Miller, il a fait partie de l’équipe des enseignants jusqu’à son décès. Il était également membre de l’ACF-MC depuis le début de celle-ci.

Enfin, par-delà les souvenirs, les anecdotes qui n’ont pas manqué, il y a l’essentiel à transmettre. Pour cela il faut se rappeler que les actions ne s’ordonnent que de l’acte et de l’éthique des conséquences : 1977, 1982, 1998 et 2008 sont autant de dates commémoratives qui évoquent autant d’actes posés, autant de signifiants de transferts qui témoignent de la rigueur éthique de celui qui a accompli ce parcours rare, auquel je rends hommage, aujourd’hui, notre camarade Jacques Lacourt.

Clermont-Ferrand, ce 11 septembre 2016.

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