Édito, Hebdo Blog 132

Hérétiques

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Nous y sommes. Dans moins d’une semaine, nous serons à Barcelone pour participer au XIe Congrès de l’Association Mondiale de Psychanalyse sous le titre « Les psychoses ordinaires et les autres, sous transfert ». Nos collègues et amis, Anna Aromi et Xavier Esqué, organisateurs de cet événement, ont œuvré inlassablement depuis deux ans pour assurer l’efficacité de ce rendez-vous clinique aussi bien qu’épistémique. Ils se sont bien entendu entourés des collègues qui les ont secondés dans les différentes et nombreuses tâches pour mener à bien ce projet. Aujourd’hui nous connaissons le programme qu’ils proposent : une véritable dentelle où la psychanalyse pure prend une place prépondérante dès le premier jour nous convoquant à un « Rendez-vous avec la passe » réservé aux membres de l’AMP, pour accueillir par la suite, dès le deuxième jour, tous les inscrits au Congrès autour d’un thème brûlant concernant la psychanalyse appliquée.

Le thème du Congrès ne surgit pas de nulle part. Le rendez-vous de Barcelone s’inscrit dans les suites d’une élaboration qui trouva son point de départ il y a vingt ans. On s’en souvient. Il y eut d’abord Le Conciliabule d’Angers,[1]  puis La Conversation d’Arcachon[2], et ensuite La Convention d’Antibes[3].  Ce triptyque se présente après coup comme répondant au  temps logique : l’instant de voir fut celui de la surprise vis-à-vis des cas ne répondant pas « à un certain classicisme », à « une routine ou une norme, un ordre préalable ».[4] Le temps pour comprendre s’en est suivi, ouvrant vers « les cas rares » ne répondant pas à la clinique classique qui permet de trancher à partir du binaire psychose-névrose. Ainsi cette élaboration amena les participants des Sections cliniques francophones « de la surprise à la rareté, et de la rareté à la fréquence »[5] pour conclure dans un troisième temps à la psychose ordinaire. Nous devons à Jacques-Alain Miller cette catégorie épistémique qui « n’a pas de définition rigide », en conséquence « tout le monde est bienvenu pour donner son sentiment et sa définition de la psychose ordinaire », laquelle ne trouve une définition qu’au cas par cas et « après-coup ».[6] Le pari de ce Congrès répond à cette invite. Nous aurons à parcourir un cheminement qui va de Schreber à Joyce et retour, pouvons-nous ajouter, puisque nous pouvons lire Schreber avec Joyce.

Témoignera de ce fil qui parcourt l’enseignement de Lacan le programme clinique du Congrès qui est d’une richesse sans pair : plus de 200 cas seront présentés et travaillés aussi bien en séance plénière qu’en salles simultanées. Et pourtant ce qui attire notre attention en ce qui concerne l’élaboration du programme c’est la scansion des séquences relatives au thème du Congrès par des témoignages des A.E., sous le titre « Grain de folie ».  C’est en cela que je trouve l’originalité du programme qui fait dentelle. Comment ne pas trouver ici la prise en compte de la distinction établie par Lacan entre le sinthome madaquin et le sinthome roule[7], c’est à dire entre le sinthome orthodoxe et le sinthome hérétique ? Si les psychoses ordinaires ne sont qu’un régime particulier dont les parlêtres trouvent à se débrouiller ou pas avec le réel de la jouissance sans compter sur l’appui d’un sinthome ortodoxe, ne peut-on pas considérer en revanche que l’A.E. soit celui qui dans son expérience analytique a dénudé le sinthome madaquin de ses semblants, pour isoler le réel du sinthome roule ? Chacun sa façon d’être hérétique selon sa dinguerie singulière.

[1] Le Conciliabule d’Angers, Effets de surprise dans les psychoses, Le Paon, Collection publiée par Jacques-Alain Miller, Agalma Éditeur, diffusion Le Seuil, Dijon-Quetigny, octobre 1997.

[2] La Conversation d’Arcachon. Cas rares : les inclassables de la clinique, Le Paon, Collection publiée par Jacques-Alain Miller, Agalma Éditeur, diffusion Le Seuil, Dijon-Quetigny, octobre 1997.

[3] La psychose ordinaire, La Convention d’Antibes, Le Paon, Collection publiée par Jacques-Alain Miller, Agalma Éditeur, diffusion Le Seuil, Dijon-Quetigny, octobre 1999.

[4] Jacques-Alain Miller, La psychose ordinaire, op.cit., page 229.

[5] Ibid., page 230.

[6] Jacques-Alain Miller, « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto, n° 94-95, Tournai, janvier 2009, page 41.

[7] Miller J.-A., « Notice de fil en aiguille » in Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005, pages 208-209.

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