Numero 154

A la une, Hebdo Blog 151

« Girl », de Lukas Dhont

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Le premier long métrage de ce jeune réalisateur belge a connu un vif succès au festival de Cannes en mai dernier. Il met en scène Lara, 15 ans, qui rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père et de son entourage, elle se lance à corps perdu dans cette solution supposée pour s’affranchir d’un corps dont elle se sent prisonnière. Mais ce corps ne se plie pas si facilement à ce qu’elle lui impose, en effet Lara est née garçon.

Dans le fil des « Gender studies » mais loin de la revendication et de la lutte vers lequel ce thème, d’actualité très sensible, aurait pu tendre, Lukas Dhont choisit une autre voie, celle du combat, plus intime, d’un sujet qui a à se débrouiller avec la question singulière de son être et de son sexe à l’heure où la science rend possible, dans le réel du corps, ce qui convoquait jusque-là le registre des semblants.

Quel choix s’offre à l’adolescent quant à la sexuation lorsque l’avancée de la science côtoie un discours qui laisse peu de place aux choix d’objets non conformes aux exigences de la reproduction ? Le réalisateur prend le parti de déplier ces questions sans jamais y répondre. Il y filme finement ce gap entre la souffrance d’un sujet et ce qui en paraît résolutoire.

Jusqu’au bout le spectateur suit Lara, dans cette quête où identité et être se mêlent dans un mouvement sans fin qui tour à tour, surprend, interpelle, angoisse. Son corps approché de près par la caméra, convoque notre regard dans ce qu’elle lui astreint pour rejoindre toujours plus l’Idéal de féminité qu’est pour elle la danseuse. Cet Idéal fait ressortir le poids de la norme à laquelle Lara est assujettie, norme qui produit une violence au sujet à la mesure de celle qu’elle inflige à son corps pour lui imposer ce modèle de féminité prévalent dans la société.

Mais ce corps échappe à la maîtrise, il ne répond pas. Quelque chose résiste, rate dans la répétition. Il souffre mais ne se plie pas. Le film dépeint avec sensibilité le malaise que ce sujet éprouve avec son corps, le soulignant du ballet incessant des autres corps tournant autour du sien.

L’être parlant n’est pas un corps mais a un corps qu’il doit s’approprier, cela la psychanalyse nous l’enseigne. Cette opération délicate à la puberté échoue pour Lara. Son bout de corps sans cesse bandé est une tentative répétée de le négativer, d’introduire un moins au regard des autres et de son propre regard renvoyé par les multiples miroirs. Cette construction, coûteuse et précaire, ne parviendra qu’un temps à dissimuler ce qui se présente, pour ce sujet, comme toujours en trop. La tension qui émerge donne alors au récit une tonalité « doucement angoissante ». Le personnage de Lara insistant à introduire un « ça ne va pas » par son corps à défaut de ne pouvoir le faire par un dire.

La négativité qui apparaît dans le réel vient précisément parce qu’elle n’opère pas dans le symbolique. Lara ne peut pas nommer ce qui n’est pas à sa place pour elle. Il en ressort une inquiétante tranquillité tout au long du film, tranquillité apparente toutefois mais tenace qui va déclencher le désespoir du père. Celui-ci si compréhensif et soutenant au départ vacille, doute et s’angoisse. Le regard du père d’où Lara s’autorisait à être femme se fragilise.

La mise en jeu du corps dans la rencontre avec un jeune homme précipite le point d’innommable pour Lara, point où elle a à se situer quant à son être sexué. Seule face à son miroir, elle y répond dans le réel, véritable acte en souffrance au péril de sa vie.

Mais si elle est secourue à temps et sauvée, la ponctuation du film laisse entr’apercevoir la nécessité d’une suite, celle des aménagements subjectifs que Lara aura encore à trouver et construire. Car même en ayant le corps qui réponde à la certitude qui est la sienne, rien ne dit au sujet comment s’y prendre avec le corps de l’autre dans la rencontre sexuelle. Qu’il soit homme ou femme, se sente homme ou femme, chacun a affaire à cette question, à chaque fois, et cela bien loin de ce que pourrait dicter l’anatomie.

« Girl » traite un thème délicat qui convoque nos préjugés et révèle la question de la norme comme structurante et aliénante à la fois. Entre essentialisme et culturalisme, le choix du sexe et du genre interroge de façon inédite à notre époque. Qu’en est-il de ces questions à l’adolescence ? N’y est-il pas nécessaire d’introduire un écart entre transsexualité et différence de genre ? D’élargir le binaire auquel nous assistons et qui amalgame changement de genre et changement de corps pour mieux le faire s’adapter aux standards dictés par la société ? Jusqu’où aller dans la demande que formule un sujet ? Qu’est-ce qui est problématique dans ce qu’il manifeste ? Chercher ce qu’il en est du côté des causes reviendrait à s’orienter selon une idée de ce qui serait normal. Une prudence est de mise pour ne pas rendre problématique ce qui ne l’est pas pour le sujet.

La psychanalyse lacanienne offre une autre perspective en faisant un pas de côté. En effet, rien n’oblige un sujet à être homme ou femme. En visant l’invention, elle soutient et accompagne l’être parlant dans le nouage singulier qu’il pourra faire de son corps et de son identité. La modernité de l’apport de Lacan permet de lire les formes actuelles du symptôme. En s’orientant du réel, il évite l’écueil d’une « œdipianisation » des questions comme celle qu’amène Lara. L’œdipe, comme matrice de lecture, ne fonctionne plus pour traiter les phénomènes du malaise contemporain. En 1971, Lacan énonçait que de : « définir ce qu’il en est de l’homme ou de la femme, la psychanalyse nous montre que c’est impossible »[1], d’où le nécessaire bricolage qui n’est valable qu’au cas par cas, ce que ce film éclaire subtilement.

* Mélanie Coustel est membre de l’ACF-IdF, fait partie du cartel « cinéma-psychanalyse » qui organise des soirées ciné-débat en Essonne.

[1] Lacan J., « Savoir, ignorance, vérité et jouissance » (leçon du 04 novembre 1971), Je parle aux murs, Paris, Seuil, coll. Paradoxes de Lacan, 2011, p. 34.

 

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