Symptômes et délires du monde

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Foucault – le pouvoir : une fiction de l’être

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Pierre Sidon nous propose de revisiter l’œuvre de Michel Foucault en l’interrogeant comme un symptôme parant au rejet premier de ce qui liait pour lui nom et pouvoir. En usant de déconstruction, en montrant la diffraction des marques du pouvoir et l’inexistence de La société qui en serait la source, Foucault fait-il une réécriture qui lui permet de « guérir » le lien social défait ?

Folie et histoire : bien avant le chef d’œuvre de 1961, Histoire de la folie à l’âge classique, ce binaire constitue à la fois le « premier problème »[1] et la méthode de Foucault. Dès 1954, dans Maladie mentale et personnalité, il recourt en effet à l’histoire pour contrer toute idée d’essentialisation de la maladie mentale : « le sujet de la maladie mentale […] est un être historique… »[2]. Ce refus de la maladie comme essence est corrélé à l’idée de conditionnement par un Autre aliénant : la famille, l’hôpital, la société. Vocation précoce : on raconte qu’il professait déjà l’histoire à l’âge de douze ans… en famille. Lacan souligne à propos de Poe : l’œuvre ne « saurait être élucidée au moyen de quelque trait de sa psychobiographie : bouchée plutôt qu’elle en serait »[3]. Cependant Foucault, promoteur de la question nietzschéenne : « qui parle ? », encourageait aussi à considérer que « chacun de ses livres pouvait se lire comme un fragment d’autobiographie »[4].

Dans sa conférence de 1978 « Qu’est-ce que la critique ? Critique et Aufklärung »[5], Foucault résume ainsi sa question : « Comment ne pas être gouverné ? ». Si Didier Eribon, son biographe, ne veut pas y lire un « ne pas être gouverné du tout », on est tout de même frappé ici par la résonnance d’un dit primordial de la mère repris du père de celle-ci : « l’important est de se gouverner soi-même »[6]. Pensant avoir évité de diriger ses enfants, elle semblait avoir réussi néanmoins à interrompre la transmission paternelle, depuis plusieurs générations, du prénom du père : Paul. Après que sa mère l’ait tempéré d’un Michel, Paul-Michel, Foucault rayera plus tard le prénom du père haï, après avoir passé son tour de reprendre la vocation médicale de ce dernier. Mais ce rejet fera retour comme « foyer d’intérêt dont on n’arrivait pas à se détacher même lorsqu’on avait quitté sa famille »[7]. Source peut-être d’une archéologie du « paradigme médical » de son approche des sciences humaines[8] ? Source en tout cas d’un éthos « critique », d’un « désassujettissement dans le jeu de […] la politique de la vérité »[9], d’une « inservitude volontaire » portée haut – sans l’ironie de La Boétie. Ce rejet, il l’a mis au service d’une analyse des mécanismes du pouvoir : de l’absolutisme au « micro-pouvoir ». L’analyse se rapproche toujours plus de ses sources dans « l’individu » lui-même, mais ne parvient toutefois jamais à y pénétrer.

Dans ses débuts, c’est l’ironie, l’injure, l’isolement et le rejet qui semblent caractériser l’insertion sociale du jeune Foucault. Mais cela se situe bien au-delà de l’interprétation étonnamment essentialisante de son biographe voulant n’y voir que « poussée à l’extrême […], l’attitude typique d’un jeune gay mal dans sa peau »[10]. Certes l’homosexualité est épinglée par Foucault lui-même comme ayant tenu un rôle primordial dans l’orientation de son travail[11]. Mais,   nous sommes frappés, quant à nous,   par le poids singulier des mots du philosophe pour décrire le vécu de son homosexualité : « très vite, ça s’est transformé en une espèce de menace psychiatrique : si tu n’es pas comme tout le monde, c’est que tu es anormal, c’est que tu es malade »[12]. Identifié à une certaine abjection, « fouilleur de bas fonds » à l’instar de Nietzsche, il aura fait « sa patrie naturelle » « de la folie et de la manière dont elle est captée, disqualifiée, enfermée, méprisée, vilipendée » [13]. Mais cette « patrie naturelle », irrémédiablement opposée à la culture paternelle, ne résume pas son œuvre. Ce rejet primordial, il n’aura de cesse de le mettre au travail pour s’en extraire : le Pouvoir, initialement abordé sous l’aspect de sa violence – notamment en 1954 et 1961 – change de visage à mesure que s’accomplit, dans l’œuvre, le processus d’historisation qui en fit, plus que sa méthode, sa solution.

C’est ainsi qu’en 1973, reprenant son travail sur la psychiatrie, Foucault estime d’abord devoir récuser le substantif de « violence » dont il a usé dans son Histoire de la folie[14]. Nous faisons ici l’hypothèse d’une application possible des termes de Jacques-Alain Miller : d’« un rapport de méfiance, un rapport biaisé, tordu, au signifiant maître »[15]. Foucault, parti d’un vécu douloureux, rejoint, selon Deleuze, « un profond nietzschéisme » dans lequel « le pouvoir n’est pas essentiellement répressif puisqu’il « incite, suscite, produit »[16]. Il extrait donc sa conception du pouvoir d’un pathos primordial pour l’élever à la dignité d’une fonction physique, voire vectorielle, mathématique, comme semble l’indiquer le terme de « microphysique » qu’il promeut alors dans une réduction drastique du sens oppressif initial, peut-être à l’origine de son esseulement.

À quelques adhérences près (qu’il aimait les métaphores chirurgicales !), repérables par exemple dans sa fascination pathétique du tableau du roi Georges III nu et couvert d’excréments[17], et malgré une conception du pouvoir qui fait fi de l’amour, Foucault, inexpugnable Contr’un[18] et insoumis magnifique, aura produit une véritable déconstruction aux allures lacaniennes en concluant à l’hétérogénéité et à la pulvérulence des sources du pouvoir, à l’inexistence de La société[19]. Nous faisons l’hypothèse qu’il y est parvenu en traitant l’archive, dans un processus d’historisation subjective du savoir (qui lui est d’ailleurs reproché). Est-ce ainsi qu’il s’est, lui-même, « guéri » de son lien social défait, selon le mot même de son ami Althusser[20] ? Il est possible, en effet, que le rejet de l’ontologie, à l’origine d’une certaine irréalisation, ait constitué le vecteur à même de l’éloigner durablement de l’abjection primordiale à la source d’un certain sentiment initial d’infamie.

Après lui son enseignement se diffracte en des usages opposés[21], conformément au mathème du discours universitaire et comme, ironiquement, il l’avait souhaité : faute de l’amour forclos, le rejet de toute ontologie laisse les convives au banquet sans lien social véritable, et la voie est ouverte à tous les constructivismes sociaux, voire au transhumanisme qui trouve en Foucault une inspiration. Il nous laisse néanmoins l’exemple étourdissant de sa réinvention subjective singulière : « Écrire, c’est se transformer, c’est se déprendre soi-même. Si je savais où j’allais, je n’écrirais pas. »[22]

[1] Michel Foucault déclarait, dans les années 70 : « mon premier problème ça a été la psychopathologie et la psychanalyse ».

[2] Foucault M., Maladie mentale et personnalité, Paris, PUF, coll. « Initiation philosophique », 1954, p. 17.

[3] Lacan J., « Lituraterre » Autres écrits, Seuil, 2001, p. 13.

[4] Eribon D., Michel Foucault, Paris, Flammarion, coll. Champs Biographie, 2011, p. 11.

[5] Foucault M., « Qu’est-ce que la critique ? Critique et Aufklärung », conférence prononcée par M. Foucault le 27 mai 1978 devant la Société française de philosophie, Bulletin de la société française de philosophie, 84e année, n° 2, avril-juin 1990.

[6] Eribon D., Michel Foucault, op. cit., p. 17.

[7] Voetzel T. Vingt ans après, Paris, Grasset, p. 55, cité in Eribon D., ibid., p. 31.

[8] Defert D., « Michel Foucault ou les jeux de la vérité », France Culture, 1988.

[9] Foucault M., « Qu’est-ce que la critique ? Critique et Aufklärung », op. cit., p. 39, cité in Eribon D., op. cit., p. 12.

[10] Eribon D., Michel Foucault, op. cit., p. 49.

[11] Eribon D., ibid., p. 51-57.

[12] Droit R.-P., Michel Foucault, entretiens, Paris, Odile Jacob, 2004, p. 94-95, cité in Eribon D., Michel Foucault, ibid., p. 53.

[13] Interview à la radio, par Jacques Chancel, 1975.

[14] Foucault M., Le pouvoir psychiatrique. Cours au collège de France. 1973-1974, Paris, Gallimard, 2003, p. 15-18.

[15] Miller J.-A., « Les semblants de l’Un », Conversation sur le signifiant-maître, Paris, Agalma/Seuil, 1998, p. 141.

[16] Deleuze G., Foucault, Paris, Les Éditions de Minuit, 1986-2004, p. 78.

[17] Foucault M., Le pouvoir psychiatrique, op. cit., leçon du 14 novembre 1973.

[18] La Boétie É. de, Le discours de la servitude volontaire ou le Contr’un, 1549.

[19] Lagasnerie G. de, « Que signifie penser ? », Foucault contre lui-même, sous la direction de François Caillat, Paris, PUF, 2014, p. 30-33.

[20] Althusser L., L’avenir dure longtemps, Paris, Stock/IMEC, 1992, p. 40.

[21] Caillat F., Foucault contre lui-même, op. cit., p. 9.

[22] Cité in Lagasnerie G. de, Foucault contre lui-même, op. cit., p. 45.

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