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La forme érotomaniaque de l’amour : des signes à la fureur

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Une « forme érotomaniaque de l’amour » [1], écrit Lacan en 1958, dans un texte se voulant réveiller à la question féminine un lectorat qui s’en était désintéressé depuis la querelle du phallus. Ce terme nous apprend une pluralité de choses sur la position féminine quant à l’amour. Déjà, l’amour aurait une forme érotomaniaque, là où, pour ceux qui seraient dans une position dite masculine, il y aurait une « forme fétichiste » [2] de l’amour. C’est un empan dont les deux extrêmes seraient le fétichisme et l’érotomanie, c’est-à-dire deux formes quelque peu « pathologiques ». Ainsi pour l’être parlant l’amour prendrait parfois forme pathologique.

Intéressons-nous à l’amour dit féminin – au sens d’une position féminine quant à la jouissance et au phallus, et non au sens anatomique. En prenant pour référence l’érotomanie dans l’amour, Lacan renvoie à l’enseignement de son maître en psychiatrie : Gaëtan Gatian de Clérambault. L’érotomanie, « illusion délirante d’être aimé » [3], repose, pour le médecin-chef de l’Infirmerie Spéciale, sur un « Postulat Fondamental, consistant en cette conviction d’être en communion amoureuse avec un personnage d’un rang plus élevé, qui le premier a été épris […] ; puis l’attitude paradoxale de ce partenaire, […] la conviction que tout en paraissant haïr, il aime encore » [4]. C’est donc la conviction, le point de certitude du sujet : il est aimé par l’Autre. Et le sujet ne ferait que répondre en place d’objet, pris comme gourmandise de l’Autre.

Ce Postulat Fondamental est le lot de certains psychotiques. Pour le sujet féminin qui ne relèverait pas de la psychose, à la place de la certitude, git le doute : l’Autre m’aime-t-il ? Une femme serait alors en quête des signes d’amour. La « forme érotomaniaque de l’amour » ce serait cela : chercher à ce que l’Autre montre qu’il aime car, ce faisant, il procure un petit peu d’être – de l’être volatile, éphémère puisque relevant de la parole. À partir de ce postulat, tout peut faire signe de l’amour de l’Autre comme du contraire. C’est en cela que la position féminine est délicate : il n’y a pas d’assurance que l’Autre aime éternellement – ce dont l’érotomane psychotique n’a pas l’ombre d’un doute. Du fait qu’il n’y ait pas cette garantie, une femme peut, à tout instant, se sentir aussi bien aimée que laissée-tombée par le partenaire. Dans cette quête de l’amour, des mots d’amour de l’Autre, le sujet féminin peut se livrer à corps et à cris, transformant les mots en maux. À tenter de se faire objet de l’amour de l’Autre, le sujet tend à prendre une place d’objet dans le lien amoureux. Dans sa demande il reste suspendu, aliéné, à l’Autre. Sur ce chemin les trois stades du délire érotomane – espoir, dépit et rancune – peuvent se rencontrer dans la féminité, avec une intensité moindre du fait de la différence structurale.

Prenons Phèdre, personnage mythique à propos duquel Racine a écrit une pièce. Dans un premier temps la reine d’Athènes se protège de l’amour qu’elle éprouve pour son gendre Hippolyte en le condamnant à l’exil. Dans cette opération, elle camoufle son ressenti amoureux par de la haine, en élevant cette dernière en rempart. Cependant le prince finit par revenir dans les terres athéennes où Phèdre est sans roi – Thésée étant parti accomplir son œuvre de héros. Le sentiment amoureux revient alors de plus belle et Phèdre se laisse dépérir, au point que sa servante l’oblige à avouer son mal. La reine plie et avoue son amour. Contingence malheureuse, la rumeur du décès de Thésée se répand, la servante invite sa maîtresse à agir. L’espoir gagne Phèdre qui s’avoue à Hippolyte, cherchant de lui un signe. Ce dernier, abasourdi, l’éconduit. Elle passe alors de l’espérance au dépit. Et, apprenant qu’il en aime une autre, Aricie, elle en arrive à la rancune et devient une véritable Médée :

« À quel nouveau tourment je me suis réservée !

Tout ce que j’ai souffert, mes craintes, mes transports,

La fureur de mes feux, l’horreur de mes remords,

Et d’un cruel refus l’insupportable injure,

N’était qu’un faible essai du tourment que j’endure.

Ils s’aiment ! […]

Il faut perdre Aricie » [5].

Prise dans son hybris, prise dans son exigence amoureuse où elle peut « tout donner pour être tout » [6], elle sacrifie sur l’autel de l’être ses avoirs : son rôle de mère, son rang de reine, son statut d’épouse, sa servante, celui qu’elle aime. Et elle fera couler en elle un poison apporté par Médée, perdant sa propre vie.

C’est finalement l’héroïne racinienne qui parle le mieux de cette « forme érotomaniaque de l’amour » : « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée. » [7] Faisant d’une femme la proie des feux de l’Amour, l’amenant parfois à outrepasser une limite qui n’est pas tout à fait la sienne – la « menace d’une castration […] ne la concerne pas réellement » [8], la limite étant chez elle singulière, artificielle [9] –, pouvant alors aller jusqu’à une absence, jusqu’aux fureurs médéennes.

[1] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 733.

[2] Ibid.

[3] Ferdière G., L’érotomanie, illusion délirante d’être aimé, Paris, Éditions G. Doin, 1937.

[4] Clérambault (de) G. G., L’Érotomanie, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2002, p. 56-57.

[5] Racine J., Phèdre, acte iv, scène 6.

[6] Laurent É., « Positions féminines de l’être », La Cause freudienne, n° 24, juin 1993, version CD-ROM, Paris, Eurl-Huysmann (Éditions de l’ECF), 2007, p. 66.

[7] Racine J., Phèdre, acte i, scène 3.

[8] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », op. cit., p. 733.

[9] Cf. Miller J.-A., « Un répartitoire sexuel », La Cause freudienne, n°40, janvier 1999, p. 23.

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