Symptômes et délires du monde

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Faut-il avoir peur du logos ?

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En lien avec le combat contre le parti de la haine engagé par l’École de la Cause freudienne et à l’occasion d’expositions proposées par deux musées prestigieux de Marseille : « Après Babel, traduire » au MuCEM1 et « Le banquet de Marseille à Rome : Plaisir et Jeux de pouvoirs » au MAM2 un partenariat s’est créé. Il proposait une rencontre pour questionner et éclairer les enjeux du logos à partir de lectures et d’un débat.

Barbara Cassin, directrice de Recherche au CNRS, philosophe helléniste, commissaire de l’exposition « Après Babel traduire » et Murielle Garsson, conservatrice du musée d’archéologie de Marseille, chercheur associé au CNRS, commissaire de l’exposition « le Banquet de Marseille à Rome » invitaient la psychanalyse pour une soirée dédiée aux « Textes et traductions ». Le samedi 11 mars au Centre de la Vieille Charité, Hervé Castanet, psychanalyste à Marseille, membre de l’ECF et de l’AMP intervenait sur le « plaisir et jeux de pouvoir » alors qu’Emmanuel Lascoux, agrégé de lettres classique, docteur en grec ancien, aède, récitant et Daniel Mesguich, acteur, metteur en scène firent entendre et résonner les textes et leurs traductions.

Deux textes furent mis au cœur de cette soirée : « The raven » ou « Le Corbeau » d’Edgar Allan Poe, d’abord lu dans la langue de l’auteur, nous entendions ensuite ses traductions par Baudelaire et Mallarmé. Le second texte était L’Iliade des femmes d’Homère. Une Iliade traversée par les femmes et leurs doubles, les déesses, pour chanter la guerre des hommes, des dieux donc, et les souvenirs de la paix. D’après le CD réalisé par Francesca Isidori paru aux Editions des Femmes-Antoinette Fouque en 2016, il nous fût donner d’entendre in vivo et corps présents, un récital par deux voix et en deux langues par Daniel Mesguich (voix française) et Emmanuel Lascoux (voix grecque ancienne et transposition française) aux tonalités teintées d’une musicalité d’où se dégage le féminin et évoquant parfois la langue japonaise. Des voix qui chuchotent, murmurent ou se font graves, puissantes, elles sont parfois hachées ou cinglantes comme « des lames de couteaux ».

Les lecteurs ont fait passer par leur corps une langue qui déroute, charme ou laisse sans voix. Nous faisons l’expérience que le logos ne peut pas tout contenir, il prend aussi cette dimension d’extériorité, de rejet « barbare » pour reprendre la définition grecque signifiant extérieur à la cité. Si « Le logos est barbare » comme le rappelle Hervé Castanet3, pourrait-il alors s’opposer à l’obscurantisme ?

Le logos et ses différentes facettes : Dans le logos il y a également la voix du tyran au sens grec du terme. Nous n’avons pas l’habitude d’entendre le logos dans toute sa corporéité, sa matérialité, pourtant c’est cela le logos grec. Il peut se penser alors comme tout puissant. Barbara Cassin cite Georgias dans l’éloge d’Hélène : « le logos est un grand tyran « tyranos » (homme ou femme) qui, avec le plus petit et le plus inapparent des corps, « performe » les actes les plus divins. Il ne faut pas s’étonner d’avoir peur du logos, c’est le nom de dieu dans la bible. Qu’en dit la psychanalyse ? Pour Jacques Lacan tout ne peut pas être pris dans le logos, le logos n’est pas un tout signifiant. Si nous nous plaçons à partir du féminin, non pas au sens des dames, c’est à dire à partir de quelque chose qui relèverait de l’illimité, quelque chose qui échappe, c’est là que se joue notre position de parlêtre. Et c’est ce qui a amené Lacan à inventer un cantor qui n’est pas dans la logique : Le « pas tout ». Alors que l’illimité fait référence à ce qui pourrait être la folie. Comme le dit la psychanalyse « le logos ne serait pas le logos s’il n’incluait pas en son sein la folie ».

Daniel Mesguich avait choisi de lire le texte de Charles Baudelaire : Genèse d’un poème  » Méthode de composition » sur le corbeau d’EDGAR ALLAN POE. C’est le refrain qui construit le texte et lui donne cette force percutante. « Never more », « jamais plus », est la réponse du corbeau à la demande du narrateur « mais qui frappe à ma porte ? » Ce refrain nous invite au combat contre un logos qui serait « tout » réduit à l’universel, contre le rêve d’un monde sans réel comme le voudrait Marine Le Pen.

1 Le MuCEM est un musée des Civilisations d’Europe et de la Méditerranée ouvert depuis 2013.

2 Le MAM est le Musée d’Archéologie Méditerranéenne installé au Centre de la Vieille Charité.

3 Propos d’Hervé Castanet dans le débat.

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