Pourquoi la haine ?

Hebdo Blog 39, Nos livres

Entretien avec Clotilde Leguil autour de « L’être et le genre. Homme/Femme après Lacan »

image_pdfimage_print

Marie-Christine Baillehache, René Fiori – Notre lecture de votre ouvrage, passionnant et très éclairant, nous a inspiré les deux questions suivantes :

M-CB – « À l’ère de la disparition du Straight »[1] et de la « dictature du plus-de-jouir »[2] réduisant de plus en plus le sujet à la pulsion, les genders studies, de Judith Butler à Monique Wittig, prônent une sexualité équitable libérée des genres et de sa conception de la domination masculine. Ne renforcent-elles pas, par là-même, la passion de l’ignorance de la complexité du rapport d’un être à l’amour, au désir et à la « captation de la jouissance »[3] ?

Clotilde Leguil – C’est tout à fait cela. Le discours des études de genre est un discours dont le but est de faire reconnaître des droits, droits à la démocratie sexuelle, comme l’énonce Eric Fassin dans sa préface à Trouble dans le genre de J. Butler, droit de jouir comme on l’entend et de se définir à partir de sa sexualité. Ce discours a une fonction qu’on doit reconnaître : il permet de lutter contre l’homophobie en rappelant en effet que l’hétérosexualité n’a rien de naturel, que le fait d’être femme ou homme et d’aimer le même sexe ou le sexe opposé ne relève pas non plus d’un programme biologique. Mais ce discours a ses limites, au sens où il s’en tient à appréhender l’être homme ou femme comme une pure construction sociale. Ce discours reste par conséquent aveugle à la singularité d’un sujet et peut apparaître à certains égards comme autoritaire de ce point de vue là. Certains y voient à ce titre un nouveau puritanisme. Je songe à la philosophe Bérénice Levet qui dénonce dans son dernier essai le caractère paradoxalement puritain du discours de ce qu’elle choisit de continuer d’appeler « la théorie du genre ».

Dans mon essai, j’essaie de montrer que le modèle unisexe n’est pas nouveau dans l’histoire de l’interprétation de la différence des sexes. Thomas Laqueur dans La fabrique du sexe a montré que ce modèle unisexe a prévalu jusqu’aux Lumières. Finalement, la question qui a toujours posé problème est celle de l’interprétation du corps féminin, nous dit T. Laqueur. Le discours des études de genre ne veut rien savoir de la féminité, tout comme d’une certaine façon le discours religieux fait l’impasse sur la féminité en tant qu’elle ne serait pas la mère. La question de la féminité reste cruciale à notre époque. Lacan l’a anticipée en sachant faire résonner à la fois ce qui n’existe pas du côté de La femme et ce qui existe du côté du rapport qu’un sujet peut entretenir avec ce lieu qui n’existe pas, cette jouissance au-delà de ce jeu dans le rapport à l’homme.

Nous n’en avons pas fini avec la féminité et même les sujets les plus émancipés des normes de genre comme Catherine Millet rendent compte de ce qu’être femme ce n’est pas seulement jouer un rôle. Les auto-fictions contemporaines, comme le dernier livre de C. Millet Une enfance de rêve, mais aussi En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis, nous montrent que l’on n’en a pas fini non plus avec la question de son être sexué quant bien même on assumerait pleinement sa jouissance.

Puisque vous citez l’article de Jacques-Alain Miller « Les prisons de la jouissance », on pourrait dire que c’est précisément ce dont les études de genre ne veulent rien savoir. Fermer les yeux sur les prisons de la jouissance est une position idéaliste et finalement très conformiste. Cela permet de croire que le malaise dans la civilisation relève en dernier ressort de l’injustice du monde et qu’avec de bonnes normes, les sujets seront épargnés de tout malaise. La violence qui prévaut dans ce discours fait ressurgir de l’autre côté une position dite réactionnaire qui refuserait de dénaturaliser le genre et voudrait continuer de croire dans l’homme et la femme par nature. La psychanalyse lacanienne offre une troisième voie, celle qui permet de faire de l’être homme et de l’être femme une aventure toujours hors norme, qui ne peut se dire qu’en première personne.

RF – Ce que notre époque est en train de découvrir, n’est-ce pas que la jouissance n’a pas de genre ? Vos développements et remarques sur le genre, au travers de vos commentaires de différents auteurs, ne rendent-ils pas que plus actuels, en ce sens, la manière dont Jacques Lacan avait réabordé ses formules de la sexuation en abordant l’hystérie avec les paramètres de la jouissance masculine et la psychose avec ceux de la jouissance féminine ?

CL– C’est une question complexe. Je vais y répondre un peu à côté. Ce qui m’a interrogée dans cet essai, c’est la façon dont le discours des études de genre présente la question de « l’être homme ou femme » comme une norme d’une insoutenable pesanteur alors qu’en psychanalyse, c’est la répétition de l’exigence de satisfaction pulsionnelle qui vient assombrir l’existence et faire obstacle au désir et non pas le fait de s’éprouver d’un genre ou d’un autre. Là est le noyau dur, ce contre quoi on se cogne la tête. Le rapport à la féminité est plutôt de l’ordre d’une assomption de l’être à partir du manque, que de l’ordre d’un assujettissement à une norme.

Ce que notre époque est en train de faire résonner, à travers le discours des études de genre, c’est une revendication d’auto-fondation par-delà tout rapport à l’Autre. La marque qui vient de l’Autre et qui se dépose tel un stigmate sur le corps, du fait même d’habiter le langage, comme le dit Lacan, est comme passée sous silence. Comme si les sujets naissaient de nulle part, et que la vie sexuelle était sans parole, pure jouissance silencieuse, ex nihilo, jouissance du corps entier sans rapport aucun avec l’histoire du sujet. Jouissance de la plante en somme, comme le dit encore Lacan. Il me semble qu’il y a là une utopie propre à notre époque. Celle de se croire libre au point d’être maître de la chose sexuelle. Cela révèle à la fois une certaine naïveté, mais aussi une certaine position consistant à ne rien vouloir savoir de l’inconscient. Finalement, par-delà cette passion du corps et des modes de jouissances comme nouveaux modes identificatoires, il y a une forclusion de l’inconscient. J’ai voulu montrer qu’avec Lacan, être homme ou femme ne relevait pas seulement d’une problématique de l’ordre du rôle que nous imposerait la civilisation, mais d’un cheminement relevant de la contingence du désir et de la jouissance.

[1] Leguil C., L’être et le genre. Homme/Femme après Lacan, Paris, Puf, 2015, p.106.

[2] Miller J-A, « Une fantaisie », Mental, n° 15, février 2005, p. 19.

[3] Miller J-A, « Les prisons de la jouissance », La Cause freudienne, Paris, Navarin/Seuil n° 69, septembre 2008, p.123.

Recommended