Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

ACF, Hebdo Blog 116

Entrer ou non dans le savoir

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Un certain usage de la langue

Dans une classe de seconde, boulettes de papier, bavardages bruyants, et textos furtifs faisaient rage. Les sanctions n’ayant aucune prise, j’avais choisi pour pacifier la classe de jouer de ma présence. Ne pas toujours crier pour ramener un niveau sonore convenable, mais jouer sur le ton de la voix, mettre une distance ironique dans mes réprimandes. Circuler dans la classe, et faire exister une connivence avec quelques élèves, dont certains étaient sensibles à un certain usage de la langue :

Moi : Mais qu’est-ce qui vous fait rire ici ?
Aurélien : C’est Hannah… Elle m’a traité d’alphabète !
Hannah : ANAlphabète !
Moi : Ah, ben voilà : c’est Hannah, et Le Fabète !

Planking

Avez-vous entendu parler du planking ? J’ai eu connaissance de ce terme le jour où l’un de mes élèves a été surpris allongé sur la verrière de la salle des professeurs à laquelle il avait accédé en marchant sur les toits du lycée. Le but du jeu était de se faire prendre en photo par un camarade, pour faire circuler l’image sur internet.
Sa mère et son grand-père ont été reçus pour une mise au point. En classe, Léo semble ignorer les règles, ne prend pas de notes et s’installe pour de longues heures en position bavardage. Son attitude, là aussi, inquiète.
Ce jour-là, un devoir est prévu. Je viens de faire l’appel : tout le monde est présent. Le temps d’écrire au tableau la consigne et de mettre trente-cinq élèves au travail, je m’aperçois qu’un élève a « disparu » : Léo, le plankeur. L’année dernière déjà il se glissait clandestinement dans ma classe sans que je le voie pour retrouver ses amis, ou peut-être suivre mes cours caché derrière un meuble…
Je rédige alors un rapport sur cette disparition inquiétante et discourtoise. Dans l’heure qui suit, Léo doit rendre compte de son absence et faire le fameux devoir pendant ses heures libres.
Lorsqu’il revient en classe, il me demande si j’ai eu son devoir. « Non, pas encore. » : cela semble l’amuser.
Au cours suivant, je m’approche de lui et lui demande de passer me voir en sortant. Seulement deux mots à lui dire, qui seront consacrés à son devoir. Je l’ai bien trouvé, il était dans une pochette jaune, avec d’autres documents, je ne l’ai donc pas trouvé de suite… Ça m’aurait vraiment ennuyée de ne pas l’avoir… « C’est tout ? » Je profite de l’effet de surprise : serait-il d’accord pour que nous parlions, en dehors des cours ? Il semble soulagé de cette offre, bien que par mégarde j’aie fixé le rendez-vous un jour férié.
Le jour suivant, je vais vers lui pendant le cours : nous sommes tous les deux très distraits d’avoir choisi cette date ! Il me propose alors de nous retrouver à midi, sur son heure unique de repas.
La demande n’est plus de mon côté : je lui laisse la parole. Il me présente ses excuses, et semble vouloir rectifier l’image que l’on a de lui. Ses grands-parents sont des gens bien qui lui ont transmis des valeurs qui comptent pour lui.
Je lui dis que je le connais peu, mais qu’il m’a semblé être un garçon très original et capable de réfléchir. Et « entre nous », je lui demande de revenir sur le planking. En effet, en allant sur internet, j’ai découvert que cela n’a rien à voir avec ce qui a été dit au lycée, où l’on croyait pouvoir écrire le terme en deux mots : un « plan-king », comme relevant du défi lancé aux lois de la pesanteur et à celles des adultes. « Vous êtes allée sur internet ! » Il me confirme qu’il s’agit d’une pratique dont un ami lui a parlé, qui consiste à prendre des photos de gens qui « font la planche » (planking) dans des lieux insolites, mais pas forcément dangereux (!) … Il me montre même une photo réalisée dans une pizzeria où ses copains et lui se retrouvent après le lycée. Les uns ont détourné l’attention du pizzaiolo, lui est monté faire son planking sur le comptoir, un autre a pris la photo, que sa mère a fait tirer pour décorer cette boîte métallique qu’il me montre à présent.
Malgré les mille ruses mises en œuvre pour aboutir à cette rencontre réussie avec ce jeune homme difficile à aborder, je n’ai pas pu parvenir à un « desserrage des identifications » susceptible de modifier sa position subjective. Les relations avec ce jeune homme sont restées très ambivalentes et son rapport au savoir compliqué.

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