Spécial CPCT sur l'urgence subjective

Hebdo Blog 100, Orientation

En direct d’Identity Politics, avec Marie-Hélène Brousse

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L’Hebdo Blog a interviewé Marie-Hélène Brousse et trois auditeurs à la suite du séminaire « Identity Politics » du mardi 26 janvier où deux historiennes, Céline Flory et Myriam Cottias, étaient invitées.

Hebdo Blog : Quelques mots sur votre enseignement à l’ECF ?

Marie-Hélène Brousse : Dans cet enseignement, je suis un fil, celui d’un signifiant du discours du maître contemporain, l’identité ou au pluriel, les identités. Ce n’est donc pas un concept psychanalytique en tant que tel. Là réside et la difficulté et l’intérêt. L’intérêt est évident, puisque le discours du maître, et ses variations selon l’époque et le lieu, est, comme l’a montré Lacan, l’envers du discours analytique. Comment donc retourner de façon moebienne ce terme dans toutes les bouches, d’ «  identité » ? C’est mon objectif. La difficulté est, elle, évidente : ne pas se laisser engluer dans une idéologie identitariste le plus souvent ségrégative qui se  présente comme la possibilité de faire l’économie de l’inconscient. Une hypothèse semble pouvoir se vérifier. L’assignation d’identité qui dans une société traditionnelle venait de l’Autre en terme de nomination, à l’époque des uns-tout-seuls, est auto affirmée, et prétend faire l’économie du Nom-du-père.

Après avoir lors de la première séance du séminaire dressé un tableau des occurrences de ce signifiant, la seconde séance a dressé à titre de points de repère, la liste de textes et d’interventions très actuelles de Jacques-Alain Miller et d’Éric Laurent constituant la pointe d’une orientation lacanienne sur la question.

HB : Et cette troisième séance ?

M-H B. : Elle participait de même mouvement de balancier entre les discours : après le discours analytique, le discours universitaire contemporain. Je n’oublie jamais l’exemple lacanien d’aller s’enseigner d’autres disciplines pour avancer en psychanalyse. Nous avons écouté deux historiennes spécialistes de l’histoire coloniale et post-coloniale. Elles avaient centré leurs exposés sur la construction du concept de race tel qu’il est le résultat d’un ensemble de coordonnées autant économiques que politiques et juridiques.

HB : Alors on a parlé de la ségrégation ?

M-H B. : Oui, partant de la race dont elles ont rappelé la définition qu’en donne Jean-Frédériq Schaub – Pour une histoire politique de la race (2015), elles ont tiré quelques conclusions sur l’universalisme et l’égalitarisme à partir d’exemples précis.

Lacan dans la « Note sur le père », soulignait déjà cet apparent paradoxe : plus d’universalité, plus de ségrégation. Il était clair à partir de leurs exposés que la solution adoptée aux USA, acceptation du concept de race pour combattre les effets du racisme, avait pour conséquence une dynamique d’auto-ségrégation des minorités et venait valider par l’actualité la prévision lacanienne.  Plus encore les critères de différenciation des populations échappent difficilement à une valorisation ou une dévalorisation, dès lors que tout critère est transformé en mode de jouir.

HB : Qu’avez-vous appris ce soir ?

Nicolas Landriscini : Dans cette soirée très intéressante où deux historiennes sont venues nous parler de la question du racisme, j’ai pris un cours d’histoire sur le racisme, la généalogie du racisme d’abord. J’ai appris combien pour les historiens aussi bien que pour nous, la question du racisme est inséparable de la logique signifiante, des catégories signifiantes, ce que nous partageons. Dans la deuxième partie de la soirée, j’ai vu combien la référence que Lacan évoque concernant le racisme à la jouissance et la prise en considération du refus de la jouissance de l’autre comme étant un enjeu majeur du racisme est une dimension propre à la psychanalyse.

Sarah Abitbol : Le point qui m’a intéressée est l’angle pris par Marie-Hélène Brousse pour expliquer le racisme. La prégnance de la forme, de l’imaginaire laisse des traces solides dans le symbolique qui assignent à des places. La forme, la couleur de la peau ont donné lieu à des catégorisations fortes. C’est comme cela que la notion de race est entrée dans le discours à une époque donnée. L’autre point que j’ai retenu provient de l’exposé de Céline Flory. Elle a montré comment la valorisation de la différence culturelle peut finalement servir le racisme. Là où l’on pourrait croire que l’encouragement au multiculturalisme est une forme de tolérance, il s’avère en fait qu’il continue à promouvoir le racisme en interdisant la mixité, ce qui revient à dire que l’on reste toujours dans cette idée de supériorité de certaines cultures/races par rapport à d’autres.

Dans le même sens, l’idée que l’universalisme homogénéise les rapports entre les hommes, invite au respect de l’autre, est un leurre. Au contraire on assiste un renforcement du racisme, à un renforcement des barrières. Marie-Hélène Brousse a souligné ce point dans la discussion à savoir que l’effacement du Nom-du-Père produit la montée des ségrégations. La démultiplication des manières de nommer la jouissance entraîne toujours plus de ségrégation.

Cinzia Crosali : Le point qui m’a fait réfléchir en écoutant les deux conférencières est que le terme de race noire s’est imposé avant celui de race blanche. On nomme l’autre, par opposition, avant de se nommer soi-même. Le terme de race blanche est arrivé avec l’esclavagisme. C’est la dialectique de l’esclave et du maître qui a donné à la notion de race sa signification hiérarchisée.

L’autre point que j’ai retenu c’est comment, dans les colonies, pour définir la race d’appartenance des individus, les experts de l’époque ont recherché les éléments irréductibles du corps (le sperme, le sang, le lait, la peau, le phénotype) pour inventer cette notion de race qui est devenue aujourd’hui un terme imprononçable. Cela n’a rien d’étonnant si l’on pense que jusqu’en 1969 l’État français demandait encore aux nomades le port d’un carnet anthropomorphe qui indiquait la taille, la longueur et la largeur de la tête, des oreilles et des pieds… Sans oublier que même de récents projets de carte d’identité électronique sécurisée (qui n’ont pas aboutis), faisaient appel à la biométrie. L’image du corps et notamment du visage, par le biais d’une photo sur un document, reste dans tous les pays le premier critère pour reconnaître l’identité personnelle. L’imaginaire l’emporte donc sur le symbolique dans les questions d’identité.

Enfin j’ai apprécié le débat qui a mis en avant que le problème n’est pas d’établir des catégories, car cela est inhérent à tout discours. A partir du moment où on parle, on utilise des oppositions signifiantes, c’est la structure du langage qui veut cela, comme l’a précisé Marie-Hélène Brousse. Le problème est plutôt la valeur qu’on donne à ces catégories et l’usage de pouvoir qu’on en fait. Le pessimisme de Lacan a été enfin évoqué pour dire combien le progrès de la science et la poussée à l’universalisme, va avec la montée des ségrégations.

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