C'est l'été avec l'HB, aux côtés de M.-H. Brousse, P. Lacadée et le dernier numéro de La cause du Désir​

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ÉLOGE FUNÈBRE DE BERNARD THIS

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Prononcé le vendredi 23 septembre 2016 au cimetière du Père Lachaise à Paris

Cher Bernard, chère famille THIS, chères amies, chers amis

BERNARD, UN HOMME, UN PSYCHANALYSTE, UN AMI DONT LA PRÉSENCE EN CHAIR ET EN OS HABITÉE PAR LE  DÉSIR ET LA VITALITÉ M’ONT MARQUÉ À JAMAIS

Notre première rencontre a relevé de ce que Lacan appelait d’un nom qui pourrait plaire à Bernard car dérivé du grec ancien la tuché. Et Bernard, je suppose, aurait aimé que je dise, le jour de son enterrement, que notre rencontre d’abord unique s’est inscrite dans une série car elle s’est prolongée sur plusieurs années. D’abord dans un cartel que je qualifie du même titre que celui donné par Freud à un certain type de cure analytique : un cartel sans fin. Oui, c’en était un celui que nous avons constitué avec Bernard et Claude This et quatre autres collègues : Françoise, Yvonne et Huguette.

À mon sens ce « cartel sans fin » était un homologue du type de cure que Freud désignait du terme d’analyse sans fin, critiquée par Jacques Lacan, notre maître à tous les six. Mais l’on pouvait aussi dire que ce cartel était « hors norme » étant donné la doctrine que Lacan nous a laissé et qui est rigoureusement appliquée à l’École de la Cause freudienne pour éviter ce que Lacan a appelé « l’esprit de colle ». Pour lui ce dernier doit laisser la place à « l’esprit d’École ». Cette règle, disait Lacan, s’impose aux cartels qui doivent se dissoudre automatiquement pour que ses membres permutent chaque deux, trois ans.

Tout convaincu que j’étais de la justesse de cette doctrine que l’ECF a fait sienne, quand j’ai intégré ce cartel au titre de « plus un », je n’ai cessé de travailler dans le sens de sa dissolution pour le mettre dans la norme de l’École.

Inutile de dire que mon effort a été vain et que à part la permutation du « plus un », ce cartel a poursuivi sa route vers l’infini du transfert. J’aime citer un poète brésilien nommé Vinicius de Moraes qui dans son « Sonnet de la fidélité » disait de l’amour qu’il « est mortel car il n’est qu’une flamme mais qu’il restera infini le temps de sa durée ». On pourrait dire la même chose du travail de notre cartel, celui d’un transfert infini mais qui n’était pas moins un transfert de travail.

À la question de savoir pourquoi ce cartel chez Bernard et Claude This était sans fin, j’ai cru avoir trouvé la réponse suivante  : il était guidé par une des choses des plus fortes que l’amour de transfert peut créer : l’Amitié.

J’en ai conclu que si ce Cartel était indissoluble comme le mariage d’amour de Bernard et Claude This c’était bien que l’amour de transfert a non seulement transformé en « transfert de travail », mais qu’il s’était mué aussi en amitié.

Dès lors j’ai désisté d’œuvrer pour que ce cartel entre dans la norme de l’ECF. Et j’ai proposé que « l’Amitié » soit notre sujet de travail, en prenant pour référence le texte Montaigne qu’on trouve dans ses Essais, celui qui est le plus beau et le plus juste des écrits de cet auteur sur l’amitié. Ce texte, on le sait, contient la phrase célèbre de Montaigne pour expliquer l’amitié absolue qui le liait à La Boétie: «  Par ce que c’estoit luy », puis : « par ce que c’estoit moy »[i]. Il faut ici souligner que le parce que du français moderne, s’écrivait alors séparément : « par ce que ». Ce qui nous signifie que ce n’est pas le moi de chacun qui est ici visé par cette phrase de Montaigne mais le ce de l’un et le ce de l’autre, le ce de Montaigne et le ce de La Boétie, de chacun et des deux à la fois car pour chacun il y avait de l’Un. N’est-ce pas ça ce qui faisait de ces deux amis non pas des sujets « collés »les uns aux autres mais qu’un seul et même sujet gardait chacun sa différence absolue ?

J’ai pu enfin conclure que l’Amitié était pour Bernard la Cause de ce qu’il a su partager avec nous, les membres de ce Cartel et que ceci nous nouait de façon indissoluble, sans pour autant qu’on colle les uns aux autres dans une fusion d’é(moi)s.

Ainsi j’ai pu en conclure pour ce qui concerne notre ami Bernard et ce cartel qu’une seule et unique chose comptait pour lui et aussi pour chacun de nous autres : l’Amitié ici ne s’adressait pas, ni à l’un de l’autre, du semblable, ni non plus à l’un du groupe uni, soudé dans une Écol(l)e, Société ou Association de psychanalystes supposés. Ni même à l’Un de l’École de la Cause freudienne ou de l’École Une.

Je dirais enfin que pour Bernard This l’Amitié servait de de la façon la plus singulière pour son travail et pour ses relations avec la psychanalyse qu’il aimait avant toute chose.

Pour lui, me semble-t-il, l’amitié pour l’analyse était au dessus des différends qui traversent la vie institutionnelle des écoles et de leurs choix politiques. Bernard, me semble – t- il, mettait l’amitié pour la psychanalyse au-dessus des conflits sectaires, chaque école d’analyste étant gouverné, c’est une évidence, par l’« esprit de clocher » ou plutôt, par « esprit de village » selon Claude Lévy Strauss. Selon celui-ci, pour un villageois, l’humanité s’arrête à la porte du village. On peut dire de même pour le psychanalyste d’hier, d’aujourd’hui et peut-être de demain, pour qui la psychanalyse s’arrête à la porte de son École. Les noms de ces villages psychanalytiques changent mais la chose demeure !

Bernard n’était pas de cette graine là. Il était, me semble-t-il, une exception, l’au moins Un, parmi les analystes que j’ai connu, à ne pas médire, condamner et vouer aux gémonies, exclure et jeter un anathème contre ceux qui ne pensaient pas comme lui, n’appartenant pas au même « village » que lui. En disant ceci je me rends compte que je fais de Bernard This une exception. Par conséquence, je lui donne la fonction du Père, selon Lacan, qui définit la fonction paternelle comme une exception. Pour conclure, je dirais de Bernard This, que pour lui le pire n’était jamais certain et que pour le contrer, on ne pouvait se passer du Père qu’à la condition de se servir de ses Noms.

[i] Orthographe trouvé dans l’édition des Essais de P. Villey (1588).

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