Symptômes et délires du monde

Édito, Hebdo Blog 96

Effets de lecture du cartel

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Dans le mouvement anti-didacticien qui fut le sien1, Lacan voulut que son École repose sur deux socles desquels la hiérarchie, le droit d’aînesse tout autant que la course aux diplômes seraient exclus, soit la passe, et le cartel. Dans notre quête sur la manière dont le savoir analytique, toujours troué, se construit, le dernier numéro d’Hebdo Blog s’est fait l’écho des toutes dernières élaborations des AE et de ceux qui les accompagnent dans les soirées de la passe. C’est donc logiquement que nous consacrons cette semaine au cartel, avec un numéro spécial, où se couplent Hebdo Blog et Cartello, comme une invite à produire, après lecture, cette élaboration si particulière qui surgit du cartel, dans la rencontre entre plusieurs questions singulières et le choc du texte lacanien, provocateur face au ronron de la docte ignorance, révélateur de ce qui paraissait, une fois saisi, avoir toujours été déjà là. Car «  savoir quelque chose, n’est-ce pas toujours quelque chose qui se produit en un éclair ? »2

En écho aux dernières journées de l’ECF, « L’objet regard », Christian Chaverondier présente une analyse du film Eyes wide shut, de Stanley Kubrick, sorti le 16 juillet 1999. « Les yeux grand fermés », traduction du titre, s’est fatalement appliqué au réalisateur, qui n’a pas pu regarder le film terminé du fait de son décès, quatre mois avant la fin du tournage. Les révélations de sa femme sur le regard d’un autre homme qui l’a rendue Autre à elle-même, déclenchent chez Bill la mise en scène de son propre fantasme. Désormais, il est regardé par ce fantasme comme par un mauvais œil : Tu n’es pas aussi bon que l’autre homme. Allez voir : l’auteur du texte nous ouvre grand les yeux sur les cinquante nuances du regard dans le film.

Dans le texte de Stéphanie Bozonet, la durée du cartel fulgurant définit le sujet de travail : le souvenir-écran. Prenant appui sur Freud qui avait pointé le souvenir-écran comme le voile du fantasme, elle poursuit sa lecture avec Lacan pour rendre compte du réel en jeu. L’auteur illustre son propos aussi du côté du cinéma, avec Souvenirs de Marnie du réalisateur japonais Hiromasa Yonebayashi (2014).

Suivant le « flux » des objets pulsionnels, c’est la voix qui est mise à l’honneur avec le texte de Yannis Renaud sur le travail d’écriture de Pascal Dusapin. « Dans le flux continu, la formation des bords vient faire évènement », comme il le dit. Car il est question d’évènement de corps – le flux – que le compositeur traite par le biais de l’écriture. « Le lien est fait entre la lettre, le corps et la jouissance », comme le dit l’auteur. Puisant son inspiration dans un trauma de son enfance, Pascal Dusapin transforme l’évènement de corps en sinthome.

En prévision des prochaines Journées de l’Institut de l’Enfant, Déborah Allio s’attelle aux nouveaux symptômes des adolescents. Elle trace les contours de deux phénomènes contemporains. En premier lieu, les gadgets. « Le monde est de plus en plus peuplé de lathouses3 ». C’est le terme employé par Lacan qui condense l’aléthéia (vérité définie par les grecs comme ce qui rend évident l’être) et l’ousia (substance), toutes deux rejetées par la science. Plus touchés par ce phénomène que les adultes, (76 % contre 66 % dans d’autres tranches d’âge4), les adolescents du XXIe siècle révèlent la volonté de faire Un dans une communauté virtuelle. Avec les selfies, il s’agit d’attraper ce qui échappe à l’image5. Le corps est appareillé à ces objets hors corps, qui désormais en font partie intégrante, comme des organes. Autant de conséquences de « l’affaissement6 » du Nom-du-Père et du régime de la jouissance généralisée. En deuxième lieu, la grossesse répandue comme un phénomène de masse dans une classe de lycée, dernier cri lancé à l’époque de l’Autre qui n’existe pas.

Enfin, Rose-Paule Vinciguerra témoigne de sa première expérience de cartel, riche en conséquences, dont la plus spectaculaire fut l’arrêt de son analyse à l’IPA. Comme elle le dit précisément : « J’avais rencontré un dire qui fit évènement ». Les cartellisantes s’accrochent pour lire Les Formations de l’inconscient dans des photocopies volantes d’une version ronéotée, où les phrases ambiguës sollicitent l’exercice du français. Mais elles persistent, décidées à ne pas se laisser faire par ce discours qui leur échappe, bien qu’agalmatique. La différence est limpide avec tout autre groupe de travail : « l’invention de savoir était parfois au rendez-vous », comme nous le dit Rose-Paule Vinciguerra.

Un numéro riche en effets de lecture, pour cette rencontre de Cartello et de l’Hebdo Blog !

1CF Miller J.-A., « Le cartel dans le monde », intervention à la journée des cartels du 8 octobre 1994 à l’ECF, transcrite par Catherine Bonningue, http://www.acfrhonealpes.fr/doc/JAM-le-cartel-dans-le-monde.pdf

2Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Seuil, 2006, p. 200.

3 Lacan J., Le Séminaire , livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 188.

4 Le journal des femmes, janvier 2017, consultable sur internet.

5 Laurent É., L’envers de la biopolitique, une écriture pour la jouissance, Paris, Navarin, 2016, p. 21.

6 Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Intervention de clôture à la 3e Journée de l’Institut de l’Enfant, 2015.

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