Symptômes et délires du monde

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Écrire avec la lumière

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À la suite d’une présentation de malade, j’étais restée sur une interrogation : une patiente avait témoigné après un passage à l’acte radical d’un certain renouveau initié par sa fréquentation assidue d’ateliers de musicothérapie, d’art-thérapie et surtout d’initiation à la photographie. Cette dernière animation a spontanément pris de l’ampleur à partir des réalisations joyeuses et loufoques du groupe sur un thème qui, au départ, ne semblait pas demander un particulier esprit de fantaisie : la photo de famille !
Pour cette patiente, l’interview conjointe du Dr Nicole Graziani et de l’artiste photographe Rita Scaglia révèle un remaniement psychique qui s’opère au fil de ces séances. Cela tempère le départ du mari, un bel homme aux traits prestigieux, idéalisés depuis leur rencontre, au sortir de l’adolescence, après une période de grande perplexité. Ce goût qui s’instaure récupère un agencement imaginaire dévasté par une part perdue d’idéal du moi. Elle s’était enfin « vue être vue » aimable, dans le regard d’un Autre bienveillant et rieur. En retraçant les contours de ces interviews, nous pouvons cerner comment le maniement par un sujet d’une image de soi dans une ambiance particulièrement chaleureuse et drôle a pu lui restituer, selon les termes mêmes de notre patiente : « Une petite vie ».

Rita Scaglia : Je suis partie de cette interrogation : à partir d’un espace vide, comment laisser une place pour que quelque chose advienne ? C’était pour moi l’inconnu total. J’ai travaillé en imaginant quoi faire… J’avais le souci de ne pas être préjudiciable aux patients […].
On a travaillé sur le thème du mariage parce que tout le monde a des photos de soi avec un chapeau. Qu’est-ce que ça fait de nous ? Nous avec un chapeau dans un mariage… Puis il y a eu des photos de famille uniquement avec les chapeaux, sans les gens. On donnait un peu une attitude au chapeau…
Les gens ont tout de suite beaucoup ri. Par contagion, on était tous en train de « déconner… » Une ambiance de folie douce qui faisait qu’on était tous ensemble dans un délire. Les femmes faisaient des hommes. Les rôles changeaient suivant les places : la sœur jalouse, la mère en larmes, la belle-mère odieuse… Malgré le cadre horrible de la salle, moi qui suis plutôt esthétisante finalement ça ne m’a pas gênée ! Ce fut un moment évident et léger. Un moment hors du temps, hors du lieu ! Chacun était responsable de ce que l’histoire devenait : tu prenais le chapeau et la tête avec… Je faisais comme quand j’étais petite, en jetant le chapeau, on jetait la tête !
La seule consigne pour transmettre l’essentiel en vue de la réussite des photos : « Ecrire avec la lumière ! D’où vient la lumière… Donc doser la lumière… »
Les soignants ont également joué le jeu, au point où j’ai pris une infirmière pour une des patientes. Le seul fait de rire… Tu ris et il y a une image qui témoigne de ce moment-là.
Si le film initialement prévu ne se fait pas, il y aura, pour la rentrée, le livre des photos réalisées pendant les deux séances…

Nicole Graziani : J’espère qu’il s’intitulera : « Écrire avec la lumière ! »

Le docteur Nicole Graziani qui a favorisé ce projet en partenariat avec l’ARS, se déclare, de son côté, très agréablement surprise par les résultats. La qualité artistique des clichés constitue, selon elle, un révélateur (au sens photo-graphique du terme !) de la singularité de patients qu’elle suit depuis longtemps. Le cadrage portait, en effet, la marque d’une authenticité qui se livrait au regard et d’une certaine manière, s’était déjà dévoilée dans le cadre du transfert. Le docteur a même évoqué (ce qui n’est pas un moindre hommage), ces blessures de l’être, que révèlent si souvent les photographies de Raymond Depardon !
Le champ scopique de ces petites comédies s’est dévidé sous l’égide d’un Autre délicat qui transmet un savoir-faire favorisant l’obtention d’une image où l’on s’aime. Notre patiente sort de l’aventure, animée, cette fois, d’un petit désir.

Elle exprime ouvertement ce sentiment d’un retour dans le monde des vivants : « À elles deux, elles ont réussi à me faire revenir ».

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