Numéro 172

Événements, Hebdo Blog 166

Une École qui répond du réel

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Au cours des réunions de la commission de la garantie, l’accent a été mis sur le lien intrinsèque des AME à la passe, qui se fait par la désignation des passeurs [1]. L’accent a donc été porté aussi sur les passeurs. Comment apparaissent-ils hors du dispositif ? Il me semblait impossible, quasi structurellement, d’en parler sans prendre le risque de donner des sortes de clés ou pistes à suivre, ce qui irait à l’encontre même des modalités d’extraction de savoir propres à l’école de Lacan. Une École qui répond de A barré là où « la position analytique c’est la position féminine, c’est l’analogue de la position féminine » [2], ce qui fait « le psychanalyste Sinthome et non la psychanalyse » [3]. Dans les écrits de l’École, traitant de ce sujet, on ne retrouve pas de textes princeps et Lacan, lui-même, a été très discret en ce qui concerne les AME et les passeurs. Il est attentif à ne pas « vendre la mèche du baratin au passeur » [4] à ce moment-là concernant la différence qui distingue désêtre et destitution subjective : on pourrait s’en servir trop vite. Or, c’est aux passeurs de trouver la mèche et sans baratin.

L’impossible lacanien n’étant pas de méconnaissance mais de structure, il n’y avait pas lieu de se détourner de la question de l’AME et du passeur, au contraire il s’agissait peut-être de la revivifier à la lumière de ce qui fait que l’École répond de A barré, c’est-à-dire du réel comme universel de la jouissance du parlêtre, propre à chacun, incollectivisable.

Dans son Acte de fondation, Lacan entreprend de rompre le clivage entre expérience et carrière en vigueur à l’IPA car ceci ne pouvait aboutir à rien d’autre qu’à limiter l’expérience elle-même voire à l’effacer. De fait, l’identification à l’analyste y marquait le terme heureux d’une analyse.

Lacan a remis l’inconscient au centre de toute formation qui commence à l’entrée même dans la cure. Il s’agissait donc déjà de penser une École qui réponde de A barré par rapport à l’A complet des autres discours. Il est remarquable que des textes comme La méprise du sujet supposé savoir et La psychanalyse. Raison d’un échec soient contemporains de la Proposition. Dans le premier, Lacan rappelle que la pulsion de mort fait barrage à toute progression linéaire du savoir comme plus tard l’insistance du réel attachée à l’objet. « Qu’il puisse y avoir un dire qui se dise sans qu’on sache qui le dit » voilà ce que l’on refusait de voir, voilà aussi ce qu’il y a lieu de vérifier dans l’expérience. Et doit être maintenu que « La position de l’analyste est suspendue à un rapport si béant qu’il est requis de construire la théorie de la méprise essentielle au sujet de la théorie que nous appelons le sujet supposé savoir (…) Une théorie incluant un manque qui doit se retrouver à tous les niveaux, s’inscrire ici en indétermination, là en certitude, et former le nœud de l’impénétrable. »[5] Il faut à l’analyste trouver la voie de son acte. Élucubrer pour serrer ce qui fait garantie en acte est peut-être la voie de notre réflexion de ce soir. La raison d’un échec tient à ce que le réel ait été méconnu. De ce point de vue, la passe et ce que nous appelons peut-être improprement la garantie (les AME) sont solidaires quant à le maintenir face « aux impasses croissantes de la civilisation »[6].

L’AME : double face

 L’AME présente à l’extérieur, extension (versant A) une surface, un tableau, voire une vitrine : il est celui que l’École reconnait comme ayant fait ses preuves, « simplement » indique Lacan avec une pointe d’ironie qui est à son égard constante. Elle est, me semble-t-il, une invitation à ne pas laisser se refermer de sitôt la barre d’où s’est révélé dans sa cure, le réel dont il s’assure et non la vérité qu’il a découvert, menteuse. C’est là que je logerais l’ironie comme lorsqu’il parle d’une liste nécessaire au titre, ou du fait que l’AME ne fait pas tache dans le tableau. Plus parlante est l’analogie que propose Jacques-Alain Miller, avec celui qui participe au banquet, au banquet selon Dante où l’on mange le pain des anges. « Les AME ça fait âme et pour faire le corps de âmes, il faut sans doute que chacune ait laissé le sien derrière elle. Ou plutôt, ce sont des âmes qui ont mangé leur corps » [7] et cela éclaire en tous cas le repère pris dans une jouissance insymbolisable.

Le versant intension de l’AME est du côté de l’Autre barré, de la passe dans la désignation des passeurs. Le terme de désignation, ne signifie pas interprétation mais acte. Cependant peut-on exclure qu’il n’ait aucun effet d’interprétation ? C’est une question qui se pose du fait de l’après coup de la désignation, qui vaut pour l’AME aussi bien, au sens où « Mon entreprise ne dépasse pas l’acte où elle est prise, et que donc elle n’a de chance que de sa méprise » [8], mais méprise n’est pas échec, « Il ne suffit pas qu’il échoue pour réussir » [9].

Le passeur est La passe

 Quant au passeur, Lacan dit de lui qu’il est la passe, au sens où il l’est encore alors que pour le passant quelque chose est passé. J.-A. Miller le formule ainsi « L’analysant dans la passe touche à l’être, c’est-à-dire qu’il n’est plus comme sujet défini du manque à être (…) Le passeur est dans le problème dont le passant pense avoir la solution ou encore le passeur est dans le moment de conclure, le passant dans l’instant de voir » [10]. Ce qui apparait en tous cas c’est que ce n’est pas une question de temporalité mais de temps logique. Le moment de conclure pour le passeur peut durer encore un certain temps ou un temps certain, Viviane Marini Gaumont en avait témoigné [11], Lacan la désignant comme passeur lui avait dit : « c’est ce qui se passe à la fin d’une analyse », son analyse a duré encore un certain temps.  De même pour le passant, des AE ont repris une analyse ou bien des passants non nommés ont refait la passe.

Ce qui est attendu des passeurs est à cerner, on ne manque pas de bribes, d’attentes issues des cartels de la passe, et de notes éparses. Le passeur est dit « plaque sensible », ce qui renvoie à impressionnable, non pas sur le plan imaginaire mais sur le plan réel ; la plaque est à la fois peu épaisse mais suffisamment rigide pour que quelque chose s’y arrête, s’y marque, s’y impressionne, mais pas tout. Lacan a pu indiquer que le passeur n’est ni enregistreur, ni juge.  Il a pu regretter, dans la Note italienne, que les passeurs n’aient pas fait place à l’enthousiasme dont témoignait le passant, ne l’aient pas attrapé dans l’association paradoxale où le désir de l’analyste émerge de la place où celui-ci se révèle rebut de l’humanité. Il y a après l’impuissance, la satisfaction du possible au-delà de l’impossible. Cela ne survient pas sans effets, ceux-ci en sont la marque. « À ses congénères de « savoir » la trouver, » [12] cette marque. Les guillemets sur le mot savoir le relativisent. Là encore pas d’absolu, particulièrement pour les plaques sensibles, les congénères. Pas question de traquer la marque ou de la contrer pas question d’y mettre son être. Pour autant donc les passeurs n’ont pas à être trop incertains sur ce qu’ils entendent et veulent transmettre. Il leur est possible de poser des questions. Dans le moment où ils en sont eux-mêmes, « du vif même de leur propre passé » [13] ils ne peuvent que vouloir se laisser traverser par ce pas de plus que le passant aurait à leur transmettre. Ils se retrouvent donc non pas solidaires mais solidarisés dans ce qui va surgir de celui qui est arrivé à ce point de faire la passe.

D’une certaine manière, ce vidage de l’imaginaire et l’(a)perception du réel sont perceptibles dans la cure. Ils vont de pair avec un bougé dans le transfert qui se détache et passe à l’École au-delà ou autrement que sur le mode du travail à accomplir pour être membre ou AME. Le désêtre a délogé le narcissisme et le sujet, un quasi pur sujet est déjà sur la voie du rebut. Un retour sur l’effet interprétation de la désignation du passeur, à partir de ce repère. Il m’est arrivé de désigner des passeurs, l’après coup m’a montré que l’effet École/Cause avait décollé le transfert et éclipsé l’interprétation purement subjective. Comment faire, est venu, chez l’analysant à la place de comment être là-dedans. J’ai considéré par-là que l’acte de le désigner avait été assez juste.

[1] Intervention lors de la Soirée de la garantie, « Le passeur, une question pour l’AME », organisée par la commission de la garantie de l’École de la Cause freudienne, 18 mars 2019.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 2 mars 2011, inédit.

[3] Ibid., leçon du 9 mars 2011.

[4]  Lacan J., « Discours à l’École freudienne de Paris », Autres Écrits, Paris, Seuil, Avril 2001, p. 273.

[5] Lacan J., « La méprise du sujet supposé savoir », Autres Écrits, op.cit., p. 337.

[6] Lacan J., « La psychanalyse. Raison d’un échec », Autres Écrits, op.cit., p. 349.

[7] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, inédit.

[8] Lacan J., « La méprise du sujet supposé savoir », Autres Écrits, op.cit., p 339.

[9] Ibid.

[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Des réponses du réel », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 4 février 1987, inédit.

[11] Marini –Gaumanot Viviane intervient dans le cours de Miller J.-A, « L’orientation lacanienne. La question de Madrid », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 28 novembre 1990, inédit.

[12] Lacan J., « Note italienne », Autres Écrits, op.cit., p 308.

[13] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres Écrits, op.cit., p. 255.

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