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Hebdo Blog 50, Orientation

E-AMOURS et E-DÉSAMOURS à portée de doigts

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Pas d’accès direct au partenaire ?

Quelle tactique has been ! Lisez ce texte de Françoise Haccoun qui nous dit comment quitter silencieusement, du tac au tac et en un clic !

E-Amours à portée de doigts

 La première fois que Fabien, dix-neuf ans, l’a vue, c’était en photo électronique, une parmi des dizaines. Chaque fois, deux possibilités : le cœur ou la croix. « Tu fais glisser à droite, tu “like” – à gauche, tu jettes ». Smartphone dans la poche, nous voilà tous géo-localisables : une aubaine pour les applications mobiles de rencontres, comme Tinder[1] lancée en 2012 par quatre Américains qui misent sur la drague de proximité. L’application fait défiler des profils avec plusieurs critères, dont le sexe et la position géographique. Si l’attraction est réciproque, le doigt rivé à l’écran de son téléphone, Marie envoie vers la gauche ou vers la droite les photos des célibataires inscrits sur Tinder à trois kilomètres à la ronde. Gauche, s’il est écarté, droite, s’il lui plaît. En face, si le jugement est réciproque.Bandeau_web_j452_def2

Je te quitte en un clic

Après les Apps de rencontre, l’App de rupture à l’aide d’excuses préenregistrées !

Fictive ? Utopique ? Imaginaire ? « Imaginez seulement que vous puissiez rompre avec une personne de la même manière que vous débutez une relation… », écrit Ian Greenhill, trente-six ans, co-fondateur de Binder[2]. Ce nouveau site propose à ses utilisateurs de se charger de la rupture. Binder est un nom construit sur un jeu signifiant : « bin » est la corbeille en anglais, le nom de l’App se prononçant « binned her », « la mettre à la corbeille » ! Le principe est simple : mettre fin à la relation du bout du doigt, envoyer son profil dans une poubelle ornée d’un cœur. L’App propose alors plusieurs phrases d’excuses préfabriquées, de la basique et laconique – je préfère être seul(e) – à la provocante et dénuée de toute responsabilité – ce n’est pas moi, c’est clairement toi – jusqu’à celle chargée de pathos – j’ai l’impression de vivre dans un cauchemar duquel je ne peux pas sortir. Il y a plus. Une autre solution plus altruiste encourage l’autre à trouver mieux ailleurs – tu mérites le rêve, maintenant sois libre et va attraper ce joli papillon. Un message est ensuite envoyé au destinataire avec le texte choisi, le tout enrobé dans un SMS impersonnel signé par Binder. À portée de doigts ! N’est-ce pas le comble ? Rompre par un intermédiaire robotisé ? En quelques semaines, plusieurs dizaines de milliers de téléchargements ont eu lieu. Binder vend l’illusion que le réel serait contourné, l’engagement dans la parole réduit à des excuses pré-formatées et codifiées. Faire taire l’autre et éviter le moment où pourrait se dire le ratage, le « ce n’est plus ça », ne serait-ce pas là l’objectif d’un tel dispositif de rupture standardisée ?

Place à la contingence

La sexualité chez l’être parlant ne passe pas par l’instinct et ne relève pas d’un programme préétabli. Pas d’accès direct à son partenaire. Il doit en passer par les chemins labyrinthiques du langage. Cela implique donc inévitablement des incompréhensions, des malentendus, voire des impasses, qui font les beaux jours de la plainte des parlêtres. Le désir, la jouissance, l’amour ne s’harmonisent ni ne convergent vers le partenaire qui serait le bon à partir de critères de recherche statistique. Pour Jacques-Alain Miller, le partenaire est un partenaire symptôme. Il peut être partenaire image comme pour ces applis dites branchées. Mais pour être partenaire symptôme, il ne suffit pas d’être partenaire image, il faut sortir de l’axe imaginaire… et prendre le risque de se parler ! Or quid des paroles, du discours amoureux, quand la première « approche » se résume à un like ?

Le rapport au sexe est déterminé pour chacun par une rencontre, une contingence. Elle s’invente au un par un. Aucune application, fut-elle fictive, ne pourra parler à notre place. Pour que le symptôme de l’un rencontre le symptôme de l’autre, et « fasse couple », il sera toujours nécessaire d’aller au-delà d’une simple image !

[1] http://mobile.lemonde.fr/societe/article/2014/08/09/avec-tinder-du-sexe-et-beaucoup-de-bla-bla_4469392_3224.html?xtref=http://www.google.fr/url

[2] L’application Binder disponible sur Google Play va ravir les séducteurs et séductrices qui n’ont pas de temps à perdre en ruptures délicates. Cette application se chargera de rompre illico via des messages préenregistrés.

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