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Un désordre au joint le plus intime du sentiment de la vie

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Dans son texte « Effet retour sur la psychose ordinaire », J.-A. Miller préconise une clinique de ce que Lacan appela en 1959 « un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet » [1]. Cette expression composite, nouant des termes relevant de registres différents, appartient au Lacan classique, celui liant le signifiant au signifié grâce au Nom du Père, mais annonce aussi les développements ultérieurs de son enseignement.

Le sentiment de la vie : il s’agit de la façon toujours singulière par laquelle le sujet donne sens aux choses, à son monde et à sa vie. Cette imaginarisation de ses conditions structurales d’existence dépend d’un fantasme en amont – Lacan note ainsi que le névrosé conçoit l’effet du signifiant comme une demande de l’Autre à laquelle il ne peut que se dérober, alors que le psychotique, par exemple Schreber avec son fameux « meurtre d’âmes », se considère déjà livré à la jouissance de l’Autre, conséquence de la forclusion du signifiant paternel [2].

Ce sentiment n’a rien de paisible d’être affecté d’un certain désordre. C’est un terme précis à distinguer de celui de trouble. Si le trouble évoque une perturbation dans un milieu déjà organisé qu’il ne détruit pas – on parlera des troubles de l’ordre public, de ceux de l’amour, etc. –, le désordre est plus radical d’évoquer l’absence d’ordre, la confusion voire le chaos. Lacan qualifie d’ailleurs de désordre ce qui vient à la place de la signification phallique. [3] Le trouble est donc dans l’ordre, alors que le désordre signe son absence, son impossibilité ; le premier est un phénomène imaginaire vu depuis le symbolique, le second toucherait plutôt au réel.

Ce terme de désordre gagne à être mis en rapport avec celui d’objet indicible amené par Lacan au début de cette même «  Question préliminaire » lorsqu’il commenta l’hallucination Truie [4]. Cette expression, que Lacan utilisait pour la première fois, désignait la jouissance impossible à symboliser, et par conséquent rejetée dans le réel : cet objet n’ayant pas de nom, le mot qui vient à sa place ne peut qu’être étranger au sujet, soit se faire entendre dans le réel sous forme hallucinatoire. [5] Cet objet indicible, non-symbolisable, ancêtre de l’objet a, à cette date encore l’apanage des psychoses, sera plus tard généralisé conformément à la logique du « Tout le monde délire ». L’objet indicible existera alors pour tous ainsi que le chaos qu’il engendre, et c’est lui encore qui rendra toujours futile aux yeux de Lacan quelque conception du monde que ce soit.

Ce désordre exerce ses ravages en une zone particulière que Lacan qualifie d’intime, voire au superlatif, de plus intime. Cette intimité la plus intime n’est évidemment pas celle où l’on se connaitrait le mieux, mais au contraire le moins, soit celle de l’inconscient où il n’y a personne pour pouvoir dire je. Pour cette raison, Lacan considéra plus tard que l’intimité devait être dite extime, soit « ce qui nous est le plus prochain tout en nous étant extérieur » [6].

[1] Miller, J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto 94-95, juin 2009, p. 40-51 ; Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558

[2] Lacan, J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, Seuil, 1966, p. 826 ; Miller, J.-A., « L’orientation lacanienne. La question de Madrid » (1990-1991), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse Paris VIII, leçon du 17 avril 1991, inédit.

[3] Lacan, J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », op.cit., p. 558

[4] Ibid., p. 535.

[5] « Au lieu où l’objet indicible est rejeté dans le réel, un mot se fait entendre, pour ce que, venant à la place de ce qui n’a pas de nom, il n’a pu suivre l’intention du sujet … ». Lacan, J., Ibid., p. 535.

[6] Lacan, J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre (1968-1969), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2006, p. 224

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