Le désir, un enjeu politique

« Il faut dire que le désir d’être le maître contredit le fait même du psychanalyste : c’est que la cause du désir se distingue de son objet. »[1]

Cette citation dans « Radiophonie » me parait adéquate pour introduire la portée politique du désir en ces journées intitulées « Veux-tu ce que tu désires ? »[2]. Un titre qui, pris dans la logique selon laquelle l’objet du désir est un objet qui est en amont du désir même, peut traduire – du moins c’est la lecture que je propose – dans une autre demande : « Veux-tu le désir ? », « Veux-tu désirer ? ».

Notre époque n’est pas l’époque du désir, qui se soutient précisément de l’écart entre la cause du désir et son objet, mais l’époque dans laquelle le désir est silencieux, anticipé dans chacune de ses manifestations, au bénéfice de la jouissance immédiate.

Le discours capitaliste « sait » que la racine du désir se noue avec la jouissance, que ce qui se rencontre sur le chemin du désir n’est pas un objet articulable, mais plutôt la jouissance. Et le sujet contemporain croit à l’illusion capitaliste de pouvoir se réapproprier la jouissance qui « lui appartiendrait » grâce à la consommation des objets, annulant ainsi la dimension de la castration que fonde le désir. La « plus-value » – rappelle Lacan – « est la cause du désir dont une économie fait son principe : celui de la production extensive, donc insatiable, du manque-à-jouir »[3].

Nous pouvons définir la position du sujet contemporain – en nommant ainsi l’effet individuel que produit le lien social – comme connotée par la stupidité, indiquant ainsi une position de jouissance par rapport à qui n’en veut rien savoir et rien céder, qui donc ne s’inscrit pas subjectivement. Je propose que son partenaire politique, l’Autre en qui il s’en remet, soit ce que Lacan représente par la canaille.

Dans L’éthique de la psychanalyse, Lacan parle de l’idéologie de l’intellectuel de droite comme « de ne pas reculer devant les conséquences de ce que l’on appelle le réalisme, c’est-à-dire, quand il le faut, s’avouer être une canaille »[4].

Le « réalisme » dont parle Lacan touche au fait de savoir que tout est apparence, que l’idéal est une construction illusoire, et en faire l’usage pour un propre gain de jouissance. Je propose que la canaille puisse faire un usage politique dans la mesure où sa position s’articule avec le sujet contemporain, auquel il pourra se présenter comme son Autre, et, à l’endroit où se présente le manque qui creuse le désir, y situer précisément la canaillerie même, son « réalisme ». Un Autre qui se fait garant et qui autorise le sujet à rester dans un je n’en veux rien savoir de la jouissance – donc dans la stupidité, que Lacan définit sans espérance [5]. Avec des conséquences qui peuvent cependant aller plus loin.

Sur la trace de La banalité du mal, Hannah Arendt, dans le texte Quelques questions de philosophies morales, continue de s’interroger sur comment a-t-il été possible que presque tout un peuple, le peuple allemand, ait pu perdre toute référence morale et étique au moment de l’ascension du nazisme, se faisant complice des atrocités de ce régime. Elle identifie dans la perte de la mémoire une des clés de cette transformation : « Si je me refuse de m’en rappeler, en effet, je me transforme en une créature prête et prédisposée à accomplir n’importe quel acte. […] Le pire des maux n’est donc pas le mal radical, mais le mal sans racine. Et précisément parce qu’il n’a pas de racine, ce mal ne connaît pas de limites »[6].

Il me semble que l’on peut entendre le refus de s’en rappeler dont parle H. Arendt comme le « réalisme » dont parle Lacan, un réalisme qui se fonde sur la réalité nue et crue, hic et nunc. D’autre part, dans …ou pire, Lacan dit : « la canaillerie n’étant pas héréditaire selon la psychanalyse, mais tenant toujours au désir de l’Autre d’où l’intéressé a surgi […] si le désir dont il est né est le désir d’une canaille, c’est une canaille immanquablement »[7]. Lacan fait référence au désir qui a présidé sa venue au monde, mais nous pouvons étendre ce qu’il nous propose du désir en jeu, au niveau collectif, ce qui gouverne dans sa relation aux sujets avec qui il est en rapport. Si le désir d’une canaille est en jeu, dans le sens objectif et suggestif, on obtiendra immanquablement une canaille.

C’est ainsi que le sujet contemporain peut trouver un Autre qui le légitime à son tour dans une position de canaille, autour de laquelle H. Arendt s’interroge.

Freud avait mis en relief quelque chose d’analogue en rapport à ce qui se passe à la guerre, montrant comment la condition de la guerre permettait aux hommes de se laisser aller à des actes de cruauté et de brutalité incompatibles avec leur morale dans des situations normales[8]. Il avait attribué ce déchainement à l’absence d’une fonction régulatrice surmoïque liée à la culture et à la tradition. Ensuite, avec l’introduction de la pulsion de mort, il identifie plutôt dans la libido, donc dans la dimension du désir, ce qui peut faire obstacle à la force obscure de la jouissance que la guerre peut déchainer pour chaque sujet.

Cependant la situation de guerre, du moins celle à l’époque de Freud, était caractérisée par une condition qui ne touche pas, généralement, le sujet contemporain, à savoir le risque de la vie à proprement parlé. Aussi cruel que puisse se révéler un sujet dans cette condition extrême, il s’agissait, quoi qu’il en soit toujours, d’une condition dans laquelle il risquait la vie, chose qui ne vaut pas pour la position de la canaille.

Pour conclure, le désir d’être maitre, maitre du discours depuis une position non-dupe, c’est-à-dire sans aucune croyance et sans aucun risque, est le désir propre à la canaille, qui le mettra dans la position de pouvoir rencontrant le consentement de ceux qui n’en veulent rien savoir de leur propre position de jouissance, à savoir l’écart entre la cause du désir et de son objet.

Donc, des deux, l’une : ou suivre le désir de la canaille, qui impose et légitime une jouissance qui serait égale pour tous, excluant chaque différence ; ou décider le désir, pour pouvoir accueillir, par cette voie, la jouissance propre à chacun, par rapport au fait « qu’il n’y a pas de tous […] mais des épars désassortis »[9].

Texte traduit de l’italien par Eleonora Renna

[1] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 419.

[2] Intervention lors d’une table ronde intitulée « Décider le désir » aux XVIIe Journées de la Revue la Escuela lacaniana de Psicoanalisis à Barcelone les 24 et 25 novembre 2018

[3] Ibid., p. 435.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 215.

[5] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, op. cit., p. 542.

Quand Lacan parle de la nécessité de refuser l’analyse aux canailles, puisqu’ils deviendront irrémédiablement stupides.

[6] Arendt H., Alcune questioni di filosofia morale, (Quelques questions de philosophies morales) Turin, Einaudi, 2015, p. 54 et suivantes.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 199.

[8] Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Opere, vol. 8, Turin, Bollati Boringhieri, 1976, p. 128.

[9] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, op. cit., p. 573.