Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

ACF, Hebdo Blog 118

Conséquence clinique de la perte d’autorité du père : retour sur la conférence de D. Wintrebert

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« Si le désir déroute, il suscite en contrepartie l’invention d’artifices jouant le rôle de boussole. L’espèce animale a sa boussole naturelle qui est unique. Dans l’espèce humaine, les boussoles sont multiples, ce sont des montages signifiants, des discours. Ils disent ce qu’il faut faire, comment penser, comment jouir, comment se reproduire. Cependant le fantasme de chacun demeure irréductible aux idéaux communs. Jusqu’à une époque récente, nos boussoles, si diverses qu’elles soient, indiquaient toutes le même Nord, le Père. On croyait le patriarcal invariant anthropologique. Son déclin s’est accéléré avec l’égalité des conditions, la montée en puissance du capitalisme, la domination de la technique. Nous sommes en phase de sortie de l’âge du Père. » : Dominique Wintrebert commence sa conférence[1] par cette citation de Jacques-Alain Miller, présente au dos du Séminaire de J.Lacan, Le désir et son interprétation.

Dominique Wintrebert explore dans un premier temps les circonstances de l’avènement du discours capitaliste : le père constitue un point de capiton parmi d’autres, et le symptôme peut en être un également. Si le déclin de la figure paternelle concorde avec l’assomption d’un discours capitaliste auquel se joint l’avancement de la technologie, de la science ou encore ce que Lacan appelait « la montée au zénith de l’objet a » , il faut également entendre le concours de l’évolution démocratique des sociétés occidentales : chacun doit être l’auto-entrepreneur de lui-même dans une société où les liens sociaux s’amenuisent.

Dans les années 60, Lacan lâche un peu du courant structuraliste et s’intéresse de manière accrue à « l’Au-delà du principe de plaisir » freudien. Soit ce qui au-delà d’un plaisir, se répète, la jouissance. Celle-ci à laquelle le sujet doit renoncer n’est pas étrangère au renforcement du Surmoi comme jouissance de la renonciation. Lacan fait d’ailleurs équivaloir, la volonté morale et la volonté de jouissance dans son texte « Kant avec Sade ». Lacan appelle donc à rouvrir le débat sur la cause, à partir des quatre causes aristotélicienne, matérialité, forme, principe de changement et but – tel que Lacan y a placé en 1966 un procès d’attribution où la cause finale est rapportée à la Religion, la cause motrice à la magie, la cause formelle à la science et la cause matérielle à la psychanalyse. Reich, par exemple, a souhaité faire l’éducation sexuelle du peuple du côté de la cause finale.

Peut-on relier la question des quatre causes aux quatre discours formulés par Lacan dans son séminaire L’envers de la psychanalyse ? D. Wintrebert explore la causalité à double-détente des 4 discours pour s’arrêter de manière plus nette sur la nature du discours capitaliste, qui rompt la danse des mathèmes. Le tout-savoir placé à la place du maître opacifie la vérité d’où sort qu’il y a justement du maître, cela est classiquement révélé par l’os S2 qui pointe la tyrannie du savoir. Il note par exemple que « les universitaire font du savoir un semblant », s’attachant à produire un « discours qui constitue de façon tangible quelque chose de réel ». Dans le discours capitaliste, le S1 passe en place de vérité et le $ en place d’agent : « Le sujet usurpant la place du maître mange à tout les râteliers », « C’est un discours qui marche comme sur des roulettes », si bien que ça se consomme, ça se consume.

Quatre cas cliniques constituent la suite de son intervention : le second évoque de manière détonante un sujet désinséré et dans une errance particulière pour lequel l’espoir rime avec la mort et la mort se présente comme un soulagement. Ce cas permet à D. Wintrebert d’amener avec beaucoup de subtilité la notion « d’hypocondrie morale » de l’aliéniste J.P Falret, désignant des écorchés moraux qui présentent d’emblée leur fond mélancolique et qui sont au moral ce que l’hypocondrie est au physique. On n’y rencontre pas de délire constitués typiques, cette mégalomanie inversée rendant glorieuse la ruine. A cette occasion D. Wintrebert cite German E. Berrios, professeur de psychiatrie à Cambridge, qui précise qu' »Un trouble mental ne peut se déterminer formellement par l’étude du cerveau et du patient mais par la réalisation de l’acte social et diagnostique qui est le résultat d’une association émotionnelle et épistémologique entre le médecin et le patient. »

Lorsque nous voulons articuler le singulier du cas à l’universel épistémique, les classifications montrent leurs limites. Ainsi D. Wintrebert s’accorde-t-il avec Bergeret pour placer les états-limites dans les troubles de l’humeur relatifs à l’anaclitisme : pour Bergeret le symptôme dominant de l’état-limite est la dépression, la perte d’objet principal, la modalité de l’angoisse n’y est pas celle de l’angoisse de castration (névrose), de morcellement (psychose), mais de perte d’objet. Une classe à différencier des borderlines et des états prépsychotiques.

[1]               Conférence prononcée à Reims le 24 juin 2017

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