La passe de la fausse communion

Je vous remercie de votre invitation qui me permet de poursuivre le travail de ma passe [1]. C’est l’invitation à une communion. Vous savez ce qu’est une communion ? C’est quand on met quelque chose en commun, sur la table par exemple. Je viens partager quelque chose avec vous. Vous reconnaissez cette parole de la dernière cène : « Ceci est mon corps, mangez-en tous, ceci est mon sang, buvez-en tous ». C’est cela qui m’a attiré dans votre invitation. Je me suis rendu compte lors de mes derniers témoignages que la religion catholique tenait une certaine place dans ma vie, en tout cas, certains énoncés religieux, entendus çà et là et qui m’ont percuté. Je questionne donc le rapport entre religion et jouissance. J’ai rencontré cette bizarrerie dans mon enfance. Mes parents soutenaient pour eux-mêmes et pour moi, un certain discours, une certaine présence et participation à une série de rituels religieux. Je ne sais pas s’ils croyaient tant que cela en Dieu, il n’y avait rien de féroce, je peux dire que j’ai baigné là-dedans, cela a été mon wallpaper. Mais de cette toile de fond, se sont détachés certaines parties, certains morceaux. Certains signifiants percutent le corps plus que d’autres. C’est ce qui ressort du dernier enseignement de Lacan. C’est pendant l’analyse et aussi après, avec la passe, que je peux dégager cela, l’importance du religieux, en tout cas, l’impact de jouissance d’une certaine éducation religieuse. Évidemment on peut y mettre du sens, ce que la religion déverse à pleins tuyaux. Mais si on se défait du sens, chaque chose en son temps, qu’on vise la jouissance, alors on entend la pulsion. Il y a ici une invitation à se faire bouffer. Vous allez me dire que c’est symbolique, mais pas seulement. Pour revenir à cette phrase, qui dit cela au juste ? C’est la première question à se poser. Vous ne serez pas étonnés d’entendre que cet énoncé m’a percuté au point d’organiser ma jouissance. J’ai construit en analyse, un scénario spécial du petit chaperon rouge où, évidemment, je me faisais bouffer. Mais j’avais un petit couteau qui me permettait de me délivrer. Je ne pouvais pas compter sur le grand couteau du chasseur pour me délivrer de la grande bouche maternelle. Je pouvais me mettre à toutes les places dans ce scénario. J’y reviendrai. Cette scène fantasmatique et sanguinolente vient dans le droit fil du trauma initial. À 8 ans, je vois depuis le cadre de la porte ma mère qui pisse le sang, je vois rouge, cela me fait quelque chose dans le corps, elle s’est coupée au doigt, mon père essaye de la délivrer avec son couteau. Il la soigne ou il la saigne ? Je dirai en analyse que le sang de cette blessure, cache le sans de la castration maternelle. C’est une histoire de lame. Pour moi, l’homme était un couteau et la femme était une blessure.

C’est une construction qui vient suppléer au rapport sexuel qui n’existe pas. Une image de Sainte-Agathe prendra le relais logique de la chose. C’est une image trouvée par moi, dans une bible paternelle. Sainte-Agathe « offre » ses seins coupés sur un plateau, c’est sanguinolent, mais en même temps, elle affiche un drôle de petit sourire, et elle me regarde. Ceci est mon corps ? C’est elle qui dit cela ? Ou alors c’est moi ? Il y a eu un premier temps et un deuxième temps de lecture de cette image. Nous verrons qu’avec Lacan, il s’agit de sépartition, on se sépare d’une part de soi-même que l’on place dans l’autre. Et il n’y a aucune complétude là-dedans, c’est un mythe de comblatibilité comme il le dira dans « Radiophonie ». Le fantasme s’est construit dans l’analyse avec les éléments du trauma initial. Le couteau et la tache de sang rouge. Un rêve est venu à l’appui pour donner à voir le circuit pulsionnel en cause. La mamme est là, mais elle est voilée. Après ce rêve, je me suis réveillé avec le sentiment d’un véritable amour, au sens où Freud a parlé d’amour de transfert. Je pensais que ce gilet sur l’épaule était l’amour même. Car il voilait la pulsion à l’œuvre, la pulsion orale, et scopique aussi. L’analyste interprète, avec son sourire carnassier : « mords en son sein » et je l’entends, plutôt que « mort » en son sein. Elle fait entendre une autre orthographe. Ce rêve isole la pulsion orale qui va révéler son importance. La mamme, comme Lacan en parle dans le Séminaire X, était bien présente depuis le début de la rencontre avec l’analyste. Quelque chose monte sur la scène ou sur la cène, dans mon cas. La chose qui bouffe ou se fait bouffer. Je me fais bouffer avec ou sans Autre. Je me fais engueuler, littéralement, je me fais prendre dans la gueule de l’Autre. C’est une jouissance organisée. Mais est-ce une communion avec l’autre pour autant ? C’est une fausse communion, le trajet de la pulsion va s’invaginer dans l’autre, mais c’est pour aller chercher son propre objet qui est placé dans le corps de l’autre. Il n’y a aucune oblativité là-dedans. Cette construction vient à la place du rapport sexuel qui n’existe pas. Pas de mariage possible avec cela, et pourtant l’amour eksiste !

Cerner sa religion personnelle

J’ai baigné donc dans un discours religieux, mais pas quelque chose de féroce, je ne m’en suis pas rendu compte, c’était un peu comme une infusion dans mon corps. Je pourrais parler de la peur et de la fascination pour la confession, un lieu où on pourrait tout dire. Et qui faisait exister le péché. Pas étonnant évidemment que je me sois branché plus tard sur la psychanalyse. La religion catholique, pour moi, cela a toujours été aussi la présence d’images terribles. Des images qui fascinent aussi, colorées de violence et de plaisir sexuel. À l’époque, je ne voyais que la souffrance sur le visage des saints. Sainte-Thérèse par exemple. C’est plus tard que j’ai pu y lire une jouissance qui peut inquiéter et fasciner. La fascination, c’est quand on regarde sans bouger, quelque chose qui peut être horrible, mais c’est plus fort que soi, on regarde. Il y a là un effet de colle avec ce qu’on regarde. Un peu comme une jouissance de soi-même ignorée, comme le dit Freud dans L’Homme aux rats. Les images des saints et des martyres sont très présentes. Les reliques aussi. Des morceaux de corps qui sont conservés, au-delà de la mort, cela m’intriguait vraiment. Par exemple le cœur du compositeur Grétry à Liège, qui aurait été conservé et maintenu alors que sans vie. C’est toute la question du morcellement en fait, il y a des bouts de corps qui se baladent pour moi depuis tout petit. C’est cette question-là qui sera élucidée dans l’enquête sur la jouissance qu’est une analyse menée à son terme. J’ai déjà parlé de l’image de Sainte-Agathe, trouvée dans une bible paternelle, que pourtant il ne pratiquait pas. Ma mère, elle, se protégeait avec des petits objets, cela allait de la patte de lapin aux images de la vierge, à l’eau bénite, etc. Elle ne parlait jamais de Dieu, et elle ne priait pas. Elle devait se protéger d’une certaine manière pour avoir de la chance et pas du malheur. Ce qui a vraiment rendu malheureuse ma mère, c’est la rupture avec mon père qui est parti avec une amie de la famille. Aucune patte de lapin n’a empêché cela, aucune image de la vierge non plus. J’ai compris plus tard que la vierge à l’enfant, toutefois, illustrait assez bien sa position qui a été de se rabattre sur moi, ce qui a été assez difficile à vivre, car ma mère était devenue très déprimée. Je devais la soutenir. Mon père m’a appris juste deux prières, mais il y tenait. Le « Notre Père », et le « Je vous salue Marie », que je transformerai bien plus tard en « je vous salis ma rue pleine de crasses », de Prévert, mais trafiqué semble-t-il, par mon inconscient : « pleine de crasses est de moi ! » Dans ce que me transmettaient mes parents, en rapport avec la religion, je me demandais toujours s’il me fallait y croire. En fait, j’ai fait un usage de jouissance de ces mots entendus, de ces images, qui sont devenues très présentes en moi. C’est la petite fabrique d’une iconographie personnelle à usage intime. Religion personnelle. Et cela ne débouchait jamais sur la foi en tant que telle. Je ne peux pas dire que j’ai cru en Dieu, mais certainement j’ai cru aux rituels. J’ai toujours donné une certaine importance à la formalisation et à la répétition. L’image des saints est quelque chose que j’ai trouvé érotique. Évidemment, je ne l’ai pas compris alors, je n’ai pu le lire qu’en faisant une analyse bien plus tard, et il a fallu le transfert à l’analyste, pour pouvoir lire ces phénomènes, les déchiffrer, les interpréter, en isoler la jouissance. Freud a beaucoup parlé de névrose obsessionnelle et d’exercices religieux. C’est en partie dû au fait que dans cette névrose, la pensée est foisonnante et érotisée. Une analyse est une aventure si on se risque vraiment à mettre sa mise dans le transfert. Une aventure implique une inconnue, quelque chose que l’on ne sait pas déjà et qui peut se produire ou pas. Cela dépendra de comment l’analyste va opérer pour que quelque chose change pour l’analysant. C’est un voyage où tout n’est pas d’avance déterminé. Le transfert est un concept incontournable, mais qui subit une forte évolution dans l’enseignement de Lacan. Au commencement est le transfert ! Tout part de là ! Il est nécessaire pour rentrer dans le processus de la cure. Le sujet supposé savoir, le SsS, « articule tout ce qu’il en est du transfert » [2] nous dit Lacan dans la « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », ce grand texte où Lacan théorise la passe. Il ajoute que la cure menée jusqu’à son terme conduit vers la destitution subjective où « se dévoile l’inessentiel du sujet supposé savoir » [3]. Voilà bien une drôle d’aventure qui est proposée là ! Il y a l’amour de transfert, véritable tromperie de l’amour comme le disait Freud.

Mais il y faut quelques coups de canif de l’analyste pour que cela bouge. Le transfert du début, préalable, nécessaire pour entrer, suppose le grand Autre alors qu’à la fin de l’enseignement de Lacan, à l’heure des Uns séparés, ils seront sans Autre. Lacan se demandera dans le Séminaire XXV, Le moment de conclure, ce que devient le SsS ? Il répond que cela devient supposé savoir lire. J’ai appris à lire en analyse, je l’ai appris sans aucune pédagogie comme le dit Jacques-Alain Miller dans son texte « Lire un symptôme » [4]. C’est quelque chose que m’a transmis l’analyste. Il y a un savoir lire qui doit se transmettre. Donc ce savoir lire autrement est essentiel, mais doit être lié au S de grand A barré. Soit au trou dans l’Autre, au manque, au vide. Cet usage-là du signifiant relève de ce qu’on entend, motérialité, de ce qui sonorise et qui est sans rapport avec ce que l’on voulait dire ou ce que cela signifie. Lacan de poursuivre, dans ce même Séminaire XXV, que le rôle de l’analyste est de trancher dans ce que dit l’analysant. Vous savez que la coupure a été un élément central de ma cure et de ma vie. Coupure aimée, redoutée, imaginaire et fantasmatique. Mais aussi coupure de séparation, découpe véritable, par l’analyste comme pratique dans la cure. Lacan parle d’élever la psychanalyse à la hauteur de la chirurgie, par la coupure, qui seule peut nous éviter la débilité mentale de la pensée. Seule la coupure peut changer quelque chose. Elle est le seul moyen pour équivoquer sur l’orthographe comme le dit Lacan dans le Séminaire XXV. Elle confine donc à l’écriture, car elle fait résonner autre chose, elle sonorise autre chose que l’intention de dire. Seule cette coupure pourra évider le sens joui, et serrer la jouissance qui ne se relie à rien ! La pulsion est réflexive, le sujet se glougloute tout seul, il n’y a pas finalement de communion avec l’autre ! une fausse communion.

Amorce et ferrage du début…

Pour ma part, je peux dire que ce qui a motivé mon entrée dans le transfert dans les deux entrées en analyse que j’ai faites, puisque je m’y suis repris à deux fois, était classiquement le SsS. Il y avait déjà un certain transfert sur la psychanalyse. Le problème est que le premier analyste m’avait laissé terminer sur l’identification au père mort. Ce qui m’a laissé mortifié. Cela a été une étape, mais heureusement, j’ai dû reprendre, à cause d’une inhibition à l’écriture : comme l’a écrit Freud, angoisse de quelque chose qui doit couler sur la page blanche. La seconde analyste, je lui supposais évidemment aussi un savoir, savoir y faire avec mon symptôme, je pensais qu’elle allait le déchiffrer, me délivrer. J’avais lu certains articles écrits par elle, dont un sur le Tango. On voit bien ici que la mise est toute différente d’avec le premier analyste. Ici il y a le corps en plus. Je ne savais pas cela au moment du choix, je n’ai pu le formaliser, le lire, qu’après être bien engagé dans l’analyse. Ici un morceau choisi par le découpage de la pulsion, la mamme. L’aventure, c’est d’apprendre à lire son symptôme, autrement. Donc ici, il y avait la mamme, la voix avec accent, et le ça-voir. Aussi la grande bouche et le sourire carnassier. Une première interprétation concernant l’écriture, par l’équivoque : « Je ne crie pas, c’est elle qui crie » me fit entendre le non-rapport sexuel et aussi le cri de la jouissance. Cette interprétation a ouvert les portes de mon inconscient comme jamais il n’avait été ouvert pour moi, en attrapant tout de suite la dimension du corps. Le S1 en appelle à un S2 qu’il vient compléter, mais chevillé au corps cette fois. Le caractère pulsionnel était bien là, mais voilé, qui allait chercher la sexuation dans l’Autre et pas encore le sexuel en soi. (Évènement de corps) La boucle de la pulsion allait faire le tour de l’objet de la libido placée en l’autre. Je croyais en la communion. « Je t’aime, mais, parce qu’inexplicablement j’aime en toi quelque chose plus que toi – l’objet petit a, je te mutile »[5]. Vous reconnaissez la citation du Séminaire XI évidemment. Drôle de communiant ! C’est ce que je peux dire aujourd’hui. On se glougloute tout seul, pour reprendre la formule de Lacan dans sa « Conférence de Louvain »[6]. La pulsion est réflexive comme Lacan nous l’enseigne. Il s’agit d’une jouissance autistique. La communion n’est qu’un mythe, qui a une fonction certes, mais elle n’existe pas. La communion avec le corps de l’autre ne tient pas, elle ne peut pas s’écrire. La mamme ne vient pas de l’autre fût-elle Sainte-Agathe ! Et Dieu lui-même n’y peut rien ! C’est un montage comme le dit Lacan, une construction. L’analyse orientée par le réel de la jouissance, nécessite un autre rapport au transfert. D’aller au-delà du fantasme pour serrer son bout de réel. À la fin de son enseignement, Lacan procède à une sorte de déflation du transfert. La clé n’est plus le savoir, mais de viser le réel par la coupure qui seule peut faire écriture et faire reson de ce qui a percuté dans le corps. Le désir est perdu, noyé dans l’embrouille. Toujours plus loin de son désir si l’analyste n’arrive pas à redresser le tir. Donner la parole à un obsessionnel, c’est comme donner des carottes à un lapin. À un moment, il faut couper si on ne veut pas éterniser la cure, où l’apensée jouissive prend toute la place.

Je n’ai jamais cru vraiment en Dieu, je me suis plutôt adressé à ses seins ! L’éducation religieuse, tout à fait lacunaire dans mon cas, était ce qui était proposé comme discours pour reboucher S de grand A barré.

Révolutions du transfert

La jouissance est toujours autistique, c’est cela que dit aussi le pas de communion ! Dans la cure, il faut quelques renversements pour que le voyage puisse se poursuivre. Ici, transfert d’un bout de corps. Sépartition comme le dit Lacan, d’un bout de soi-même et pas arrachage de l’Autre.

J’ai repris une nouvelle analyse pour une inhibition à l’écriture et inhibition sexuelle. L’angoisse était au rendez-vous. J’avais toujours aimé écrire [7]. Écrire était devenu impossible. La réponse de l’analyste a été aussi selon moi, de souligner l’importance du ça-voir et non du savoir là-dedans. Elle fait miroiter la caricature d’un regard, une pantomime de lecture.

J’ai avalé, avec satisfaction, cette petite fiction du transfert qui se mettait en place. Quelque chose venait de se transférer, l’analyste m’avait dit quelques mots en italien. Je lui avais écrit une lettre de remerciement quelques semaines plus tard, j’étais ferré, et même trans-ferré. Enthousiaste, je m’en remettais à elle. Présence d’un objet, celui du regard, celui aussi d’un bout de mamme injectée dans l’Autre de qualité ! Transfert de quelques signifiants en italien, sonorisés aussi sur le quai de la gare, au moment de la séparation, aussi sur le pas de la porte, comme ce sera souvent le cas dans le cours de l’analyse, au moment de l’interprétation au corps à corps. Un transfert de lalangue, avec ce qu’elle recèle d’accent de jouissance. Quelque chose qui inquiète un peu, car la pulsion rentre sur le terrain, le corps aussi, celui de l’analyste et celui de l’analysant. C’est un engagement incarné, ignoré de la première analyse. Ici, transfert d’un objet, en plus d’un savoir. Le savoir ne suffit pas. Cette analyste, a incarné la femme étrangère, la femme sans. Elle va aussi chercher le bébé dans l’homme, pour isoler son rapport à la mamme.

Au début de la cure, déchiffrage de l’inconscient, ensuite, on ira vers une logique de découpage, qui décharite le blabla, qui détache, opère, sépare. Mais il faut du temps et quelques coups de canif de l’analyste pour fracturer la jouissance de la parole. Que devient alors cette recherche de la mamme ?

« C’est là le sens de ce complexe de la mamme, ce mammal-complex, dont Bergler voit bien la relation à la pulsion orale, à ceci près que l’oralité en question n’a absolument rien à faire avec la nourriture, et que tout son accent est dans cet effet de mutilation. » [8]

Un autre renversement va se produire dans la cure. Le sujet passe du côté de la mamme qu’il est pour l’Autre. « Je suis gros de la mamme » ai-je pu dire. Et enfin, je suis la mamme trouée. Vide.

Pour arriver à serrer cela, que l’analysant consente à savoir son mode de jouissance, il faut traverser aussi le côté obstacle de l’amour de transfert. Cet obstacle amènera Lacan, dans son dernier enseignement, à ne plus parler du tout du transfert pour parler plutôt des cas d’urgence que l’analyse doit satisfaire [9].

Liquidation ?

Dans le Séminaire XI, Lacan nous dit : « Il ne peut s’agir alors, si le terme de liquidation a un sens, que de la liquidation permanente de cette tromperie par où le transfert tend à s’exercer dans le sens de la fermeture de l’inconscient. Je vous en ai expliqué le mécanisme, en le référant à la relation narcissique par où le sujet se fait objet aimable. » [10]

Donc, si le transfert est moteur nécessaire et frein à la fois, il faudra en sortir. Mais sort-on vraiment du transfert ? Être nommé AE, pour moi, c’est d’avoir terminé mon analyse, mais aussi de la continuer autrement, si je suis là devant vous à en parler, c’est que je transfère sur l’École qui m’a nommé. Il n’y a pas d’élaboration sans transfert. Ce qui a changé, c’est que maintenant, j’arrive à me supposer un savoir y faire avec mon sinthome. L’enquête continue, mais je n’ai plus besoin du corps de mon analyste. Je me débrouille avec mon corps, avec mon circuit pulsionnel. Je parie aussi sur le fait que quelques-uns me renvoient quelque chose par leur lecture attentive. On parle tout seul, mais en même temps, on n’élabore qu’à plusieurs. Sinon chacun de nous resterait dans une jouissance autistique. Le but de notre École est de diffuser l’opérativité de la psychanalyse, c’est une politique voulue et soutenue par J.-A. Miller et l’École de la Cause freudienne. Témoigner, pour moi, c’est tenter de traduire l’écho dans le corps par l’écriture qui fait reson, au-delà de la séparation, au-delà de la mort même.

L’a-vide est le fruit d’une coupure qui fait pour moi écri-dure, au bord du trou illisible.

[1] Texte issu de la journée « L’athéisme aujourd’hui : conditions et possibilités », organisée à Lyon par l’ACF Rhône-Alpes, le 15 décembre 2018.

[2] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 248.

[3] Ibid., p. 254, souligné par l’auteur.

[4] Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n°26, juin 2011, p. 49-58.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1977, p. 241.

[6] Lacan J., « Conférence de Louvain », La Cause du désir, Paris, Navarin éditeur, n°96, juin 2017, p. 7-30.

[7] Cf. Pasqualin D., « Mon travail d’AE. Que l’écho dure », La Cause du désir, Paris, Navarin éditeur, n°99, juin 2018, p. 102-104.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts …, op. cit., p. 241.

[9] Cf. Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI » Autres écrits, op. cit., p. 572.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts …, op. cit., p. 241.




L’ombilic de la foi

L’Équipe mobile de psychanalyse appliquée se déplace à Madagascar, au Centre de l’Association Fanatenane, où sont accueillis des enfants abandonnés par deux ethnies en raison d’un tabou interdisant d’élever des jumeaux : ils porteraient malheur à la famille et à la communauté [1]. L’attribution du pouvoir d’attirer le mauvais sort fonde – selon Max Weber – un système éthique [2] que le tabou garantit. Le contrôle de l’observance du tabou en question repose sur une assemblée de rois coutumiers dont le pouvoir sur la communauté dépend, en grande partie, de cette fonction. Les nouveaux nés amenés au Centre sont sous la tutelle d’un juge. Un travail social vise à les intégrer à leur groupe familial ; en l’acceptant, la famille encourt le risque de l’exclusion de la communauté. Le Centre a cependant réussi à faire en sorte que certains parents rendent visite aux jumeaux et acceptent de les recevoir pendant de courtes périodes.

L’Équipe Mobile de Psychanalyse Appliquée (sept praticiennes intervenant par trois ou quatre à chaque fois) fut créée à la demande de l’Association. Au cahier des charges : former le personnel à l’accueil et au soin des enfants et au travail d’accompagnement des familles. Notre Équipe fut confrontée, d’emblée, à la difficulté d’une pratique où nos références théoriques n’étaient pas immédiatement utilisables. Les obstacles étaient tangibles, en particulier avec les parents : ils ne connaissaient ni leur âge ni celui de leurs enfants ; pratiquant la polygamie, leur filiation était parfois incertaine. Ils venaient à l’entretien en catimini, après des heures de marche, terrifiés à l’idée que la communauté les découvre sur la terre des jumeaux. Leur confiance était confondante : ils venaient nous parler sur la simple invitation du Centre. De notre façon de les accueillir dépendait l’éloignement du spectre qu’ils craignent plus que tout : qu’on les oblige à reprendre leurs jumeaux. Sans recours à aucune forme sociale de sécurité, nous avions à faire à une vulnérabilité sans appel, car assumée comme une forme du destin. Alors, déchariter ? Certes, car la charité supplée à l’amour dont on n’est pas capable, mais l’éthique n’est pas un credo à réciter en chœur : pas d’accord de complaisance donc, ni avec les collègues, ni avec l’Association, ni avec soi-même. Et puis, étions-nous vraiment athées ? Deux jours après notre arrivée, notre pédopsychiatre nous demandait « Crois-tu qu’ils peuvent être névrosés ? ». Des questions face auxquelles il ne restait que notre désir et le cahier des charges. Le traitement du tabou en tant que tel n’y rentrait pas, mais il fut impossible de ne pas le considérer.

Nous avons noté que, bien qu’en contradiction avec la pratique du christianisme ou de l’islam, la croyance dans le tabou coexistait avec la foi religieuse : si celle-ci lie le sujet à une instance supérieure, la croyance le rattache aux autres, dans le lien social. C’est le passage d’un Autre – dont on fait l’expérience de la castration en même temps que l’on s’en sépare – aux autres. La cicatrice de la séparation d’avec l’Autre, sorte d’ombilic de la foi, indexe le point où la croyance articule la forme singulière de faire avec la faille dans le savoir. Or si le tabou est plus fort que la religion et la loi – qui pénalise son application – il traduit la supposition d’une zone de non protection du sujet, d’un danger psychique pressenti [3] comme le propose Freud. Quel serait alors ce danger ?

Nous avons choisi de traiter la question par le lien entre le tabou et le mythe, tel qu’ils s’articulaient dans la parole qui nous fut confiée. Si le mythe est ce qui, donnant « forme épique à ce qui s’opère de la structure » [4], est « un énoncé de l’impossible » [5], il dégage une vérité structurelle ineffable. Ainsi, en interrogeant les familles, la première constatation fut qu’aucun parent ne connaissait l’origine ni du tabou ni du mythe qui le fonde. Comment donc cerner le moment logique où le tabou prend effet ?

Trois versions du mythe furent recueillies :

  1. a) Le père battu à la guerre entre deux tribus. Lorsque l’une battait en retraite, la femme du roi s’est aperçue qu’elle avait oublié ses enfants jumeaux. Le roi retourna les chercher. Les pleurs des jumeaux alertèrent l’ennemi qui triompha sur le père et sur son peuple.
  2. b) La mère morte. Un roi avait épousé trois femmes qui mirent au monde des jumeaux et, tour à tour, moururent. Le roi interdit, pour toute sa descendance, d’élever des jumeaux.
  3. c) La rivalité fraternelle sur fond de misère matérielle. Des jumeaux vinrent au monde dans une famille de dix enfants. Dans l’impossibilité de les nourrir, les aînés cédèrent leur nourriture aux nouveaux nés et, les uns après les autres, tous en furent morts [6].

Chaque famille donnait sa version, aboutissant à l’obligation de l’abandon. Le père battu et la mère et les frères morts apparaissaient comme l’étant depuis toujours, à l’instar du père de la horde, mort depuis toujours, de Totem et tabou. Dans ce contexte, la naissance des jumeaux indexait un point mythique où se serait produit une perte immémoriale de jouissance.

Cela tramait un canevas symbolique pour saisir la logique sacrificielle à l’œuvre, mais la substitution propre à cette logique n’était pas accomplie : bien que le travail du Centre fasse de l’abandon une forme symbolique de la mort, les jumeaux accueillis sont morts, en principe, pour leur communauté de naissance.

Ainsi, le Centre opère une première substitution salvatrice : là où il y aurait dû y avoir deux enfants à sacrifier, il y a deux enfants abandonnés. Substitution nécessaire mais pas suffisante, car elle n’épargne pas aux enfants d’incarner un surmoi féroce aussi bien pour ceux qui les ont abandonnés que pour ceux qui s’en occupent : les premiers craignent leur retour dans leur milieu familial ; les seconds déplorent un accompagnement sur mesure, différent de celui offert aux enfants dans le milieu ordinaire.

L’injonction surmoïque, indissociable du système éthique assuré par le tabou, oblige les rois à maintenir la tradition. En même temps, les familles subissent la double contrainte d’une culpabilité sans issue : l’obligation d’abandonner leurs jumeaux et celle de les reprendre. Considérer l’abandon en ignorant ces formes du malaise dans la civilisation revenait à occulter la perte nécessaire au sacrifice : pas de deuil pour les enfants que l’on a perdus. En effet, ces hommes et ces femmes ne savent pas qu’ils ont perdu les enfants qu’ils avaient mis au monde… Privés de deuil, le totem sent le cadavre ; l’enfant incarne la figure atroce du mort vivant.

Nous avons donc travaillé à partir de l’hypothèse du deuil comme refoulé ou forclos – suivant les situations. Identifier ce trou laissé dans l’historisation de l’abandon produisit des effets remarquables : lors d’un entretien avec une mère, elle arguait la misère pour justifier son refus de reprendre la seule survivante de ses jumelles – abandonnées à la naissance – âgée d’une dizaine d’années. Notre intervention indexa ce point de perte, qui avait été, jusqu’à ce moment-là, ignoré. Elle resta de longues minutes dans un profond silence dont elle est sortie en demandant, stupéfaite : « J’ai donc donné de l’amour à ma fille ? »

Des scènes semblables firent dire à l’une de nos collègues : « On a l’impression qu’un monde nouveau s’ouvre en eux ». La significantisation de la perte comme condition de l’avènement d’une réalité nouvelle, s’ébauchait ici sous la forme d’une question éthique. Cette femme fit l’expérience d’une mise en question d’un monde clos jusqu’à ce moment-là par la croyance. Elle eut un aperçu d’un espace supposé autre, d’un lieu d’« exclusion interne » [7] désormais repérable. Cette exclusion interne – évocatrice de la kénose paulinienne [8] – résulte de ce qui se produit dans la double castration de l’Autre et celle, consécutive, du sujet. Double faille séparant le savoir et la vérité – possibilité de l’athéisme selon Lacan : s’il pose que « les dieux sont du champ du réel », et que « la véritable forme de l’athéisme n’est pas que Dieu est mort – […] mais qu’il est inconscient » [9], nous pouvons dégager la dimension divine comme ce qui se glisse dans la faille où savoir et vérité sont dans un rapport d’exclusion réciproque. Lieu de la vacuole qui deviendra l’extime [10] : « cet interdit au centre, qui constitue […] ce qui nous est le plus prochain, tout en nous étant extérieur ».

C’est un point hétérogène au savoir que la croyance indexe comme lieu d’une réponse du sujet à l’aperçu de la castration de l’Autre. Ainsi, l’athéisme en psychanalyse ne consiste ni à nier la religion ni à se prononcer sur l’existence de Dieu. Lacan sort de ces deux impasses en articulant la religion comme vraie et Dieu comme son énoncé : [la religion] « dit qu’il ek-siste, qu’il est l’ek-sistence par excellence, c’est à dire qu’en somme il est le refoulement en personne, il est même la personne supposée au refoulement. Et c’est en ça qu’elle est vraie » [11].

Pas de doute systématique donc mais une mise en question séparant savoir et vérité. Ainsi, la question « Crois-tu qu’ils peuvent être névrosés ? », fait résonner cet « athéisme véritable, le seul qui mériterait ce nom, […] celui qui résulterait de la mise en question du sujet supposé savoir » [12]. Il ne s’agit donc pas de l’athéisme du praticien mais des conditions de possibilité d’émergence d’un sujet supposé savoir – responsabilité de l’analyste – dans la digne précarité d’une vérité dont la structure est de fiction. Un monde nouveau […] s’ouvre en eux, prouve l’utilité de la psychanalyse lorsqu’elle invite à parler de ce à quoi l’on croit : elle contribue à ce que la Déclaration universelle des droits de l’Homme appelle la plus haute aspiration de celui-ci : l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère.

[1] Résumé d’une intervention à la journée « L’athéisme aujourd’hui : conditions et possibilités », organisée à Lyon par l’ACF Rhône-Alpes, le 15 décembre 2018.

[2] Weber M., Sociologie de la religion, Paris, Flammarion, 2013, pp. 139-140.

[3] Freud S., « Le tabou de la virginité », La vie sexuelle, Paris, PUF, 1992, p. 71.

[4] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 532.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 145.

[6] Version recueillie du film Les jumeaux maudits de Philippe Rostan.

[7] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 861.

[8] Causse J.-D., Lacan et le christianisme, Paris, CampagnePremière, 2018, pp.16-18 : « […] il n’y a pas d’incarnation, donc de corps, sans kénose, sans “évidemment” de soi, […] sans perte de ce qui ferait totalité ».

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 58.

[10] Ibid., p. 224.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 17 décembre 1974, inédit.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 281.




« L’athéisme aujourd’hui, conditions et possibilités »

Comment une création culturelle contemporaine aborde-t-elle la question de la croyance, de la foi, de l’institution religieuse ? [1] Je vais vous parler du film L’apparition, du réalisateur Xavier Giannoli, sorti en février de cette année. Le scénario se développe autour d’une apparition mariale.

Il est donc question d’une fiction, mais j’ai été frappé par le souci, ou l’art du réalisateur, de préciser, de contextualiser dialogues et scenario jusqu’à rendre lisible des logiques et des options subjectives, sans clore son récit sur une signification dernière.

J’ai choisi d’orienter ma lecture de cette œuvre avec la citation de Jacques Lacan : « La véritable formule de l’athéisme n’est pas que Dieu est mort – la véritable formule de l’athéisme, c’est que Dieu est inconscient » [2]. Cette formulation, comme souvent chez Jacques Lacan, est riche de la multiplicité de ses résonances. J’en retiens ici l’idée que la question divine est liée à l’articulation signifiante, soit à des paroles émises ou entendues, et prend donc appui sur des dires. Dieu est comme l’amour, il existe dans la mesure où il est parlé.

Je vous propose un résumé succinct du film, très réducteur au regard de sa puissance poétique, de la montée en tension de la recherche de vérité qu’il nous fait partager, et de sa dimension tragique. Un journaliste, interprété par Vincent Lindon, se voit proposer par le Vatican de participer à une commission d’enquête canonique. Ce dispositif, effectivement utilisé par l’institution catholique, mixte des religieux et des laïques, pour instruire la recevabilité de phénomènes d’apparition ou de miracle. Il s’agit ici d’une jeune femme qui prétend que la vierge lui est apparue, dans une petite ville du sud de la France. Une étoffe ensanglantée a été trouvée simultanément. Le journaliste rentre d’un reportage sur zone de guerre, en Syrie, ou son ami et collègue photographe vient de trouver la mort, lors d’une explosion. L’afflux massif de pèlerins sur les lieux de l’apparition inquiète les autorités ecclésiastiques, au point que le Vatican décide de requérir cette commission. Deux prêtres accompagnent la jeune voyante, prénommée Anna. Celui qui le premier a reçu son témoignage, le père Borodine, qui depuis a pris des distances avec sa hiérarchie religieuse, et le prêtre Anton Meyer, très occupé à diffuser des images de l’apparition et de la voyante avec les medias modernes, ainsi que des objets commémoratifs, fabriqués pour l’occasion. La mise en examen scientifique de l’étoffe ensanglantée bouleverse la jeune voyante, qui va alors progressivement cesser de s’alimenter. Cette privation va entrainer son effondrement, à plusieurs reprises, puis sa disparition. Affaiblie, elle part seule à pied au cœur de la nuit vers le lieu de l’apparition ; elle sera retrouvée inanimée, ramenée en urgence à l’hôpital elle décèdera peu de temps après son arrivée. La fin de l’enquête révèlera qu’Anna n’a pas vu d’apparition, mais qu’elle a fait sien le récit de son unique ami Meriem. Cette dernière, bouleversée par sa vision, avait brusquement quitté le foyer.

Ce film met en scène des thèmes qui vont se croiser tout au long de son développement. Dès les premiers instants, il montre une explosion, l’image d’une explosion, puisqu’il s’agit d’une vidéo. Nous avons donc affaire à la question du trauma, du hors-sens, encadré par une image. Puis un homme contemple, et nettoie un appareil photo ensanglanté, reste exposé le linge taché de sang. Peu après, à l’occasion d’un hommage au photographe tué par l’explosion, nous voyons la photo d’une énigmatique icône, dont les yeux ont été troués, évidés. Cette icône va intervenir à plusieurs moments du film.

Je vais centrer mon propos sur le trajet d’Anna, puis du journaliste, nommé Jacques Mayano, avant de revenir sur la question de l’œil et du regard, qui traverse l’ensemble du film.

Anna et l’appel de l’absolu

Anna est une jeune femme, née de parents inconnus, placée en famille d’accueil puis en foyer, qui est décrite comme un être solitaire, « distante avec tout le monde ». À sa majorité, elle demande de rentrer dans un couvent comme novice. Elle a été touchée par la parole du prêtre qui intervient dans le foyer, au point de ressentir un appel. Appel qui ne va pas sans angoisse même si elle trouve une ressource apaisante dans l’infini de la nature.

Cet appel d’un ailleurs va rapidement s’affirmer sans limites, sans bornes. Elle se sent différente des autres filles, veut rester vierge et rencontrer l’amour de Dieu, dans la béatitude. Elle poursuivra ce désir de rencontre jusqu’au sacrifice, qu’elle annonce en ces termes : « me voilà enfin remplie d’amour et de désir, je t’offre mon corps et mon âme seigneur, mon amour se transforme en brasier, et comme une flamme s’élèvera dans le ciel à la fin de mes jours ; alors je connaitrais l’amour, enfin. » Cette dimension d’un corps sans limite se retrouve dans sa manière de s’exposer au toucher des pèlerins, d’étreindre le corps de ceux auxquels elle s’adresse, ou de toucher le mur d’une chapelle, comme si elle cherchait à éprouver les bords d’un corps qui ne lui appartient déjà plus. À la fin du film, quand elle est accueillie à l’hôpital, elle cherche à débrancher la perfusion que les secouristes ont posée.

Anna entretenait une amitié privilégiée avec une camarade du foyer, Meriem. Une éducatrice dira qu’elles étaient « comme deux sœurs qui auraient perdu leurs parents ». Meriem, très croyante, voulait aider tout le monde, et transmettre le pardon ; elle visite en prison l’assassin de sa propre mère. Le départ soudain de Meriem affecte Anna qui se referme, s’isole puis se confie au prêtre Borodine en prenant à son compte l’apparition.

Jacques Mayano et la vérité pas-toute

Au début du film, on le voit raccompagner le corps de son collègue et ami photographe, qui voulait « rapporter de preuves, des images de l’injustice et de la folie du monde ». Il se sent coupable d’avoir laissé son ami s’exposer. Devant le trou de la mort, il est bouleversé, se referme, ne parle plus à sa femme, colle des cartons sur ses fenêtres. Lui-même a été touché par le souffle de l’explosion et souffre de l’oreille ; il passe un audiogramme, à la fin duquel on lui conseille de « parler à quelqu’un ». Ça ne l’intéresse pas, ce qui le préoccupe c’est de reprendre son travail.

La sollicitation de l’Église va le raviver, il va s’investir dans cette fonction d’enquêteur avec passion. C’est un homme de terrain qui veut des preuves, des faits, du concret, la vérité, pas des mensonges. Les investigations se poursuivent auprès des familles d’accueil, des anciens éducateurs et camarades d’Anna. Sa recherche lui apprend qu’un cri a été entendu le jour de l’apparition, un cri d’effroi « qu’on n’est pas près d’oublier ». Ce surgissement de l’angoisse semble avoir décidé de deux destins : Meriem part, quitte le foyer, s’engage dans un travail humanitaire et dans une vie auprès d’un homme dont elle aura un enfant. Elle choisit plutôt la voie du vivant, quand Anna prend sur elle cette angoisse qui la conduira à la mort.

Anna Feron et Jacques Mayano sont deux êtres plutôt solitaires, taciturnes, et qui ont tous deux récemment perdu l’appui d’une amitié.

Ils vont se rencontrer, se parler, le journaliste va être touché par le désir d’Anna, désir d’au-delà, qui lui fait entrevoir un autre monde où la vérité et l’énigme peuvent cohabiter. La question de la vérité se desserre, pour laisser entrevoir un réel, le réel d’un choix ; à la fin du premier interrogatoire de la commission, la jeune femme vient dire au journaliste : « je suis pas une menteuse », ce propos qui lui revient également au cours de l’enquête : « Anna n’est pas une menteuse ». Effectivement, elle ne ment pas sur le choix de sa jouissance. (« Le martyr est une récompense, j’espère que je mérite de souffrir autant »).

Le décès d’Anna va rendre possible un moment d’échange entre Jacques Mayano et le prêtre Borodine au cours duquel le prêtre avoue l’appui qu’il avait trouvé chez la jeune voyante. De son côté, le journaliste admet l’incertitude, comme à la fin du film, la rencontre de Meriem, pourtant éclairante, le laisse dans le doute. Bien qu’il donne des coordonnées quasi cliniques au phénomène apparitionaire, Xavier Giannoli laisse le spectateur libre de croire à son origine divine.

L’œil et le regard

La question de l’œil et du regard insiste tout au long du film. Tout d’abord sous la forme omniprésente des prolongements mécaniques de l’œil, appareil photo, camera etc. Anna subit un examen ophtalmologique de fond d’œil, un IRM ; la vérification mécanique de l’œil recherche une objectivation de l’image, de la vision.

Le film montre également le caractère hypnotique de l’image qui capture le regard. C’est le regard d’Anna, plein de sa vision, ou la fascination du prêtre Anton Meyer pour le regard d’Anna, lui qui diffuse les images qui satisfont les yeux des pèlerins. La notion même d’apparition fixe un point de certitude, une image saturée d’où le sujet ne s’écarte pas. Nous avons affaire au versant totalisant de l’image qui confond la vision et le regard, le point d’où elle est perçue. Quand Jacques Mayano est en liaison Skype avec son épouse, il ne la regarde pas et n’a d’yeux que pour les photos de son enquête. Dans l’angoisse, il va néanmoins faire appel à elle quand il retrouve l’icône au cours de son enquête ; elle lui suggère qu’il peut s’agir d’un hasard, remettant un peu d’espace devant la certitude de l’objet.

Il me semble que le film à la fois nourrit et interroge cette saturation de l’image. Tout d’abord, à l’aide de l’entêtante et énigmatique icône aux yeux évidés. À la fin du film, le journaliste prend le risque de ramener l’icône à son lieu d’origine, un monastère syrien. Cette icône présente la particularité d’être entamée, incomplète. Elle n’offre pas la splendeur de la présence, ni n’est l’objet d’un interdit, elle supporte une amputation. Ce qu’on ne peut voir, est-ce l’image de Dieu ou le trou de l’inconscient ? Le linge ensanglanté vient marquer un cout, un prix à payer, devant le trop-plein de l’image.  Si la place du sujet du regard disparait dans l’image, il peut aussi disparaitre de la vie même.

Dans une interview, Xavier Giannoli indique que pour lui « le doute ne devrait pas être une limite, mais une ouverture ». Une ouverture sur quel espace ? Je vous propose de nous rapprocher de deux de ses autres œuvres cinématographiques, Marguerite et À l’origine. Dans ces films, dont les scénarios sont tous deux tirés de faits réels, on voit que la vérité ne s’oppose pas tant au mensonge qu’au choix du sujet, au choix de sa jouissance. Jouissance d’Anna de rencontrer l’amour de Dieu dans la mort, de Marguerite d’être une cantatrice, bien qu’elle chante faux, ou de l’escroc qui voulait construire une autoroute. Cet auteur touche dans ses films à la tyrannie de l’objet, qui n’oppose pas mensonge et vérité, mais relève du réel.

[1] Texte issu de la journée « L’athéisme aujourd’hui : conditions et possibilités », organisée à Lyon par l’ACF Rhône-Alpes, le 15 décembre 2018.

[2] Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 58.