Perlaboration ou décision : peut-on s’arracher à la jouissance ?

Il y a une décision insondable du sujet à être névrosé, c’est-à-dire de jouir uniquement dans le cadre de ce qui est permis par le Nom-du-Père [1]. Par ailleurs, Freud donnait la consigne au sujet en analyse de ne pas prendre de décisions importantes concernant sa vie, dans le courant de son analyse. Ceci a été possible avec des analyses qui n’ont pas duré très longtemps. S’il s’agit de s’abstenir de poser un choix pendant l’analyse, c’est à la fin d’une analyse qu’une décision de désirer semble être possible. Une décision d’une prise de position par rapport à la jouissance. Mais il me semble que cette décision ne peut être que la conséquence d’un corps à corps dur et fastidieux avec la jouissance, corps à corps que Freud a nommé la perlaboration.

Dans Le Séminaire[2], Lacan situe le désir au lieu de l’inhibition. Il dira même que l’inhibition est le paradigme du désir. Cet énoncé qui peut paraître surprenant à première vue, s’éclaire si l’on considère que le désir est ce qui évite au sujet de s’engouffrer dans une jouissance qui le conduira les yeux ouverts vers sa perte, à l’instar d’Œdipe à Colonne marchant vers sa mort. Dans ce sens, le désir est une décision insondable de l’être à « ne pas faire » et c’est ce qui lui donne l’allure d’une inhibition.

Du côté homme, ou du moins du côté de l’obsessionnel, il y a une tendance du sujet à plonger régulièrement dans une jouissance exacerbée dont il ne peut pas s’abstenir. L’obsessionnel peut passer à l’acte et transgresser les lignes de l’interdit, rêvant d’être perversement jouisseur. Mais il est rattrapé sans cesse par un désir dont la forme est l’inhibition. Ainsi, un homme peut désirer à répétition des femmes en série, qui ont toutes un trait commun. De « filles phallus » [3], dira Lacan. Celles-ci se manifestent de deux façons. Soit elles portent le trait du désir maternel, le phallus auquel le sujet s’est identifié dans sa petite enfance, soit elles portent le trait de la constellation œdipienne, c’est-à-dire qu’elles sont désirées parce qu’elles sont attachées à un autre homme qui les désire. L’homme réalise par cette répétition une jouissance phallique. Une jouissance dont l’objet est un fétiche. La série des femmes devient alors une série d’objets métonymiques, ayant tous un trait commun. Cette jouissance est d’autant plus phallique qu’elle constitue une tentative d’insérer la femme dans la logique du « tout ».

C’est cette appartenance forcée à un groupe sous l’égide d’un « toutes les mêmes » qui donne à la série des femmes une valeur d’objets fétiches, et du même coup, cette appartenance les diffame. C’est un forçage violent puisque les femmes, par essence, ne répondent pas à la logique du tout. Mais l’homme qui rend la femme « toute » est un jouisseur malheureux et cela n’est que logique, puisque pour un tel homme il n’y a qu’une seule jouissance, une jouissance masculine, et cela le condamne à la solitude. Car fondamentalement, la jouissance phallique est une jouissance masturbatoire, même si elle a lieu en présence d’une femme. Lacan dira que le phallus est une objection de conscience à rendre service à l’autre [4]. Un homme un peu trop homme, pris dans cette jouissance phallique uniquement, peut avoir l’expérience sordide d’un rapport à l’autre qui exclut l’amour, malgré ses rencontres multiples. Dans les cas heureux, cela le conduira en analyse.

Du côté femme, les choses se passent différemment. Si elle est intéressée aussi par l’objet phallique qu’elle trouve sur le corps de l’homme, la vraie condition de son désir n’est pas fétichiste. Au-delà de l’objet, elle entretient une relation érotomaniaque avec une représentation du père, homme châtré, duquel elle attend un signe d’amour, qu’il lui donne ce qu’il n’a pas, c’est-à-dire non pas un objet, mais une parole. C’est ce rapport à ce que Lacan appelle « l’incube idéal » [5] qui lui permet de jouir, mais cette jouissance est Autre. Elle n’a pas le caractère limité du pénis dont la jouissance s’arrête bêtement dans le passage de la tumescence à la détumescence. Cette jouissance tend au contraire à l’illimité. Ici aussi les péripéties sont au rendez-vous, dans les cas où une femme devient trop femme, négligeant son rapport au phallus. La répétition apparaît alors dans le maintien d’un rapport avec un homme lointain, impuissant, avec qui les rencontres des corps sont quasi impossibles. Le phallus est absent de ces relations, et il ne lui reste qu’à attendre infiniment une parole de cet homme idéal, jusqu’au désespoir.

Dans le cours d’une analyse, le sujet peut passer par toutes les péripéties de ces répétitions fantasmatiques. La répétition, telle que Freud en parle, est une façon de se remémorer en acte un événement d’un passé lointain et refoulé, sans s’en souvenir. Dans les cas paradigmatiques, ce travail conduira le sujet à retrouver la formule du fantasme fondamental qui organise ces répétitions et qui fonde le rapport du sujet à l’autre sexuel. C’est ce que J.-A. Miller appelle une « opération-réduction » [6] dans l’analyse qui se fait par répétition. C’est un passage du multiple de la répétition à la formulation qui fait Un, et elle permettra une traversée du fantasme.

Freud décrit la période qui précède la fin d’une analyse comme un état de guerre. Le sujet qui a fait le tour de toutes ses répétitions se trouve devant ce que J.-A. Miller a appelé L’os d’une cure  [7], c’est-à-dire une jouissance liée au corps et irréductible. À ce moment-là, on peut s’attendre à une exacerbation côté homme, d’un appel à une identification phallique renouvelée et d’autant plus forte, et une intensification du fantasme organisé autour de l’objet fétiche. Du côté femme, on s’attendra à une exacerbation du ravage dans la relation avec un homme châtré, impuissant et impossible. Pour Freud, cette aggravation de la jouissance avant la fin de l’analyse n’est pas un obstacle. Bien au contraire. Cette présence de « l’ennemi » est nécessaire, car on ne peut pas vaincre un ennemi quand il n’est pas présent. C’est alors que commence le dernier combat de l’analyse que Freud appelle la perlaboration. Un corps à corps avec la jouissance, soutenu par le transfert, qui se terminera, il faut l’espérer, non pas par un asséchement de la jouissance, mais par un nouage symptomatique. En effet, dans L’os d’une cure, J.-A. Miller décourage l’espoir d’aller jusqu’au au bout de la jouissance. La jouissance ne se réduit pas à zéro. Elle ne fait que se déplacer. Si elle désinvestit le fantasme, elle devra investir le symptôme, et ceci sans doute par une décision plus ou moins insondable, mais pas sans le travail dur et fastidieux de la perlaboration.

Je propose que la jouissance désinvestie du fantasme et investie dans le symptôme comme partenaire est un dépassement du binaire sexuel homme/femme. Le sujet construit alors une jouissance qui n’est ni toute phallique, ni toute Autre. C’est une jouissance singulière au sujet qui régule son rapport avec son partenaire-symptôme. N’est-pas cela le troisième sexe [8] dont parle Lacan ? C’est en tout cas la thèse qu’a soutenu Marie-Hélène Brousse lors des dernières journées de l’ECF.

[1] Intervention lors d’une table ronde intitulée « Décider le désir » aux XVIIe Journées de la Revue la Escuela lacaniana de Psicoanalisis à Barcelone les 24 et 25 novembre 2018.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2004.

[3] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits II, Paris, Seuil, 1999, p. 211.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, texte établi par Jacques-Alain Miller, 1975, p. 13 : « l’objection de conscience faite par un des deux êtres sexués au service à rendre à l’autre ».

[5] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », op. cit., p. 211.

[6] Miller J.-A, L’os d’une cure, Paris, Navarin éditeur, 2018, p. 20.

[7] Ibid.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXVI, « La topologie et le temps », 1978-1979, inédit.




Une question de goût ?

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Désir et pulsion

Décider le désir – le titre de cette table – voilà précisément ce que le névrosé échoue à réaliser[1]. Que ce soit sous la forme de l’insatisfaction dans l’hystérie, de l’impossible pour l’obsessionnel, ou de la menace de disparition dans la phobie, le désir est pour le névrosé toujours marqué par un moins. Si le désir s’accompagne d’un non, la pulsion est toujours un oui, elle se satisfait toujours. D’où la question, formulée par Jacques-Alain Miller, de savoir « […] si le désir peut ou non se faire équivalent à la pulsion, et pour cela on peut se poser la question de ce qu’est la volonté de jouissance après la fin de l’analyse ; c’est-à-dire, à un moment où le désir, décidé, pourrait à la fin de l’analyse, équivaloir à la volonté de jouissance ». [2]

À la fin du Séminaire XI, Lacan formule ceci : « […] après le repérage du sujet par rapport à a, l’expérience du fantasme fondamental devient la pulsion. Que devient alors celui qui a passé par l’expérience de ce rapport opaque à l’origine, à la pulsion ? Comment un sujet qui a traversé le fantasme radical peut-il vivre la pulsion ? »[3] Lacan conclut cette ultime leçon du Séminaire XI par l’affirmation que « Le désir de l’analyste n’est pas un désir pur. C’est un désir d’obtenir la différence absolue, celle qui intervient quand, confronté au signifiant primordial, le sujet vient pour la première fois en position de s’y assujettir. Là seulement peut surgir la signification d’un amour sans limite, parce qu’il est hors des limites de la loi, où seulement il peut vivre. »[4]

Le repérage du sujet par rapport à l’objet a lui permet de se réaliser comme sujet. Si nous nous rapportons au développement de Lacan dans « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », ceci implique pour le sujet d’accéder, au-delà des idéaux de la personne, à ce qu’il a été comme objet a pour l’Autre dans son érection d’être vivant, dans sa venue au monde. C’est ainsi, nous dit Lacan, « […] que le sujet est appelé à renaître pour savoir s’il veut ce qu’il désire… »[5] Lacan ajoute que « C’est là un champ où le sujet, de sa personne a surtout à payer pour la rançon de son désir ».[6] Le désir a donc à être racheté, mais de ce que nous avons été comme objet libidinal. Nous voyons ainsi qu’il ne faut pas attendre le dernier Lacan pour trouver dans son enseignement comme résultat de la fin de l’analyse une articulation entre marque de jouissance et désir.

Isoler la différence absolue équivaut dans une analyse à isoler la cause du désir comme rencontre contingente avec la singularité de jouissance. Cette rencontre en psychanalyse nous l’appelons trauma. Jacques-Alain Miller précise que la différence absolue ne se lie à aucune pureté et qu’elle s’articule à ce que Lacan n’hésitait pas à appeler la saloperie[7]. De ce dont il s’agit, dès lors, c’est de pouvoir isoler la saloperie de chacun comme cause du désir. C’est pourquoi Jacques-Alain Miller souligne que l’aphorisme de Lacan, l’interprétation vise la cause du désir, veut dire que l’interprétation vise la jouissance[8].

Le désir décidé dans une analyse est le désir d’approcher la jouissance. Jacques-Alain Miller affirme que « Tout ce qu’on arrive à cerner et à nommer du désir, c’est une jouissance. A la place du Que veux-tu ? comme réponse on obtient essentiellement Ici il y a la jouissance […] ».[9] Si nous mettons l’accent sur la possibilité de renoncer à la jouissance, il est impossible de renoncer à une éthique du sacrifice phallique à l’Autre. Cependant, la perspective ouverte par Lacan dans son dernier enseignement en dévoilant le fait que l’Autre véritable est le corps, et non le langage, passant ainsi du plan ontologique au plan ontique, permet de penser la dimension de la jouissance impossible à négativer et de « […] libérer l’accès à la jouissance comme impossible à négativer,  que le sujet ne soit plus contraint de voler de la jouissance à la dérobée, si je puis dire, qu’il n’en soit plus séparé, mais qu’il puisse avec elle passer, si je puis dire , une nouvelle alliance ».[10]

Il ne s’agit donc pas d’une ascèse pour atteindre la vertu. Il s’agit d’une nouvelle alliance avec la pulsion, avec la jouissance impossible à négativer, étant entendu que l’Autre de la jouissance c’est le corps. Un corps marqué d’une contingence de jouissance impossible à barrer, avec laquelle il est seulement possible de se réconcilier. C’est pourquoi la finalité d’une analyse est de retraumatiser le sujet pour que le désir en vienne à prendre sa force de jouissance comme cause. Ceci suppose la traversée de l’objet imaginaire du fantasme à l’objet réel pulsionnel, pour accéder à un symptôme sans conflit. À un « je suis ça ». À la contingence qui cesse de ne pas s’écrire, à mon sinthome.

Produire la différence absolue est ce qui peut permettre une nouvelle alliance avec la jouissance. Lorsque Lacan parle d’un « amour sans limites » il nous renvoie à un amour pour le réel sans loi. Pouvoir dire mieux ce réel sans loi serait le sinthome. Dans « L’étourdit », Lacan énonce que « […] le jugement de même, jusqu’au dernier, reste fantasme, et pour le dire, ne touche au réel qu’à perdre toute signification. De tout cela, il saura se faire une conduite ».[11]

Consentir au sinthome permet un jugement qui ne soit pas fantasme, parce que le sinthome annule la distinction entre symptôme et fantasme et permet une nouvelle alliance avec la jouissance.

Cette nouvelle alliance avec la jouissance est celle qui permet au névrosé de cesser de s’offrir, comme dans le christianisme, en tant qu’objet sacrificiel de la complétude de l’Autre. Elle est très différente de la solution élucidée par Jacques-Alain Miller à propos du phénomène djihadiste, où l’alliance, sans passer par la sublimation, s’établit entre l’identification et la pulsion.[12] Au contraire, une nouvelle alliance avec la jouissance, comme résultat d’une analyse, suppose de penser la possibilité d’une jouissance qui n’ignore pas la castration, mais dégagée de l’hypothèque du fantasme.

Le fantasme est la thérapeutique du trauma et il est le support du désir, mais d’un désir équivalent à la répétition. Jacques-Alain Miller indique dans son cours Du symptôme au fantasme et retour ce qui suit : « […] Ce que Lacan nomme la voie du désir n’est pas autre chose que la voie de la jouissance, là où elle se différencie du plaisir, c’est-à-dire là où elle excède le fantasme ».[13]

La voie du désir implique alors un au-delà, ou il serait peut-être plus approprié de dire un en deçà du fantasme.  Il s’agit d’une relation avec l’origine, avec la pulsion. Pour Lacan le problème du névrosé ne se situe pas au niveau de la jouissance, ce qu’il appelle « couleur de vie », mais au niveau de l’hypothèque, qui suppose que la pulsion croit trouver dans le fantasme son objet.

Traduit de l’espagnol par Jean-François Lebrun

[1] Intervention lors d’une table ronde intitulée « Décider le désir » aux XVIIe Journées de la Revue la Escuela lacaniana de Psicoanalisis à Barcelone les 24 et 25 novembre 2018

[2] Miller, J.A., « Del amor a la muerte », en Conferencias porteñas. Tomo 2. Buenos Aires, Paidós, 2009, p. 62.

[3] Lacan, J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1973, pp.245-246.

[4] Ibid., p. 248.

[5] Lacan, J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 682.

[6] Ibid., p. 683.

[7]  Miller, J. A., « Choses de finesse en psychanalyse », [2008-2009], L’Orientation lacanienne, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII, leçon du 19 novembre 08.

[8] Ibid., leçon du 26 novembre 08.

[9] Ibid., leçon du 11 février 09.

[10] Ibid., leçon du 1er avril 09.

[11] Lacan, J., « L’étourdit », Autres écrits , Paris, Seuil, 2003, p.487.

[12] Miller, J. A., « En direction de l’adolescence », Après l’enfance, Collection la petite girafe, n° 4, Paris, Navarin/ Le Champ Freudien, 2015.

[13] Miller, J. A., « Du symptôme au fantasme et retour » [1982-1983], L’Orientation lacanienne, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII.
 

 




Le désir, un enjeu politique

« Il faut dire que le désir d’être le maître contredit le fait même du psychanalyste : c’est que la cause du désir se distingue de son objet. »[1]

Cette citation dans « Radiophonie » me parait adéquate pour introduire la portée politique du désir en ces journées intitulées « Veux-tu ce que tu désires ? »[2]. Un titre qui, pris dans la logique selon laquelle l’objet du désir est un objet qui est en amont du désir même, peut traduire – du moins c’est la lecture que je propose – dans une autre demande : « Veux-tu le désir ? », « Veux-tu désirer ? ».

Notre époque n’est pas l’époque du désir, qui se soutient précisément de l’écart entre la cause du désir et son objet, mais l’époque dans laquelle le désir est silencieux, anticipé dans chacune de ses manifestations, au bénéfice de la jouissance immédiate.

Le discours capitaliste « sait » que la racine du désir se noue avec la jouissance, que ce qui se rencontre sur le chemin du désir n’est pas un objet articulable, mais plutôt la jouissance. Et le sujet contemporain croit à l’illusion capitaliste de pouvoir se réapproprier la jouissance qui « lui appartiendrait » grâce à la consommation des objets, annulant ainsi la dimension de la castration que fonde le désir. La « plus-value » – rappelle Lacan – « est la cause du désir dont une économie fait son principe : celui de la production extensive, donc insatiable, du manque-à-jouir »[3].

Nous pouvons définir la position du sujet contemporain – en nommant ainsi l’effet individuel que produit le lien social – comme connotée par la stupidité, indiquant ainsi une position de jouissance par rapport à qui n’en veut rien savoir et rien céder, qui donc ne s’inscrit pas subjectivement. Je propose que son partenaire politique, l’Autre en qui il s’en remet, soit ce que Lacan représente par la canaille.

Dans L’éthique de la psychanalyse, Lacan parle de l’idéologie de l’intellectuel de droite comme « de ne pas reculer devant les conséquences de ce que l’on appelle le réalisme, c’est-à-dire, quand il le faut, s’avouer être une canaille »[4].

Le « réalisme » dont parle Lacan touche au fait de savoir que tout est apparence, que l’idéal est une construction illusoire, et en faire l’usage pour un propre gain de jouissance. Je propose que la canaille puisse faire un usage politique dans la mesure où sa position s’articule avec le sujet contemporain, auquel il pourra se présenter comme son Autre, et, à l’endroit où se présente le manque qui creuse le désir, y situer précisément la canaillerie même, son « réalisme ». Un Autre qui se fait garant et qui autorise le sujet à rester dans un je n’en veux rien savoir de la jouissance – donc dans la stupidité, que Lacan définit sans espérance [5]. Avec des conséquences qui peuvent cependant aller plus loin.

Sur la trace de La banalité du mal, Hannah Arendt, dans le texte Quelques questions de philosophies morales, continue de s’interroger sur comment a-t-il été possible que presque tout un peuple, le peuple allemand, ait pu perdre toute référence morale et étique au moment de l’ascension du nazisme, se faisant complice des atrocités de ce régime. Elle identifie dans la perte de la mémoire une des clés de cette transformation : « Si je me refuse de m’en rappeler, en effet, je me transforme en une créature prête et prédisposée à accomplir n’importe quel acte. […] Le pire des maux n’est donc pas le mal radical, mais le mal sans racine. Et précisément parce qu’il n’a pas de racine, ce mal ne connaît pas de limites »[6].

Il me semble que l’on peut entendre le refus de s’en rappeler dont parle H. Arendt comme le « réalisme » dont parle Lacan, un réalisme qui se fonde sur la réalité nue et crue, hic et nunc. D’autre part, dans …ou pire, Lacan dit : « la canaillerie n’étant pas héréditaire selon la psychanalyse, mais tenant toujours au désir de l’Autre d’où l’intéressé a surgi […] si le désir dont il est né est le désir d’une canaille, c’est une canaille immanquablement »[7]. Lacan fait référence au désir qui a présidé sa venue au monde, mais nous pouvons étendre ce qu’il nous propose du désir en jeu, au niveau collectif, ce qui gouverne dans sa relation aux sujets avec qui il est en rapport. Si le désir d’une canaille est en jeu, dans le sens objectif et suggestif, on obtiendra immanquablement une canaille.

C’est ainsi que le sujet contemporain peut trouver un Autre qui le légitime à son tour dans une position de canaille, autour de laquelle H. Arendt s’interroge.

Freud avait mis en relief quelque chose d’analogue en rapport à ce qui se passe à la guerre, montrant comment la condition de la guerre permettait aux hommes de se laisser aller à des actes de cruauté et de brutalité incompatibles avec leur morale dans des situations normales[8]. Il avait attribué ce déchainement à l’absence d’une fonction régulatrice surmoïque liée à la culture et à la tradition. Ensuite, avec l’introduction de la pulsion de mort, il identifie plutôt dans la libido, donc dans la dimension du désir, ce qui peut faire obstacle à la force obscure de la jouissance que la guerre peut déchainer pour chaque sujet.

Cependant la situation de guerre, du moins celle à l’époque de Freud, était caractérisée par une condition qui ne touche pas, généralement, le sujet contemporain, à savoir le risque de la vie à proprement parlé. Aussi cruel que puisse se révéler un sujet dans cette condition extrême, il s’agissait, quoi qu’il en soit toujours, d’une condition dans laquelle il risquait la vie, chose qui ne vaut pas pour la position de la canaille.

Pour conclure, le désir d’être maitre, maitre du discours depuis une position non-dupe, c’est-à-dire sans aucune croyance et sans aucun risque, est le désir propre à la canaille, qui le mettra dans la position de pouvoir rencontrant le consentement de ceux qui n’en veulent rien savoir de leur propre position de jouissance, à savoir l’écart entre la cause du désir et de son objet.

Donc, des deux, l’une : ou suivre le désir de la canaille, qui impose et légitime une jouissance qui serait égale pour tous, excluant chaque différence ; ou décider le désir, pour pouvoir accueillir, par cette voie, la jouissance propre à chacun, par rapport au fait « qu’il n’y a pas de tous […] mais des épars désassortis »[9].

Texte traduit de l’italien par Eleonora Renna

[1] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 419.

[2] Intervention lors d’une table ronde intitulée « Décider le désir » aux XVIIe Journées de la Revue la Escuela lacaniana de Psicoanalisis à Barcelone les 24 et 25 novembre 2018

[3] Ibid., p. 435.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 215.

[5] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, op. cit., p. 542.

Quand Lacan parle de la nécessité de refuser l’analyse aux canailles, puisqu’ils deviendront irrémédiablement stupides.

[6] Arendt H., Alcune questioni di filosofia morale, (Quelques questions de philosophies morales) Turin, Einaudi, 2015, p. 54 et suivantes.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 199.

[8] Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Opere, vol. 8, Turin, Bollati Boringhieri, 1976, p. 128.

[9] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, op. cit., p. 573.