Discours et jouissances mauvaises

Visuel : Sigalit Landau

Il se trouve que j’interviens en fin de journée [1]. Ce n’est pas pour clore la journée, c’est plutôt pour la prolonger, pour marquer des ponctuations, des résonnances. Comme les jeux de ce qui ne peut s’écrire comme frontières sur l’eau, contrairement au sable, que nous a fait voir Sigalit Landau. Ces jeux sur les frontières de l’eau nous parlent davantage que les tentatives d’élever des murs en méditerranée que Marine de Haas a fait valoir pour nous, ou les tentatives d’élever des frontières en mer d’Irlande comme le Backstop de Theresa May.

Il y a résonance, résonance entre discours. Ce mot a été promu par Lacan, mettant en valeur que, pour l’être parlant, il n’y a pas de formes de vie sans discours qui nous font vivre, qui nous guident, qui nous indiquent comment vivre. Ces discours nous font vivre, mais il y a aussi des discours qui nous font mourir, qui nous tuent. Dans les discours, il y a toutes les formes possibles de formuler le vœu de mort. Explicite, implicite, allusif… Tout ce que la rhétorique permet de dire et de ne pas dire entre les lignes. Toutes les ressources que Vincent Stuer a rappelées. Ou tous les glissements de sens des mots qu’ont mis en valeur Guillaume Le Blanc, ou Youri Lou Vertongen. L’argument du colloque s’appuyait sur les paradoxes de la rhétorique de certains discours qui tuent : « Leur caractère est insidieux, car ils n’ont rien de véhément. Les agents de ces discours qui tuent se présentent comme des grands serviteurs de l’État, voire même comme des héros modernes sacrifiant leur humanité pour faire leur devoir » disait Gil Caroz dans son argument. Ces agents peuvent être étatiques ou super-étatiques, comme on le voit spécialement dans les discours issus des instances de l’UE, s’exprimant au nom de valeurs communes, laissant au niveau des particularités nationales les intérêts passionnels. Gemma Calvet a fait entendre la dimension éthique qui réside au cœur du discours de l’Europe. Mais pourtant le fait de tenir un discours politique en s’appuyant sur ces valeurs élevées n’est pas sans présenter des paradoxes.

Les effets paradoxaux de l’Europe et son discours des valeurs

C’est ce qu’avait aperçu Jean-Claude Milner dans son livre de 2003 [2] sur Les Penchants criminels de l’Europe démocratique. Comme l’Europe laisse au niveau des nations les passions mauvaises nationalistes et la responsabilité des guerres, elle ne parle que de paix. Moyennant quoi, cette paix dont elle parle la met dans une grande difficulté pour comprendre le monde dans lequel il y a des guerres. On le voit en particulier dans la grande difficulté qu’elle a pour intervenir dans les labyrinthiques guerres du Moyen-Orient.

Milner avait fait valoir ce paradoxe mais aussi Hans Magnus Ezenberger qui, dans son beau livre Le doux monstre de Bruxelles (2011), présentait à la fois les énormes mérites de la bureaucratie bruxelloise, et les sources du rejet dont elle peut faire l’objet. Il citait avec beaucoup d’éloge les livres de l’écrivain autrichien Robert Menasse parlant de la réalisation d’une bureaucratie enfin à la hauteur de celle qu’avait réussi à construire Joseph II en Autriche en son temps [3].

Mais il y un mais, l’expansion de cette bonne bureaucratie, est aussi non démocratique. Car dans l’UE, la séparation des pouvoirs est abolie. Le Parlement est élu, mais il n’a pas l’initiative des lois. Cette prérogative est à l’initiative de la Commission. Or, la Commission est l’institution dans laquelle il n’y a pas de légitimation démocratique. La triade, Parlement-Conseil-Commission, avec toutes ses qualités, a néanmoins un aspect démocraticide. Là se situe l’originalité de ce pouvoir étrange qu’incarne le discours de l’UE comme tel et sa pédagogique insistance qui lui tient lieu de douce rhétorique démocratique.

Discours qui veulent explicitement tuer : USA

Par contre, la rhétorique américaine, que Vincent Stuer opposait très justement au manque de rhétorique européenne, peut être beaucoup plus brutale, sans aucune douceur. Il y a aux États-Unis des discours qui veulent tuer. Celui qui, le 28 octobre, a tiré dans la synagogue de Pittsburgh, en tuant onze personnes un jour de shabbat l’a fait en disant : « Tous les juifs doivent mourir ». Il l’a écrit sur les réseaux sociaux avant de passer à l’acte.

Moyennant quoi, Howard Fineman, de la chaîne NBC, en tire les leçons suivantes : « Sans diminuer la souffrance et la mort de qui que ce soit d’autre, il est triste de constater que face à l’effondrement des valeurs sociales et politiques, les Juifs jouent souvent le rôle des canaris dans la mine de charbon. » Et il poursuit et fait de ce passage à l’acte le « signe de la vision cynique et impitoyable du président Trump […] [qui] déchire une société déjà soumise au stress du changement générationnel, démographique, technologique, économique et social ».

Au fond, cette violence à ciel ouvert fait aux États-Unis que la haine, comme Jonathan A. Greenblatt, Président de l’Anti-Defamation League, l’a soutenu dans un article récent « devient mainstream » [4]. Le surgissement de la haine au premier plan, est aussi un point qu’un professeur de neurosciences, Richard A. Friedman, a repris. Dans un article intéressant de neurosciences appliquées « Lorsque que quelqu’un, dit-il, comme le Président Trump déshumanise ses adversaires, il les situe au-delà de l’atteinte de l’empathie, leur enlève leur protection morale et rend plus facile de leur faire du mal. Si vous avez des doutes sur le pouvoir de la parole politique de fomenter la violence, alors rappelez-vous l’expérience classique du psychologue de Yale Stanley Milgram, qui au début des années soixante étudia la disposition d’un groupe d’hommes à obéir à une figure d’autorité. […] [Il montrait] combien facilement on peut être poussé à faire des choses terribles simplement en obéissant aux ordres » [5]. C’est là où « words can break the bones », selon le proverbe que Gianfranco Pasquino nous rappelait.

La dénonciation de la haine peut devenir mainstream de bien des façons, dans les discours politiques américains. Mais une des particularités de la rhétorique américaine est le miroir entre d’un côté le discours politique ou discours du maître, qui se tient sur la place publique, et de l’autre le discours universitaire qui se tient sur les campus et qui se veut ; parfaitement, ou le mieux possible, expurgé des discours qui tuent ou excluent. En Europe aussi nous avons cette opposition, entre les discours qui sont dans la rue et les discours qui sont dans l’université. Comme ici, dans ce Forum, personne parmi ses participants ne serait partisan des discours qui tuent. Ils sont dehors. Mais là encore, cette opération ça n’est pas sans restes.

Les paradoxes du discours universitaire

L’université s’est acharnée à tenir un discours vidé de ces passions haineuses et pourtant les étudiants ne se sentent pas pour autant liés les uns aux autres par l’amour comme l’aurait voulu Simone Weil, invoquée dans notre Forum. Le politiquement correct s’est efforcé de régner, plus sincèrement certainement que le discours de Kurz cité par le Pr Wolfgang Petritsch. Pourtant le sentiment de solitude des étudiants n’a jamais été aussi grand. La génération postmillennials, née après 1995, la génération « Gen-Z », a développé davantage d’angoisse et une plus grande hypersensibilité. Les taux de suicide ont augmenté de manière spectaculaire dans les universités américaines depuis les années 2011-2012 (+25% chez les garçons et +70% chez les filles) [6]. C’est pour ça que la tâche du politiquement correct est sans fin. Après avoir tenté de toucher au niveau des grandes catégories des discours qui tuent ou excluent, on essaie d’aller plus loin pour déminer les pouvoirs délétères des discours.

Récemment, un mot a fait son apparition sur les campus américains : « la microagression ». Le professeur Derald Wing Sue, de l’université Columbia, à New York, a publié en 2010, Microaggressions in Everyday Life. Race, Gender, and Sexual Orientation. Le chercheur définit ainsi les microagressions : des insultes ou attitudes « intentionnelles ou non » qui « communiquent des messages hostiles ou méprisants ciblant des personnes sur la seule base de leur appartenance à un groupe marginalisé ». L’extension du champ des microagressions, qui semble fondée pour certains, et porteuse d’espoir, est pour d’autres plutôt génératrice d’excès et va en rajouter en termes de ségrégation entre communautés [7].

Les partisans des deux positions s’affrontent. On retrouve là une question qui fait débat au sein des politologues américains, et qui aussi intéresse l’Europe. Il s’agit de la politique des identités, et de l’opposition qu’elle peut engendrer entre communautés de discours une par une, avec la question d’un bien commun ou d’un universel qui s’évanouit.

Les communautés de discours et le bien commun

On le sait, la campagne d’Hillary Clinton avait été tout entière fondée sur le ciblage de différentes minorités (Black ou Latinos), les femmes, et les minorités sexuelles, précisant à chacun les droits supplémentaires qu’elle ajouterait si elle était élue. C’était une politique des identités. Son slogan de campagne « Stronger together » mettait en exergue cette juxtaposition identitaire. L’addition des forces. De son côté, Bernie Sanders centrait sa campagne sur un point commun : les inégalités économiques, les méfaits des banques expropriant à tour de bras depuis la crise des subprimes, et les méfaits de Wall Street. Il reprenait la mouvance Occupy Wall Street, reprochant à Hillary sa trop grande propension à faire des conférences pour ces mêmes banquiers.

Au lendemain des élections présidentielles, un article du politologue Mark Lilla de l’université de Columbia, a considéré que l’échec de Mme Clinton était celui d’une orientation politique fondée sur une politique des identités, qu’il fallait y renoncer, qu’il fallait passer à autre chose et qu’il fallait définir un bien commun pour l’Amérique comme telle, dans lequel puisse se reconnaître l’ensemble des démocrates Américains [8]. Au fond, il reprochait à cette politique des identités d’être dispersive.

Face à cette menace de dispersion, là où Lilla ne voit qu’une impasse, Judith Butler, voit au contraire une issue. Dans son dernier livre [9], traduit en français par le titre Rassemblement, mais qui en anglais s’appelle Towards the Performative Theory of Assembly, elle poursuit sa théorie dite « performative » de la sexuation et elle le fait au niveau des groupes. Elle situe la nécessité des rassemblements communautaires ou communautaristes définis à partir du fait qu’ils ne peuvent pas être reconnus par le discours commun. Cette impossibilité de représentation les définit et définit du même coup la possibilité d’un lien social fait à partir des exclus de la représentation. Elle souligne la force des mouvements de type Occupy. « Être là, se tenir debout, respirer, se déplacer, rester immobile, parler, se taire sont autant d’aspects d’un rassemblement soudain, d’une forme imprévue de performativité politique. Il importe que les places publiques débordent de monde, que des gens viennent y manger, y chanter, y dormir, et qu’ils refusent de céder cet espace… je serai transformé par les connexions avec les autres. » [10] C’est le contraire du rassemblement opéré par la banque centrale de la haine qu’incarne le populisme trumpien. Un rassemblement de l’amour qui pourrait se passer de toute référence à un universel partagé. Elle résout le problème du passage entre les identités vulnérables et les revendications de droits politiques en superposant ces deux niveaux par le rassemblement performatif étendu. L’articulation de ces niveaux est cruciale pour savoir si en effet pour nous protéger des discours qui tuent, les droits auxquels nous pouvons faire appel sont les droits des citoyens ou les droits de l’Homme ?

Contre les discours qui tuent. Droits des citoyens, Droits de l’homme

Notre époque est non seulement celle des discours qui tuent mais aussi celle de guerres de fait, de guerres sans déclarations, de guerres entre états dysfonctionnels, ou faillis, d’autres guerres menées par des hyperpuissances blessées, ou des guerres de religion, toutes guerres qui envoient sur les routes de l’exil des migrants par millions. Les droits des migrants passent au premier rang des préoccupations de nos démocraties et ces droits vont contre ces discours qui tuent et les conséquences des guerres. Mais comment situer le niveau d’articulation entre, précisément les droits de ceux qui ont quitté leur pays et n’ont pas de nouvelles citoyennetés ? Certains comme Giorgio Agamben en font la preuve de la fin de la démocratie parlementaire libérale remplacée par l’état d’exception permanent déclarant privé de droits celui qui n’est plus citoyen de nulle part. Il y voit l’actualisation de la figure du banni en Droit Romain, de l’homo sacer [11]. Et il doute de la puissance des droits de l’homme pour accueillir le sacer, celui qui sépare. Au contraire, J.-C. Milner montre que c’est cette question du migrant, de celui qui n’est plus citoyen, qui renouvelle la lecture des droits de l’homme et du citoyen. Il considère, à l’opposé de la critique marxiste qui dénonçait les droits de l’Homme comme le pur semblant bourgeois, que ces droits sont parfaitement incarnés et ont à être incarnés comme les droits de l’être parlant saisi par sa qualité d’être parlant [12]. Et il rapproche ces droits de l’Homme des droits du corps de l’être parlant de ce qu’a promu dans son dernier enseignement Lacan sous le nom du parlêtre qui a un corps. Il dit : « L’homme de la Déclaration annonce l’homme/femme du freudisme : à la différence de l’homme des religions et des philosophies, il n’est ni créé [celui des religions] ni déduit [celui des philosophies], il est né ; en cela consiste son réel. » [13] Il constate : « Face aux campements de réfugiés, le langage marxiste est frivole. Les droits commenceraient donc avec les excréments et les sécrétions ? … Quand bien même on a retiré aux individus leurs mérites et démérites, leurs actions innocentes ou coupables, leurs œuvres en un mot, ce qui reste a des droits. Guenille, ordure, tombeau, la plupart des religions, des philosophies et des héroïsmes méprisent cette part maudite » [14].

En effet, cette considération du migrant qui se retrouve pris dans ces camps, dont le dispositif d’accueil qui peut devenir, comme l’a souligné Guillaume Le Blanc, si vite carcéral, rejoint l’accent que Lacan mettait sur sa distance à l’égard de la croyance à l’histoire. À la fin de son séminaire sur Joyce, il note ceci : « Joyce se refuse à ce qu’il se passe quelque chose dans ce que l’histoire des historiens est censée prendre pour objet. Il a raison, l’histoire n’étant rien de plus qu’une fuite, dont ne se racontent que des exodes. […] Ne participent à l’histoire que les déportés : puisque l’homme a un corps, c’est par le corps qu’on l’a. Envers de l’habeas corpus. » [15]

C’est en effet l’enjeu que nous posent les migrants, cette condition qui est la nôtre de plonger dans une histoire qui est fuite. Même s’il ne s’agit que de 3% de la population mondiale, comme le notait François Herrand cité par Martin Deleixhe ce matin, c’est toute l’importance qui se joue dans le pacte pour les migrations des Nations Unies, qui a été concocté entre quelques 190 pays et finalisé le 13 juillet 2018, et qui doit être approuvé formellement à Marrakech le 10 décembre. Un à un, les gouvernements d’Europe centrale ont dit leur position, qu’ils ne voteraient pas, ils sont suivis par d’autres pays européens comme l’Italie et bien sûr par les États-Unis. Pourtant, ce pacte sera sans doute signé par un nombre assez important de pays. Les Nations Unies préparent, après le pacte sur les migrants, un pacte sur l’asile et le droit d’asile comme tel.

Les populismes d’aujourd’hui et ceux des années trente

L’opposition des discours des populistes face à toute norme sur l’accueil des migrants est fondamentale. Au-delà de ce point, il faudrait situer la différence entre le populisme contemporain et les populismes des années trente sur la désignation d’un bouc émissaire. Un politologue, Raphaël Liogier, a récemment proposé : « Le populisme actuel est foncièrement original, empreint d’angoisse collective face à la globalisation (que ce soit sous la forme de l’‘‘immigration rampante’’, du ‘‘capitalisme sans frontière’’, de ‘‘l’islamisation du monde’’), et surtout postidéologique. Contrairement aux années 1930, où il se nourrissait de solides doctrines marxistes ou racialistes, le populisme d’aujourd’hui, héritier de la perte de crédibilité des grandes idéologies qui ont marqué le XXe siècle, est en effet opiniologique. » [16] En ce sens, l’invention d’Orban par la démonisation personnelle de Soros, telle que l’a montrée Kinga Goncz s’inscrit dans la série. Si l’on manque d’arguments anti-migrants, en Hongrie où ils sont si peu nombreux, alors Soros peut être désigné comme cause de tout le mal. Cette invention nominative fait partie de la liste des objets variables des populismes idéologiques. Liogier en conclut : « C’est en cela que l’on peut le qualifier de populisme liquide : il se révèle fluctuant dans le fond (le contenu doctrinal, ses logiques d’exclusion peuvent changer d’objet, allant du musulman au Rom, en passant par le Juif, le journaliste, l’immigré et l’homosexuel, selon les combinaisons les plus volatiles), et dans la forme (les opinions cosmopolites, les angoisses collectives, les frustrations circulent désormais via Internet à l’échelle de la planète sans contrôle idéologique clair, créant un effet d’immédiateté). » [17] J’ajouterais cependant que nous ne pouvons pas nous réjouir si vite de cette différence. Le populisme liquide, celui du liquide contemporain, peut changer d’ennemis tous les jours, il n’en est pas moins producteur d’un effet de l’un. Il produit ce qu’un autre politologue a appelé une « banque centrale de la haine » [18]. En effet, il peut changer mais il s’agrège. On obtient certes différemment le nationalisme tribal, l’effort de régénérescence d’une société prétendue décadente, dont parlait le fascisme des années trente se regroupant autour d’un chef et d’une doctrine solide. Pas de sens du sacrifice certes dans le populisme trumpien, mais un appel à une jouissance sans limite de jouir de la multiplicité des ennemis à abattre, de ceux qui ne jouissent pas comme moi.

Le besoin de rhétorique et les fake news

Nous avons besoin d’une rhétorique pour faire face à ces effets, à cette rhétorique de la haine comme Vincent Stuer l’a fait remarquer, et aussi pour faire face aux fake news que Michael Dougan a si bien fait valoir. Certes, la prolifération de ces fausses nouvelles est favorisée par le déclin des idéologies qui nous étaient communes, des grands récits, comme disait Lyotard, ou de ce qui faisait bien commun, sous la forme d’un idéal. Mais pour autant, l’absence de grands récits communs a une autre conséquence que la fragmentation. C’est que tous les récits communs sont maintenant remplacés par une seule exigence, celle d’être scientifique, celle de régner par la preuve, par l’evidence based. Et en effet, il y a quelque chose de puissant dans la déségrégation de la science. La science nous libère de nos particularités. Comme le dit Jacques-Alain Miller : « Si la science est déségrégative dans ses conséquences techniques, c’est parce que son discours exploite un mode très pur du sujet, un mode universalisé du sujet. Le discours de la science est fait pour et par tout un chacun qui pense Je pense, donc je suis. Ce discours annule les particularités subjectives, qui crient et se rebellent » [19].

Donc, premier temps, libération, déségrégation, construction d’un espace de raison commun. Puis deuxième temps, insurrection des jouissances, le calcul accentue ce qui résiste à son inclusion, il provoque l’insurrection de ceux qui se refusent à TINA, à There Is No Alternative. Si la raison dit qu’il n’y pas d’autre alternative, alors je renverse la table de la raison. La globalisation produit la révolte des laissés pour compte du marché universel qui est un pur calcul. C’est aussi bien en Europe à l’intérieur d’États complexes la résistance des nations particulières comme l’Irlande, la Catalogne, l’Écosse. C’est aussi l’histoire européenne qui revient comme un boomerang pour séparer les divers peuples issus de la colonisation qui se retrouvent plongés dans les marchés communs. En Amérique, ce sont les peuples indigènes, qui de la Terre de feu à l’Alaska, revendiquent la reconnaissance d’une culture et de droits qui ne peuvent se résorber dans l’universel. Au fond, partout, les jouissances particulières se refusent à s’uniformiser. Alors bien sûr la science et son discours tentent de recréer une sorte de sagesse où tout pourrait s’agréger, comme par exemple les néo-sagesses des fêtes californiennes de type Burning Man. Où la contemporanéité se propose de donner en spectacle le traitement de toutes les jouissances dans une parade de la fierté technologique. Mais il semble bien que les jouissances restent séparées, y compris dans les diverses sectes qui veulent les regrouper ou les juxtaposer dans un Autre de synthèse New Age.

Le populisme des années trente et le multiple de la jouissance d’aujourd’hui

Le multiple du populisme contemporain fait converger les multiples colères ou rages sur un même leader qui se retrouve dans la position de jouissance sans limites, cet objet homogénéisant les jouissances que Freud avait isolé dans sa Massenpsychologie, un phallus réel dit Lacan. Les réseaux sans leader, comme les Gilets jaunes en France, quelle que soit leur hétérogénéité, ont aussi besoin d’un objet unifiant. C’est alors le bouc-émissaire qu’ils mettent en commun : Emmanuel Macron.

Mais il y a aussi dans nos populismes et dans nos civilisations, un principe de déshomogénéisation qui est à l’œuvre, celui qui s’entend dans le lien qui s’est établi entre les droits des femmes et les droits des minorités sexuelles. Elles produisent un effet déségrégatif qui déplace la situation des années trente. Le surgissement des femmes dans l’élection américaine est frappant. Les ruses de l’histoire sont grandes ; on attendait la première femme président, par le top, on a eu Trump. Mais par contre, au midterms, deux ans après, c’est par le bas, c’est bottom up, que surgit une redéfinition de la place des femmes dans la politique démocratique.

L’écart entre hommes et femmes n’a jamais été aussi grand dans la politique américaine que dans ces élections de midterm. « Jamais l’écart entre le vote féminin et le vote masculin n’a été aussi grand : plus de vingt points ; 60% des femmes ayant fait des études universitaires ont voté pour un candidat démocrate, d’après les sondages de sortie des urnes. Les taux de participation des femmes, des jeunes de moins de trente ans, des membres de minorités ethniques, ont été particulièrement élevés dans ces élections très particulières qui, d’habitude, ne mobilisent qu’un tiers des électeurs, contre 49% cette année. » [20]

Du côté des électeurs, il y a un effet déségrégatif, et aussi du côté des élu·e·s. La nouvelle vague des élues américaines est pour beaucoup passée par l’armée, où les femmes sont admises depuis vingt ans. Pour les élus, féminins ou masculins, l’état de service aux armées est crucial. Ou bien il faut avoir été travailleuse sociale. Comme par exemple Kyrsten Sinema (Démocrate, Arizona). « Âgée de 42 ans, la nouvelle sénatrice – qui avait été la première élue du Congrès ouvertement bisexuelle ». Et elle fait de sa bisexualité un argument pour expliquer qu’elle pourra très bien travailler et avec les Démocrates, et avec les Républicains.

Il y a aussi Deb Haaland (Démocrate, Nouveau-Mexique). Indienne, fille de militaire, puisque beaucoup d’Indiens ont été enrôlés dans les troupes américaines. Elle a elle-même soutenu le coming-out de sa fille qui milite ouvertement pour les droits LGBT aux États-Unis et elle a été élue dans cet État, le Nouveau Mexique, qui n’est pas réputé pour être aussi libéral que les États de la côte Est. Il y en a d’autres qui produisent cet effet déségrégatif, étrange, comme Ilhan Omar (Démocrate, Minnesota), qui, musulmane, a réussi à se faire élire sur un programme assez proche de Sanders. Les effets déségrégatifs sont là. C’est ce qui change par rapport au discours populiste des années 30. J’en prendrais aussi l’exemple avec ce fait de samedi dernier, les gilets jaunes en France manifestaient en même temps que le mouvement #metoo français. Y aura-t-il les gilets d’un côté et les communautés féministes et LGBT de l’autre, irréductibles l’un à l’autre ? Il ne me semble pas. Il y aura des intersections entre les discours communautaires et ces discours instables fragiles, ce discours qui se tue lui-même qui s’auto-détruit, comme ce discours des gilets jaunes se voulant absolument a-représentatif. Le représentant des gilets jaunes reçu par le Premier ministre français souhaitait que l’entretien soit filmé et public. C’était semble t-il pour se protéger. Il expliquait à la presse en sortant que si les « représentants » du mouvement sont venus si peu nombreux, c’est qu’ils avaient reçus des menaces de mort. « 90% des menaces venaient d’autres gilets jaunes », ajoutait-il. Voilà une déclaration bien de l’époque : un chiffrage précis, les réseaux sociaux, le discours qui veut tuer. Comptons plutôt sur l’effet civilisateur du discours féministe pour obtenir un effet déségrégatif et vivre le plus possible sans Gremlins comme le souhaitait Guillaume Leblanc, qui mettait tant l’accent sur le principe d’hospitalité. Les forums européens, comme celui-ci, sont l’occasion de poursuivre les échanges entre le discours psychanalytique et les autres discours, dans la mesure où nous considérons qu’il y a un obstacle au principe d’hospitalité généralisé. Il y a le Gremlin de notre propre jouissance à laquelle nous n’arrivons pas à donner hospitalité. C’est un reste inéliminable, qui fait le moteur de l’expérience psychanalytique et des symptômes qui ne cessent de se produire. Ils nous provoquent sans cesse à articuler de bonnes réponses, au-delà de la nécessaire rhétorique que nous avons, avec d’autres, à élaborer.

[1] Intervention au Forum européen Zadig en Belgique, Les discours qui tuent, qui s’est tenu le 1er décembre 2018 à Bruxelles.

[2] Milner J.-C., Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Lagrasse, Verdier, 2003.

[3] Enzensberger H. M., Le doux monstre de Bruxelles ou L’Europe sous tutelle, Paris, Gallimard, 2011.

[4] Greenblatt J. A., « When hate becomes mainstream », The New York Times, 28 octobre 2018, disponible sur internet.

[5] Friedman R. A., « The neuroscience of hate speech », The New York Times, 31 octobre 2018, disponible sur internet.

[6] Lesnes C., « Illégitime défense », Le Monde, 1er décembre 2018.

[7] Ibid.

[8] Lilla M., « La gauche doit dépasser l’idéologie de la diversité », Le Monde, 8 décembre 2016, disponible sur internet.

[9] Butler J., Rassemblement, Paris, Fayard, 2016.

[10] Cité par Eric Aeschimann in « Comment vivre dans ce monde ? », L’Obs., 8 décembre 2016.

[11] Agamben G., Homo sacer, Paris, Seuil, 2003.

[12] Milner J.-C., Les penchants criminels de l’Europe démocratique, op. cit.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Lacan J., « Joyce le Symptôme » (1979), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 568.

[16] Liogier R., « Populisme liquide dans les démocraties occidentales », in Badie B. et Vidal D. (s/dir.), Le Retour des populismes, L’état du monde 2019, Paris, La Découverte, 2018, p. 40.

[17] Ibid.

[18] Expression de C. Salmon.

[19] Miller J.-A., « Les causes obscures du racisme », Mental, n°38, novembre 2018, p. 145.

[20] Lacorne D., « Midterms : ‘‘Les femmes ont exprimé leur ras-le-bol de l’esprit haineux de Donald Trump’’ », Le Monde, 8 novembre 2018, disponible sur internet.




Des discours qui tuent

Visuel : Sigalit Landau

Le maître de demain, c’est dès aujourd’hui qu’il commande. À la lumière de cet adage de Jacques Lacan, tâchons du moins de ne pas être trois guerres en retard, et de regarder en face ce qui se dessine, c’est-à-dire ce qui est à l’œuvre aujourd’hui [1]. À quel maître aurons-nous affaire demain ? Sommes-nous disposés à nous en accommoder ?

Notre siècle, écrivait récemment Marc Weizmann, est la décharge à ciel ouvert de celui qui précède. Le fascisme, le communisme, le colonialisme, le capitalisme, la mondialisation nous ont précipité dans un chaudron, où le sommeil de la raison engendre des monstres : réveil des nationalismes, islamisme radical, illibéralisme, empire de la post-vérité.

Là encore, Jacques Lacan nous éclaire en nous invitant à lire en termes d’épidémie ces faits historiques et les discours qui les conditionnent.  Les déceptions diverses engendrées par les promesses de la démocratie ont ouvert la porte à des discours qu’il ne suffit pas de qualifier de populistes pour en être quitte. Il ne s’agit plus d’en voir les signes, mais les effets, qui se répandent comme une traînée de poudre, à la faveur d’un discrédit généralisé de la politique.

En l’espace de 10 ans, selon une étude récente de la revue Politis, la poussée de l’électorat d’extrême droite en Europe est de 36%. Cette épidémie n’a pourtant rien de spontané. Elle ne naît pas comme un phénomène naturel tels les raz de marées, les ouragans ou les éruptions volcaniques. Des incendiaires parfaitement identifiables l’attisent, sans même plus s’en cacher, enivrés par une jouissance mauvaise.

Car plus s’instaure le chaos, plus pressant est l’appel au maître.

Better to reign in hell than serve in paradise : j’ai cité là un vers du Paradise lost du poète anglais John Milton. Mieux vaut régner en enfer que servir au paradis. C’est la devise du nommé Steve Bannon. Ce dangereux personnage, auprès de qui Donald Trump aux États-Unis, Dutertre aux Philippines, Bolsonaro au Brésil ont pris des leçons, mais aussi Farage au Royaume-Uni, Salvini en Italie ou Wilders aux Pays-Bas, entend à présent mener en Europe sa croisade en vue de l’Apocalypse. Un temps, membre du Conseil de Sécurité Nationale des USA, il en est sorti après quelques mois, officiellement suite à un différend avec Trump, mais il est plus probable qu’il en fut exfiltré, ou s’en est exfiltré pour ne pas être mêlé de trop près à l’affaire des ingérences russes dans la campagne électorale américaine.

Après avoir activement œuvré au Brexit à travers le site de données manipulées de Cambridge Analytica, Bannon s’est beaucoup promené à travers le continent. Et il n’est pas indifférent, dans la perspective des élections européennes de mai 2019, qu’il ait choisi d’installer à Bruxelles le siège de son mouvement, qui s’appelle The Movement précisément. Il en a confié les clés à quelqu’un qu’on a, à tort, guère pris au sérieux jusqu’ici, qui s’appelle Michael Modriikammen. Le grand quotidien anglais The Guardian ne s’y est pas trompé. Prêtons-lui désormais plus d’attention. Trump, Dutertre, Bolsonaro, aussi on les a longtemps considérés comme des clowns.

Le projet de Steve Bannon est clair : soutenir partout en Europe la droite radicale, l’organiser logistiquement et financièrement, en conseiller les meneurs, leur donner accès aux data utiles, les assister dans le choix des candidats et la conduite de leur campagne. Si un certain nombre de dispositions législatives veillent dans la plupart des pays européens à interdire de tels soutiens étrangers, en particulier financièrement, il n’aura cependant aucun mal à contourner ces obstacles via des fondations ou des prête-noms, et cela avec un art consommé de la manipulation des réseaux sociaux sur la toile, qui a fait ses preuves.

Son projet de déstabilisation des démocraties européennes converge naturellement avec celui tout aussi médité de Vladimir Poutine. Il est vraisemblable que dès à présent, ils œuvrent, sinon directement en commun à la réalisation de cet objectif, du moins indirectement, par des intermédiaires en coulisse. Chacun convaincu de se servir de l’autre sans doute. Rien d’étonnant à voir un des géopoliticiens belges au petit pied qui servent la soupe à Modrikammen, intervenir plus souvent qu’à son tour sur les ondes de Radio Russia.

N’imaginons surtout pas que je ne sais quel cordon sanitaire nous protège encore sérieusement de l’épidémie. Elle peut aussi prendre des masques.  Les dérives de plus en plus nombreuses des partis de droite traditionnelle sont régulièrement le résultat d’un entrisme digne de la tradition trotskiste. Il y a de nombreuses raisons de penser que tel est le cas avec le Mouvement (tiens, le mouvement…) Réformateur en Belgique. À l’insu ou non de certains de ses dirigeants, on a de plus en plus de peine à le croire. Ce n’est pas Vincent Engel qui me contredira.

Michel Foucault avait en matière de politique une thèse précieuse : il n’y a pas d’idéologie cachée, tout est toujours dit par les acteurs eux-mêmes. Il y a eu à cet égard un moment de vérité étonnant qui vérifie ce point de vue essentiel. En tournée, voici quelques semaines dans plusieurs pays d’Europe de l’Est, estomaqué sans doute par ce qu’il avait pu y entendre de leurs dirigeants, Emmanuel Macron, comme un journaliste l’interrogeait sur la montée de l’extrême droite, lâcha ces mots : « Mais ils ont déjà gagné ! »

Non, il n’y a pas d’idéologie cachée. Seulement des discours dont on peut ne rien vouloir savoir. Mais n’oublions pas ce mot de Mussolini : pour plumer une poule, enlevez-lui les plumes une par une, elle ne s’avisera de rien.

[1] Intervention au Forum européen Zadig en Belgique, Les discours qui tuent, qui s’est tenu le 1er décembre 2018 à Bruxelles.




La boite à outils du charlatan

Visuel : Sigalit Landau

Il m’a été demandé de vous parler du retrait du Royaume Uni de l’Union européenne et de ce qu’il peut nous enseigner sur les stratégies, politiquement agressives, utilisées par les militants (souvent d’extrême droite)[1].

Ces commentaires sont plutôt le produit d’une réflexion professionnelle que d’une recherche scientifique. Après tout, je suis un avocat constitutionnel européen, j’utilise les cadres et les méthodologies de la recherche en matière de droit. Mon expérience récente du brexit m’a peut-être fourni quelques éclairages utiles pour comprendre les tendances générales et les implications qui ont alimenté la situation britannique ou en ont émergé.

Il est important de reconnaître que la campagne pour le brexit a consisté en une « alliance contre-nature » de personnes qui n’ont d’habitude que peu de choses en commun. Ce fut principalement l’aile droite de racistes déclarés et de néofascistes, quelques insulaires purs et durs « Little Englanders » (expression appliquée à une branche du parti libéral opposée à l’expansion de l’empire britannique au 19ème siècle, qui souhaitait que « l’Angleterre » ne s’étende pas plus loin que les frontières du Royaume-Uni) qui souhaitaient revenir à l’époque victorienne, des néolibéraux qui considèrent l’Europe comme une conspiration socialiste cherchant à torpiller la globalisation capitaliste. Il y avait aussi un contingent de gauche, significatif même s’ils étaient en plus petit nombre, qui voyaient l’Europe comme une conspiration capitaliste cherchant à torpiller l’internationale socialiste (ignorant le fait contradictoire qu’ils appartenaient tous au mouvement plus large du brexit qui disait exactement l’inverse)

Indépendamment de leur orientation politique de base, ces tribus disparates se sont ralliées autour de la cause commune du brexit. Mais pas seulement : ils ont également utilisé des stratégies de campagne très semblables qui peuvent être classées en 4 grandes catégories.

1) Raconter des mensonges.

Et pas des petits mensonges. Les gens comprennent les petits mensonges. Ils ont raconté des gros mensonges et certains font mouche car « ça ne peut sûrement pas être tout à fait faux ». Par exemple :

–  Le Royaume Uni a vendu sa souveraineté au super-état fédéral de l’UE – souvent traduit par un pourcentage de lois anglaises imposées par les eurocrates non élus de Bruxelles.

– La libre circulation des populations fait du tort à l’économie du Royaume Uni et aux services publics.

– L’entrée imminente de la Turquie dans l’UE signifie que des millions de migrants turcs vont déferler sur le Royaume Uni.

– L’union Européenne veut former une armée unique pour contrôler directement l’armée anglaise.

Voilà quelques uns des principaux mensonges qui ont dominé la campagne publique pour le brexit. Sous la table, spécialement dans les réseaux sociaux, d’autres mensonges, bien plus incroyables furent disséminés systématiquement (l’UE cause délibérément les famines en Afrique, par exemple).

2) Vendre des mythes.

Par exemple :

– Tout le monde sait, comme le bus du brexit l’a proclamé, que les 350 millions de £ envoyées chaque semaine à Bruxelles (en soi un mensonge), pourraient, à la place, financer le service des soins de santé britannique.

– Le Royaume Uni a eu toutes les cartes en mains dans la négociation du retrait ; l’UE était tellement faible et désespérée qu’elle aurait capitulé face à toute demande de l’Angleterre ; ce furent les négociations les plus faciles de toute l’histoire de l’homme. Nous savons tous ce qu’est devenu ce mythe.

– Le Royaume Uni émergera sur la scène mondiale comme puissance majeure dans le commerce internationale, avec un agenda d’accords commerciaux remplis avant septembre 2018 au plus tard. Le taux actuel de remplissage est de 0.

 3) Une réponse délictuelle à toute opposition

Toute opposition au brexit, à sa victoire ou à son agenda doit être attaquée sauvagement. Là aussi, les stratégies se répétaient inlassablement.

– Délit personnel simple/intimidation qui va des grossièretés aux menaces de mort, invariablement aggravés par des critiques de genre, de race et d’orientation sexuelle.

– Dénonciation d’« anti-démocratie » : toute contestation sur la façon dont les militants du brexit auraient interprété les résultats du referendum de 2016 fait de vous un individu subversif dangereux qui cherche à détruire « la volonté du peuple ».

– Allégation de corruption : toute personne critiquant le brexit est motivée par la recherche de droits et de gains financiers personnels.

– Allégation d’incompétence : Les militants du brexit peuvent se prononcer sur n’importe quel sujet, avec une totale infaillibilité, contestant les points de vue des « soi-disant » experts, même s’ils manquent eux-mêmes de la moindre compétence, qualification ou expérience pertinente.

4) Rejeter la responsabilité sur des boucs émissaires.

Bien sûr, dès que leurs mensonges et mythes ont commencé à rencontrer la froide réalité du monde, les militants du brexit n’ont pas admis facilement qu’ils s’étaient trompés et qu’ils devaient des excuses. Ils ont plutôt remplacé les anciens mensonges et mythes par des nouveaux, reprochant aux autres la situation qu’ils avaient créée.

Vers l’extérieur : tout était de la faute de ces voyous de Bruxelles dont l’intention était de punir les pauvres petits britanniques qui avaient osé déclarer leur indépendance face à la machine tyrannique européenne.

Vers l’intérieur : les traitres et les saboteurs de l’élite de l’« establishment » travaillent à torpiller ce qui aurait pu être, sans eux, une sortie glorieuse. En effet, aucune institution du Royaume Uni, publique ou privée, n’est indemne des attaques des militants du brexit à la recherche de boucs émissaires pour justifier l’échec de la réalisation concrète de leurs propres mythes : le Parlement, le service civil national, la Cour Suprême, la Banque d’Angleterre, les gouvernements délégués d’Ecosse, de Galles, d’Irlande du Nord, la BBC, les fédérations de l’industries, du commerce, les universités…

Tant d’effort de stratégie : des mensonges, des mythes, des délits, des boucs émissaires ! La question clé est la suivante : À quel point la somme de ces stratégies est-elle bien supérieure à l’addition de chacune prise en particulier ? Sont-elles simplement une façon de réaliser le brexit à tout prix, au nom d’une vaste alliance de militants anti-UE, qui autrement auraient eu très peu de chose en commun ? Ou est-ce quelque chose de plus systématique, quelque chose de plus profond qui serait à l’œuvre ici ?

Je propose 4 points de réflexion à discuter :

1) Indépendamment de la motivation ou de l’issue, il n’y a aucun doute sur l’impact préjudiciable des stratégies des militants du retrait :

– Elles ont créé un état de méfiance et de cynisme envers la plupart des institutions de la démocratie libérale ;

– Elles minent l’idée des faits vérifiables objectivement, encourageant les gens à substituer un système de croyances subjectives à la recherche scientifique, l’objectivité et l’analyse.

2) À ce sujet, il ne fait aucun doute que les nouvelles technologies digitales et les réseaux sociaux jouent un rôle important. Mais cela ouvre sur un autre débat d’importance : les réseaux sociaux donnent-ils voix, relayent-ils des tendances qui ont toujours existé, ou bien la technologie crée-t-elle de façon proactive, façonne-t-elle ces sentiments de cynisme et ces croyances subjectives ? Quelle serait la meilleure façon d’utiliser le pouvoir positif de la technologie pour contrôler l’augmentation et l’influence des « fake news » ?

3) Même si ses défenseurs soutenaient des points de vue différents, pas de doute qu’une partie significative et bruyante des militants a toujours considéré le brexit non comme une fin en soi mais surtout comme un moyen de promouvoir leurs propres objectifs politiques ultérieurs (même mal définis et confus), une espèce de révolution politique, économique, sociale et culturelle au Royaume Uni. Il existe une corrélation déprimante entre bon nombre des principes des militants du brexit et d’autres idéologies politiquement et socialement régressives : le déni des changements climatiques, la peine capitale, une législation contre l’emploi et l’égalité, l’opposition à l’Etat social, des politiques économiques néolibérales. Elles renvoient toutes à une affinité naturelle avec le droit américain le plus dur.

4) Le brexit n’a pas donné soutient aux mouvements antirationnels, non égalitaires et politiquement agressifs seulement aux Royaume Uni, mais ailleurs aussi. Aux Amériques, partout hors d’Europe, le brexit a inspiré nationalistes et populistes, charlatans et démagogues. C’est ce qui peut arriver à mentir très fort, à jouer avec la peur des gens, à offrir des ennemis plutôt que des solutions. Vous aussi vous y arriveriez !

Bien sûr les anglais sont trop particuliers que pour avoir succombé aux forces du populisme lui-même : cela n’arrive qu’aux étrangers ! Mais Le fait est là ! Le brexit est une des plus grandes victoires, jamais égalée, de l’autoritarisme néolibéral actuellement en marche à travers le monde développé et constituant la plus grave menace pour les institutions et les valeurs de la démocratie socio-libérale de marché depuis 1945.

[1] Intervention au Forum européen Zadig en Belgique, Les discours qui tuent, qui s’est tenu le 1er décembre 2018 à Bruxelles.

Traduction : Colette Richard




Le syndrome des Gremlins

Visuel : Sigalit Landau

Le 24 juin 2018, le Président américain Donald Trump a qualifié les migrants en provenance du Mexique d’ « envahisseurs » [1]. Tandis qu’il était en route vers son terrain de golf privé dans le Nord de la Virginie il a pris soin d’écrire sur Twitter : « Nous ne pouvons laisser ces personnes envahir notre pays. Lorsque quelqu’un entre aux États-Unis, nous devons immédiatement, sans avoir recours aux juges ou aux tribunaux, les ramener là d’où ils viennent ». Le passage du singulier « quelqu’un » au pluriel « les ramener » laisse rêveur. Il suggère une horde derrière un sujet, la horde des envahisseurs. Le 2 novembre 2018, D. Trump, dans un clip, assimile les migrants à des envahisseurs. « Au moment où je vous parle une grande caravane organisée de migrants est en marche vers notre frontière. Des gens appellent ça une invasion, c’est comme une invasion ils ont violemment envahi la frontière mexicaine ».

Trump n’est pas le seul à croire aux envahisseurs. Et le 18 mars 2016, Viktor Orban, premier ministre hongrois : « Des dizaines de millions de personnes sont prêtes à envahir nos pays, ces masses amènent des crimes et la terreur. Ces masses humaines, venant d’autres civilisations, sont un danger pour notre mode de vie, notre culture, nos coutumes, nos traditions chrétiennes ».

Déjà, dans le discours prononcé lors de la convention nationale du Front National le 10 janvier 1988, Jean-Marie Le Pen : « Un peuple qui cède devant l’invasion étrangère ne survit pas longtemps ». Et à Marseille en avril 1987 : « L’immigration est comme une voie d’eau qui envahit le navire et l’alourdit avant de le faire couler ».

On n’est jamais mieux servi que par soi-même. La fille, retournant la menace de l’envahisseur sur ses propres troupes, dans un rare moment d’empathie contagieuse propre à l’effusion du geste de l’envahissement, peut même aller jusqu’à dire à propos des membres du Front National : « Regardez ils sont là, ils sont dans les campagnes, dans les villes, sur les réseaux sociaux, les envahisseurs ».

L’envahissement serait-il un sport international ? En tout cas, il est pratiqué sur tous les terrains, les grands comme les petits. Anne Lauwaert, physiothérapeute et écrivain le 7 juin 2018 : « Préambule : ne me taxez pas de xénophobie, islamophobie, incitation à tout et n’importe quoi, etc. Je ne fais que parler de vocabulaire puisqu’il va falloir s’habituer au parler vrai de l’Italien Matteo Salvini qui est le même que celui du Flamand Théo Francken… Olala ! Le Président Hollande a dit et répété que la France est en ‘‘guerre’’ et d’autres l’ont répété après lui. Comment s’appelle un afflux de milliers de personnes dans un pays ? Ça s’appelle “invasion”. Petit Larousse : invasion = “irruption de personnes ou de choses qui arrivent quelque part en grand nombre”. Que fait un pays face à une invasion ? il se défend. Qui est l’envahisseur ? Dans le cas d’une guerre normale c’est une armée ennemie, en uniforme et avec des armes comme en 40. Dans le cas d’une guerre pas normale comme celle dont parle le Président Hollande… ben… les envahisseurs n’ont pas d’armes, ni d’uniforme parce qu’ils sont eux-mêmes l’arme qui est manipulée par ceux qui les poussent à migrer. Mais, même si ces migrants arrivent non armés, ils proviennent de pays où les “manifestations” tournent vite à la violence. Ils sont moins flegmatiques que les Européens qui ont perdu l’habitude de manier la machette. Que fait un pays en guerre, qui est envahi par des embarcations ? Est-ce qu’il sauve les envahisseurs et les accueille à bras ouverts ? Ben, non, normalement, un pays qui est en guerre tire sur les embarcations qui l’envahissent… Olala : si on coulait un canot avec des migrants cela ferait 150 morts… (migrants désarmés mais qui sont eux-mêmes l’arme – oui je sais, c’est compliqué). Ben oui… pendant la guerre de 40 on a coulé des centaines de navires avec des milliers d’hommes… la guerre, c’est ça, ou bien on est en guerre ou bien on ne l’est pas ».

Les envahisseurs nous menacent. Laurent Wauquiez le 26 août 2018 prenant de la hauteur au Mont Mézenec : « Comment ne pas comprendre que cette immigration de masse est aujourd’hui une menace culturelle pour la civilisation européenne ? ».

La rhétorique des envahisseurs

Prenons de l’air et respirons, enfin… Le discours des envahisseurs, la rhétorique des envahisseurs s’est incrustée dans mon esprit il y a longtemps : je me souviens enfant que j’étais posté devant l’écran tout récent qui trônait dans la pièce centrale pour regarder « Les envahisseurs ». C’était chaque fois le même générique : « Les envahisseurs, des êtres inconnus venus d’une planète en train de mourir. Leur destination la terre, leur dessein en faire leur univers. David Vincent les a vus. Pour lui tout a commencé au cours d’une nuit passée sur une route perdue dans une lointaine campagne à la recherche d’un raccourci qu’il ne trouva jamais… Maintenant David Vincent sait que les envahisseurs sont là et qu’ils ont pris une forme humaine mais il doit convaincre un monde incrédule qu’un certain cauchemar va commencer ».

Dans cette série de science-fiction américaine en 43 épisodes diffusée pour la première fois entre 1967 et 1968 et en France régulièrement jusqu’en 1978, au point que l’enfant que j’étais ne pouvait pas ne pas être envahi par les envahisseurs, l’envahisseur a forme humaine et David Vincent finit par être expulsé de la société des humains pour avoir alerté contre le danger des envahisseurs. En 50 ans DV, alias David Vincent que personne ne croit, a été remplacé par DT, Donald Trump, que beaucoup de gens croient et cette métamorphose nous fait redescendre sur terre violemment. Quelque chose de la dystopie des envahisseurs s’est cependant maintenu jusqu’à nous mais sous une forme différente. Nous sommes désormais convaincus que ces Aliens, ces êtres d’un autre espace sont encore là, ils ont là aussi une forme humaine, mais là aussi, pas plus aujourd’hui qu’hier ce ne sont de véritables humains. La seule différence est qu’ils viennent non de Mars mais de la Terre, non des confins mais des prochains. Les envahisseurs restent ces inconnus venus d’une autre planète en train de mourir, des pays saqués par des dictateurs ou la famine, souvent les deux, mais, à la différence des premiers, ce qui les différencie de nous, estime-t-on, ce n’est pas un détail anatomique, l’impossibilité de bouger son auriculaire (qui caractérisait les envahisseurs auxquels David Vincent fait la guerre) mais une distinction de religion, de « race culturelle » en somme. Le terme d’auriculaire désigne ce qui a rapport à l’oreille. Ce cinquième doigt porte ce nom car il est censé être le seul que la taille permet d’introduire dans l’oreille. Le langage commun l’appelle le petit doigt et il est connu que ce petit doigt est porteur d’informations propres : « mon petit doigt me l’a dit » nous introduit à un monde de secrets, un univers occulte que rien ne permet de discerner si ce n’est le petit doigt. Ainsi par le petit doigt je peux entendre ce que je ne peux pas voir, ce monde caché des envahisseurs.

Pas plus hier qu’aujourd’hui nous ne voyons les étrangers-envahisseurs. Rien ne les signale comme tels. Les images nous donnent accès à des flux mais dans ces flux il y a des personnes qui finissent par n’être personne. Car rien ne peut nous donner accès à un visage, à une forme de vie, à une humanité. Rien dans l’image télévisuelle contemporaine ne nous fait entrer dans la forme de vie dite étrangère. Spectrale, elle produit l’armée de l’ombre des étrangers-envahisseurs, un cortège de spectres inconsistants et menaçants à la fois. Le long cortège faisant route vers les États-Unis en 2018 renvoie au long cortège longeant la frontière Macédonienne en 2016. Ce sont des flux humains mais des flux d’humains forment-ils encore une Humanité ? Le flux est-il en mesure de faire société ? Surtout, les drones qui filment du ciel ces flux terrestres ne finissent-ils pas par créer l’humain spectral ? Un humain qui ne peut plus être réellement vu, qui ne peut pas être entièrement entendu, un humain dont le visage n’est jamais raccordé à une voix. Aussi l’étranger est-il une construction, une catégorie, un signifiant que l’on peut vouloir remplir de bien des manières et dans bien des directions.

Pendant un temps « Rital » fut le nom de l’étranger avant qu’il ne soit supplanté par d’autres noms comme « Rom » ou « Arabe ». La permanence idéologique de ces signifiants distincts est la même : elle renvoie le nom d’étranger au signifié de la menace, à un corps étranger faisant irruption dans le corps national, le désincarnant en le faisant quitter sa chair natale pour une sorte de corps monstrueux, viralisé par la forme de vie extérieure qui s’incruste dans les plis de la nation, tel un Alien, le faisant éclater de l’intérieur. Autant dire que nous sommes dans la rhétorique de l’envahisseur. Et l’on peut se demander, et l’on doit se demander de quel discours dominant cette rhétorique nationale sinon nationaliste de l’envahisseur est-elle la réplique. Ce discours du maître agressé qui réplique à la menace de l’envahisseur, il ne sert à rien d’aller le chercher bien loin, il a été théorisé sous la figure désormais potentiellement hégémonique de la guerre des civilisations telle qu’elle a été formulée par Samuel Huntington dans un livre paru en 1996, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order traduit l’année suivante en France sous le titre Le Choc des civilisations[2], au succès mondial. Ce livre ne dit rien sur les migrations, il explore les formes civilisationnelles dont finissent par dépendre les États et soutient que l’Occident est en guerre contre d’autres civilisations qui veulent se développer et devenir hégémoniques. La thèse d’Huntington tient en un mot : la guerre des idéologies civilisationnelles a remplacé la guerre froide des États. L’argument est simple : s’il y a choc ou pire clash c’est qu’il y a eu percussion ou risque de percussion. Un corps en a percuté un autre dans un espace qui ne lui appartenait pas. La rhétorique de l’envahisseur n’est pas éloignée de l’idée de civilisations qui entrent en lutte les unes les autres tant cette idée s’oppose à celle d’un dialogue des civilisations.

Dans une conférence donnée en 1997 à l’université de Columbia, Edward Saïd insiste sur le mythe du choc des civilisations. Pour lui, ce qui est essentialisée par Huntington c’est la guerre de la civilisation islamique et confucéenne contre l’Occident. Qu’oppose-t-on à des envahisseurs potentiels ? Des alliés, il faut étendre la sphère de ses alliés pour l’Occident contre ceux les civilisations agressives de l’Islam et de l’Orient : « L’Occident doit exploiter les différences et les conflits entre les états confucéens et islamiques pour soutenir d’autres civilisations qui sympathisent avec les intérêts et les valeurs occidentales ». Que retenir de l’analyse d’Huntington ? Essentiellement qu’elle est devenue, ce qu’elle n’était pas au départ, le cadre théorique d’intelligibilité des discours contemporains sur l’invasion étrangère. Ce qui veut dire que la guerre des civilisations tend désormais à être le référentiel à partir duquel l’étranger est perçu et conçu comme un envahisseur : non seulement il entre dans un pays en masse mais en plus il met à mal la culture nationale à partir de sa propre culture, il est un péril civilisationnel. Cette rhétorique de la guerre des civilisations épinglée sur le vêtement de l’exilé est rapportée à la peur d’être envahi. En même temps, ainsi canalisées sur un objet imaginaire, l’Étranger, les peurs ne sont plus raccordées à d’autres objets plus embarrassants pour le pouvoir, comme les objets sociaux et peuvent ainsi trouver un exutoire commode en la personne de l’étranger/envahisseur. En ce sens une société ne peut exister sans envahisseurs grâce auxquels la culture des peurs, la monarchie de la peur, pour reprendre le titre du dernier livre de Martha Nussbaum[3], peut devenir un mode de gouvernement puissant des populations. 

Le syndrome des Gremlins

C’est ce que je me propose de nommer dans un second temps de mon intervention le syndrome des Gremlins. Les Gremlins sont ces créatures inoffensives, créées par Joe Dante en 1984, qui se démultiplient en méchantes créatures si elles sont arrosées d’eau, qui deviennent carrément méchantes si elles mangent après minuit et qui meurent si elles sont exposées au soleil. L’histoire est très intéressante car elle déploie une fable de l’envahissement et de l’hospitalité saisissante. Au commencement un père cherche un cadeau original pour le Noël de son fils dans le quartier chinois dans la ville imaginaire de Kingston Falls. Il y déniche une petite créature à fourrure, un Mogwaï (ce qui, apparemment, en Chinois se traduit par mauvais esprit) qu’il finit par acquérir malgré l’extrême réticence du commerçant chinois qui le met en garde contre les risques de transformation de cette créature. Alors que de l’eau s’écoule accidentellement sur son corps, il donne subitement naissance à d’autres Gremlins beaucoup plus agressifs que lui et par une chaîne d’engendrements successifs, la ville finit par être envahie et détruite par les Gremlins pendant la nuit, occasionnant meurtres et dévastations, avant que la lumière du jour ne vienne détruire à son tour les Gremlins. À la toute fin, Monsieur Wing, le commerçant chinois qui a vendu son Gremlin à la famille Pellzer se rend chez elle pour reprendre son Gremlin afin d’éviter de nouveaux troubles. Il affirme alors que la société occidentale n’est pas prête à accueillir un Mogwaï. The End.

L’histoire est intéressante à plus d’un titre. D’abord elle fonctionne sur la base d’un rapport à l’étranger. Le père se rend chez un Chinois pour le cadeau de Noël dont la culture est étrangère aux Chinois. Ainsi il y a la double étrangèreté des Chinois et des Américains et de la culture chinoise et de la culture chrétienne. Ensuite la multiplication des Gremlins est la métaphore la plus adéquate de la démultiplication des dangers qui opère dans le phénomène de la rumeur. Tout comme la rumeur démultiplie le danger initial au point que celui-ci finit par être grossi de manière démesurée, les Gremlins ne cessent de se démultiplier. La peur peut alors se comprendre, dans la culture de la peur, comme la démultiplication de son objet par les rumeurs que l’on entretient sur elle, ou plus exactement par les rumeurs par lesquelles on l’entretient comme peur. C’est en ce sens que la culture de la peur est différente de la peur elle-même. La peur est peut-être un affect primaire, comme le dit M. C. Nussbaum, mais sa mise en culture en fait un affect secondaire puissant, capable de démultiplier son objet tout en s’entretenant comme peur. Enfin la leçon finale est la mise en abîme d’une leçon d’hospitalité. Les Occidentaux ne sont pas prêts à accueillir les Gremlins. Ce déficit d’accueil est précisément moulé sur cette culture de la peur/rumeur, sur cette peur qui se rue sur tout le monde, devenant littéralement une « rupeur », à la fois stupeur devant l’objet d’effroi et mise en mouvement de la peur par la rumeur.

Cette fiction des Gremlins a en réalité toute une histoire. Les Gremlins[4] est d’abord un livre d’enfant écrit par Roald Dahl en 1943, le premier qu’il ait écrit. Le roman évoque la présence de créatures mystérieuses, souvent invoquée par les pilotes de la Royal Air Force pendant la guerre 39-45 comme explication aux troubles mécaniques et autres avaries de leur avion. Dans le roman, R. Dahl reprend cette fiction et lui donne un sens particulier. La motivation des Gremlins pour saboter la force aérienne britannique apparaît comme une revanche à la destruction de leur forêt pour y faire une usine de fabrication d’avions. L’histoire raconte principalement le sort de Gus, victime des Gremlins tandis qu’il survole la Manche et qu’il doit s’extirper de son avion, qui parvient cependant, tandis qu’il descend en parachute avec les Gremlins, à les convaincre qu’ils doivent lutter contre l’ennemi commun, Hitler. R. Dahl ne crée pas la fiction des Gremlins, il la reprend (lui-même était pilote pendant la Guerre) à la légende de l’aéronautique britannique militaire qui s’était emparée de ce mythe pour justifier les incidents dont étaient victimes les pilotes de chasse de la Royal Air Force. En accusant le Gremlin de détériorer les moteurs, les voilures, le Britannique trouve un exutoire à la peur de la panne et ce récit de compensation fonctionne en même temps comme un récit de décompensation face au péril nazi. Le Gremlin est ambivalent : les pannes qu’il produit ne sont jamais mortelles, il est joueur et, en s’attachant à un pilote, à un avion, le prend comme victime de ses farces mais veille dans le même temps à le protéger. Le syndrome des Gremlins trouve ici sa plus belle formulation : il faut un envahisseur pour que nos peurs trouvent un exutoire.

Forcément il nous faut nous demander : à quelles significations sociales cette peur est-elle arrimée ? En inventant une peur de l’envahisseur tout se passe comme si nous déposions nos peurs dans le camp des envahisseurs dont nous sommes par ailleurs séparés par la peur que nous en avons. La peur fonctionne à la fois comme frontière corporelle et psychique entre les uns et les autres. C’est-à-dire qu’elle débarque les populations redoutées hors des frontières de la communauté à protéger. La peur annule ces populations tout en les éloignant. Le syndrome des Gremlins consiste dans ce double geste d’éloignement et de responsabilisation de populations indésirables à l’égard de nos maux sociaux. D’un côté on rend les Étrangers responsables de nos malheurs : ils engendrent la violence (guerre politique), ils sont à l’origine de notre effondrement civilisationnel (guerre raciale), ils prennent nos boulots (guerre sociale). Le « Il faut défendre la société ! » contre eux devient un moyen conséquent d’identifier un « nous » national, de nationaliser ce « nous » en l’ethnicisant. D’un autre côté on éloigne ces Étrangers en en faisant l’objet de la peur. La peur a ceci de vertueux qu’elle nous éloigne de l’objet de la peur : si la peur est peur de se voir absorber par ce qui fait peur, si la peur de l’autre est peur que soi disparaisse, englouti par l’autre, la peur dans le même temps restaure la frontière entre soi et l’autre. Le syndrome des Gremlins est ainsi double sinon duel. Il rend une population responsable des malheurs du groupe dominant. Il canalise les peurs du groupe dominant sur une population choisie et restaure les frontières de la communauté. La construction de ce syndrome obéit ainsi à une volonté de restaurer les frontières du groupe dominant, de la nation, à un moment où la référence à la nation n’est plus stabilisée conceptuellement. Il est clair que ce syndrome prend sens dans la vie psychique : le Gremlin est cet étranger auquel se met en rapport le sujet en l’éloignant comme envahisseur par la peur du danger auquel il est supposé être lié. Le Gremlin c’est celui dont je ne peux me séparer dans l’acte de vouloir me séparer de lui. La peur crée la frontière qui continue de me relier à lui. Le Gremlin est ainsi cet autre qui est entré en nous, qui nous constitue comme ce sujet qui doit défendre son identité contre le danger de l’envahisseur. Le sujet que je suis crée son Gremlin pour engendrer l’identité qu’il n’est pas grâce à la peur qu’inspire l’autre. Il est très important de reconnaître que l’étranger est une invention de notre « psyché ». La désignation d’une vie en vie étrangère qui fonctionne souvent comme le contraire de l’hospitalité crée l’identité du sujet désignant dans l’acte même d’éloigner une identité fantasmée comme identité négative. Les Gremlins ce sont ces sujets inventés comme sujets étrangers pour mieux fabriquer, identifier, naturaliser, labelliser les contours de nos identités, psychique, sociale, culturelle, nationale. Mais pour parvenir à un tel résultat ils doivent hanter la psyché sous la forme d’un démon intérieur à conjurer, d’un peuple d’imposteurs dont il faut se séparer pour former sa propre forteresse. Car le Gremlin n’est hors de nous que pour autant qu’il est en nous.

Il ne faut pas s’y tromper. Si le Gremlin est cet étranger à la psyché, dans la psyché, qui fait tenir la psyché, alors le lien entre soi et l’étranger n’est pas contingent et peut être facilement combattu. Notre psychisme à la fois suscite l’étranger et l’expulse. Il le suscite comme cet autrui indésirable dont l’éloignement révèle par contraste les formes de la désirabilité de chaque sujet. Notre vie psychique est peuplée de Gremlins. L’envahisseur n’est à l’extérieur que pour autant qu’il est à l’intérieur. David Vincent hallucine les envahisseurs, il les invente pour tenir comme cet homme qui a à se battre contre eux, qui n’est que cet homme qui a à combattre contre eux. Expulser ce combat c’est risquer d’expulser la psyché qui le soutient. Si l’hostilité semble à ce point soutenir la psyché, alors comment la psyché peut-elle se défaire de l’hostilité sans cesser d’être ? Une hostilité à l’hostilité est-elle concevable ? Est-ce que l’hospitalité est cette hostilité déclarée à l’hostilité ? « L’hostipitalité » disait Derrida, comme si jusqu’à un certain point l’hôte surgissait au plus près de l’ennemi, dans une guerre interne déclarée à l’ennemi. Comment peut émerger la scène psychique de l’hospitalité ? C’est là un grand problème, politique également, car se rendre attentif à l’hospitalité, comme soin des vies précaires, de toutes les vies précaires et comme critique des formats d’injustice qui défont les vies, c’est se demander comment le psychisme peut consentir à la perte de l’envahisseur comme cet hôte interne immanent à sa construction. Pouvons-nous exister sans nos Gremlins ? Jusqu’à quel point le pouvons-nous ? Dans son roman Invasion[5], l’écrivain américain Luke Rhinehart raconte l’histoire de boules de poils intelligente, des Protéens venus de l’espace qui ont la forme de ballons de basket et qui débarquent sur terre en pouvant prendre toutes sortes de formes. Là où les autorités s’empressent de leur faire la guerre, de les capturer pour les placer dans des centres de détention car elles ne peuvent être que des envahisseurs, elles ne pensent qu’à s’amuser et à jouer des tours aux humains. L’invasion fonctionne comme la métonymie de notre rapport à l’autre. « La Terre est envahie par des ballons de plage, des ballons de plage poilus, monsieur le Président. La Terre est envahie par des ballons de plage poilus, répéta doucement le président, les yeux perdus dans le vide ». Pour conclure quelques définitions du nouveau dictionnaire Protéen (il n’est pas en vente dans la salle) : « Cerveau : organe utilisé de temps à autre par les humains pour réfléchir. Mais pas souvent ; Élections : procédé grâce auquel les riches élites d’un pays affermissent leur pouvoir, et qui consiste à choisir au sein d’un groupe de millionnaires ceux qui occuperont des fonctions importantes. Enfant : être possédant certaines caractéristiques des Protéens, qu’il perdra en devenant un être humain. Télévision : petit appareil qui est la source principale des connaissances et des opinions de l’humanité. Au début, par erreur les Protéens ont cru qu’il s’agissait d’un dieu du foyer ». Ces définitions nous rappellent que nous sommes toujours les étrangers des autres. Être hospitalier n’est-ce pas alors échanger sa commune étrangèreté ?

[1] Intervention au Forum européen Zadig en Belgique, Les discours qui tuent, qui s’est tenu le 1er décembre 2018 à Bruxelles.

[2] Huntington S. P., Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2000.

[3] Nussbaum M. C., The Monarchy of Fear. A Philosopher Looks at Our Political Crisis, New York, Simon & Schuster, 2018.

[4] Dahl R., The Gremlins, Milwaukie, Dark Horse, 2006.

[5] Rhinehart L., Invasion, Londres, Titan Books, 2016.