Aggiornamento du désir de l’analyste

Le moment d’urgence des dernières élections présidentielles avait imposé de sauter directement de « l’instant de voir » au « moment de conclure ». Un temps d’élucidation s’ouvre maintenant, dans l’après-coup du pas politique effectué en 2017 par l’École de la Cause freudienne. À mon sens, celui-ci invite à opérer un aggiornamento concernant la conception du désir de l’analyste dès lors qu’on y implique désormais une dimension politique.

L’idée selon laquelle les analystes auraient à « ne pas prendre parti » trouve à s’enraciner dans certaines élaborations de Lacan quant à la spécificité de la psychanalyse et du désir de l’opérateur qui soutient l’existence de cette praxis.

Dans son combat contre l’Ego psychology ou les tenants de la relation d’objet, Lacan avait critiqué vertement les prêcheries moralisantes des analystes qui faisaient de leurs idéaux et préjugés « la mesure dernière à quoi est sollicitée de se rallier [1] » le sujet. Il les enjoignait plutôt à se dépouiller via l’analyse de leur système de valeurs adossé au fantasme et faisait du désir de l’analyste une fonction universelle à prendre « au sens générique [2] ». L’analyste était tenu de se défaire de ses particularités, d’offrir sa place comme vacante, « pour s’inscrire sous cette catégorie [3] ». De là les différentes modalités par lesquelles Lacan a représenté cette ascèse de l’analyste au-delà des jouissances ordinaires du narcissisme ou du « service des biens ». Lacan cherchait à distinguer la position de l’analyste de toute stature de maîtrise. Ce dernier doit viser à déchoir de la place d’idéal pour incarner plutôt l’objet a cause du désir [4].

À la fin des années 60, Lacan situa le désir de l’analyste comme tenant lieu de ce qui manque au champ de l’Autre et semblant d’objet [5]. L’idée de « neutralité de l’analyste » semble dès lors s’imposer du fait que l’analyste n’occupe pas une place de sujet dans la relation analytique, mais d’objet.

De plus, le dispositif analytique paraît reposer sur la suspension de toutes les valeurs et de toutes les normes. Lacan parvient ainsi dans son Séminaire VII à réaliser l’exploit de concevoir une éthique sans normes, a-normative. Il se donne pour projet de penser une éthique psychanalytique sans obligations, qui ne dicte ni n’édicte rien : « Une éthique s’annonce, convertie au silence, par l’avenue non de l’effroi, mais du désir [6] ».

Aux alentours de Mai 68, Lacan poursuit avec sa théorie des discours sa tentative de fonder l’irréductibilité de la psychanalyse et pose une différence radicale, logique, entre le discours analytique et les autres discours [7]. Les psychanalystes sont incasables dans aucun des discours précédents, leur praxis se tient en dehors, « ex-siste », aux autres formes de pratiques et de savoirs [8]. Lacan a situé à ce moment-là la psychanalyse à « l’envers du discours du maître » et donc à l’envers de la politique.

Nuançons maintenant cette approche du désir de l’analyste. À la fin du Séminaire XI, Lacan est lui-même obligé de reculer face à la monstruosité qu’il s’apprêtait à engendrer : la tentation de considérer le désir de l’analyste comme « un désir pur [9]  ». Il n’est pas un désir pur car, à moins d’être Spinoza et d’atteindre à la béatitude dans l’amour intellectuel de Dieu (ce qui n’est certes pas donné à tout le monde !), la règle générale est que le désir pur serait un désir détaché de l’objet a. Et même – Lacan le montre dans son « Kant avec Sade » – un désir qui aurait procédé à sa purification par le sacrifice, le meurtre de son objet [10]. « […] ce désir à l’état pur, ce désir de rien, est un autre nom de la pulsion de mort. […] ça ferait de l’analyste rien d’autre que le gardien ou le servant de la pulsion de mort [11] ». Or, ce que vise le désir de l’analyste c’est l’assomption de l’objet du désir par l’analysant et non pas son sacrifice.

L’analyste prend parti pour la cause du désir, toujours marquée d’une certaine « déviance » relativement au « contexte social [12] ». Le psychanalyste est un militant du symptôme singulier, intrinsèquement subversif relativement au carcan social. Par sa diffusion dans le corps social, la psychanalyse a fait au XXe siècle de la politique sans le savoir, mais nous avons expérimenté lors des débats sur « le mariage pour tous », que la psychanalyse avait une responsabilité politique désormais consciente d’elle-même dans la transformation des normes sociales afin qu’elles fassent droit aux normes subjectives dans leur diversité.

Lacan, tout au long de son enseignement, s’est efforcé de penser les « conditions de possibilité » de la psychanalyse comme discours non normalisant et pratique hors normes : les conditions logiques, techniques, éthiques. L’heure est venue d’en penser les conditions politiques de possibilité. Concernant le désir de l’analyste, il ne faut pas oublier les contextes historiques dans lesquels Lacan a déployé ses conceptions successives. Dans les années 50, il bataillait explicitement contre les normes et les idéaux véhiculés par les praticiens de la psychanalyse. Au tournant des années 60-70, c’est dans un moment historique précis d’ébullition politique, de foisonnement des idéaux et des utopies, que Lacan a martelé l’idée de la psychanalyse comme « contre-point » de la politique. Notre moment historique est différent et appelle des réponses différentes.

Certes, du point de vue de la structure, le discours de l’analyste reste et restera toujours l’envers du discours du maître. Néanmoins, notre contexte politique particulier nous pousse aujourd’hui à mettre l’accent sur un autre aspect du désir de l’analyste et à le dépeindre non plus seulement négativement – comme désir qui ne jouit pas – mais positivement : comme désir qui porte et soutient un discours, non seulement dans les cures, mais dans le champ social et politique. Le désir de l’analyste se situera toujours à contre-courant de tout endoctrinement ou suggestion que ce soit, mais il est politique en ce qu’il est foncièrement engagé au service du désir singulier, en ce qu’il est désir de désir.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, La Martinière / Le Champ freudien, 2013, p. 557-558

[2] Cottet S., « Avant-propos de la seconde édition », Freud et le désir du psychanalyste, Paris, Seuil, 1996, p. II.

[3] Ibid., p. III.

[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1973, chapitres XIX et XX.

[5] Cf. Cottet S., Freud et le désir du psychanalyste, op. cit., p. 184

[6] Lacan J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 683-684

[7] Cf. par exemple Lacan J., « Intervention aux « conclusions des groupes de travail » », Lettres de l’École Freudienne, 1975, n°15, pp. 235-244, disponible sur internet.

[8] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 555.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts…, op. cit., p. 307.

[10] Ibid., p. 306.

[11] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes » [1989-90], enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 28 mars 1990, inédit.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, op. cit., p. 566.




Le murmure des psychoses ordinaires

Dans son cours de 2007, Jacques-Alain Miller cite un poème de T.S. Eliott : The hollow man, traduit par « Les hommes creux ». Miller s’arrête sur les deux derniers vers : « This is the way the world ends, not with a bang but a whimper : C’est ainsi que finit le monde, non pas sur un bang mais un murmure. » [1]

Les psychoses ordinaires [2] se sont constituées comme programme de recherche à partir du contraste qu’elles présentaient dans leur mode d’expression par rapport aux psychoses extraordinaires. Elles nous ont enseigné à entendre ce murmure qui n’était pas un « bang », mais qui était, pourtant, fait de la même corde. Nous avons su tendre l’oreille et percevoir les petits signes infimes de forclusion qui faisaient de ces cas « inclassables », non pas des « borderline », mais des psychoses à part entière. Au cours des 20 années d’existence de ce terme, le murmure de cette « non catégorie clinique » n’a pas cessé de s’amplifier dans notre champ. Nous avons appris à discerner les psychoses de type chêne de celles de type roseau. La psychose ordinaire est devenue cet outil qui nous a conduit à, non seulement envisager la clinique du point de vue discontinu des catégories structurales binaires névrose – psychose, mais aussi à saisir les logiques singulières, à partir d’une perspective dite « continuiste » où le mode de nouage des trois registres propre à chacun, qu’il soit borroméen ou pas, est la structure qui supporte le parlêtre.

Cependant, cette catégorie épistémique ne se manie pas si facilement. Elle nécessite de maintenir les deux perspectives ouvertes en même temps. La psychose ordinaire, n’est ni un nouveau concept, ni une catégorie clinique supplémentaire. Elle n’est pas, nous disait Miquel Bassols [3] un lieu en soi, mais bien plutôt un moyen de repérage de la psychose elle-même. Le problème est qu’ainsi, le murmure des psychoses ordinaires peut devenir cacophonique, diluant alors sa fonction. En effet, la psychose ordinaire a, peu à peu, glissé vers tous les lieux de la psychose dès lors qu’elle se manifeste de manière discrète et tend à mordre du terrain sur le champ des psychoses plus classiques. Parfois elle peut prendre la valeur d’un joker venant recouvrir de son syntagme des psychoses avérées dont les symptômes, pour être discrets, n’en sont pas moins identifiables. Elle est également quelquefois utilisée pour qualifier des psychoses déclenchées extraordinairement mais pour lesquelles le sujet a inventé une façon de délirer plus discrète.

Quel sens y aurait-il à qualifier certains cas de psychose ordinaire, alors qu’il est possible de reconnaître et de classer ses symptômes dans des catégories nosographiques classiques ? Nous pourrions répondre que l’outil psychose ordinaire pourrait venir là comme porte d’entrée pour cerner, sous-transfert, la manière propre que ce sujet a eu de bricoler une solution plus vivable. Cependant, ne devrions-nous pas aujourd’hui clarifier et préciser davantage le champ qu’elle recouvre ? Ne devrions-nous pas faire un pas de plus et concevoir la psychose ordinaire au-delà d’un état phénoménologique d’une relative paix symptomatique ?

La psychose ordinaire nous a conduit à penser la clinique en faisant un pas de côté par rapport au binaire névrose / psychose, mais, aujourd’hui, ne nous confronte-t-elle pas à un nouveau binaire, celui de l’extraordinaire et de l’ordinaire, nous entraînant vers de nouvelles impasses ?

De la logique à la structure, sous transfert

Le travail fait depuis presque deux ans avec le Comité d’Action de l’École Une pour les PAPERS a été un formidable observatoire des différentes façons d’envisager le thème du Congrès dans l’AMP. Un grand nombre d’axes de réflexion se dégagent à la lumière des défis et des changements que notre monde contemporain impose. J’en extrais deux qui sont en rapport entre eux et qui me semblent porteurs pour avancer. D’une part, les réflexions qui concernent la structure du nœud et le sinthome comme trans-structural. Et ce point déborde de la question de la psychose. Et, d’autre part, le nécessaire renouvellement des réponses concernant la problématique du déclenchement.

Comment penser la variété de nouages dans les psychoses ? Si la psychose ordinaire n’est pas une catégorie en soi, pouvons-nous néanmoins dégager des types de configurations de nœud où une psychose peut être appelée ordinaire ? Il y a aussi l’épineuse question de savoir si cette clinique des nœuds, est susceptible de venir diluer ou gommer les frontières entre névrose et psychose. Si pour Lacan, la forclusion du Nom-du-Père, même « dévalorisée » est toujours restée déterminante pour les psychoses, son dernier enseignement « ébranle la différence névrose – psychose », nous dit Jacques-Alain Miller en 2012 [4], sans néanmoins effacer les perspectives précédentes.

La forclusion généralisée et la pluralisation des Noms-du-Père nous conduisent à une universalisation du délire : « tout le monde est fou ». Tout le monde est confronté au trou ouvert par la rencontre trou-matique de l’impossible adéquation du signifiant à la jouissance. Chacun doit trouver une façon de stabiliser le nouage de sa structure. Certains auront à leur disposition les matériaux de l’Œdipe, d’autres non, mais cela entraîne une « égalité clinique fondamentale entre les parlêtres » [5]. Je pense qu’il s’agit maintenant de cerner les cas pour lesquels la structure des trois registres, tient par un sinthome ou une suppléance qui n’est pas faite avec les matériaux de l’Œdipe, mais n’en parvient pas moins à soutenir l’architecture qui porte l’édifice.

En ce qui concerne le déclenchement, la psychose ordinaire démontre encore être « pas toute » prise dans l’universalisation et vient comme instrument pour cerner l’inclassable. Il est donc difficile de penser le déclenchement avec le paradigme classique de la psychose extraordinaire. Et même le terme neo-déclenchement renvoie au modèle du « grand déclenchement ».

Au niveau de la clinique, je dirais que dans les psychoses ordinaires le déclenchement a déjà eu « pas lieu ». C’est-à-dire qu’il n’est pas advenu sous la forme d’un « bang », mais, là aussi, comme un murmure, inscrivant une trace réelle qui marque le sujet. Mais « le nœud comme support du sujet » [6] a plus ou moins bien résisté malgré la forclusion. Pourtant, les moments de résonnance de cette trace réelle, provoquent des effets dans la structure. Ce sont des épisodes où le nouage est ébranlé, où une invention chute, où un capitonnage saute. Cela se manifeste sous forme d’angoisses, d’affects dépressifs, de phénomènes de corps, de moments de repli qu’on a pu appeler de débranchement de l’Autre… Toutes ces manifestations correspondent aux externalités dont parlait Jacques-Alain Miller en 2008 [7] et touchent « au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet ».

Si, de loin, la petite musique des psychoses ordinaires peut davantage ressembler à celle des névroses qu’à celles des psychoses bruyantes, c’est sous transfert que sa tonalité apparaît de manière plus claire comme étant celle de la psychose. C’est « L’amour de transfert… disait Éric Laurent à Arcachon, qui permet d’extraire un savoir au-delà des classifications ». [8] Il nous faut donc, faire un pas de plus lors de ce Congrès ; il s’agit de savoir encore mieux comment, en partant du cas par cas et sous transfert, on peut saisir les façons dont un parlêtre peut faire en sorte qu’à la place du hurlement forclusif, vienne le miracle du murmure.

[1] T.S. Eliott, cité par Jacques-Alain Miller, traduction Pierre Leyris. Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 2 mai 2007, inédit.

[2] Intervention au XIe congrès de l’AMP à Barcelone « Les psychoses ordinaires et les autres, sous transfert », avril 2018.

[3] Bassols M., « Psychoses, ordonnées sous transfert », Mental, no 35, janvier 2017.

[4] Miller J.-A., « Un réel pour le XXIe siècle, Présentation du thème du IXe congrès de l’AMP », Silicet, Un réel pour le XXIe siècle, Collection Huysmans, Paris, 2013, p. 18.

[5] Ibid., p. 33.

[6] Miller J.-A., « Notice de fil en aiguille », in Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome (1975-1976), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 2005, p. 241.

[7] Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto, no 94-95, Tournai, janvier 2009.

[8] Laurent É., La Conversation d’Arcachon, Agalma/Seuil,1997, p. 274.

 




Une petite différence et pas grand-chose

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