Apprendre à vieillir ? 

Le titre et notamment la présence du point d’interrogation attisent d’emblée la curiosité. Comment peut-on apprendre à vieillir ? Cela s’apprend-il ?

Lundi 9 octobre 2017, la soirée préparatoire aux 47e Journées de l’ECF sous le titre : « Apprendre : désir ou dressage ?» a apporté un éclairage particulier à cette question. La présentation par Nadège Talbot et l’animation passionnée et délicate de Claudine Valette-Damase ont fait écho à la fragilité du corps parlant dans le champ du vieillissement.

Dans un langage clair et accessible, les intervenants ont témoigné de leurs pratiques, suscitant des questions cruciales sur les enjeux et la prise en charge des personnes âgées en institution actuellement. Dans son introduction, C. Valette-Damase soulignait que « le discours médical et politique considère celles-ci comme des problèmes de santé publique auxquels des solutions doivent être apportées pour les éradiquer. Le champ de la vieillesse n’échappe pas à l’individualisme qui isole, au marché mettant en circulation des objets sophistiqués pour se passer de la parole, à la normalisation outrancière qui s’y expérimente ». La psychanalyse, quant à elle, parie sur la parole, le dialogue avec comme seul moteur le désir.

Les témoignages de Christel Astier et Martine Andrieux ont fait entendre qu’au-delà de la volonté politique de protocoles à utiliser, de méthodes à appliquer, de techniques à réaliser, de règles de soins à suivre, il est possible de travailler autrement.

Ces interventions ont mis en relief ce qui n’est pas visible, mais à entendre, à savoir la parole. Les personnes accueillies ont quelque chose à dire, chacune selon son style, selon ses moyens. Parler au présent, sur l’instant même de la rencontre, avec les mots du passé – parler au futur pourrait, peut se conjuguer avec le désir des personnels orientés par le discours analytique permettant ainsi une création.

Les échanges avec l’équipe et le directeur de l’éhpad de Vichy autour d’une interprétation de son projet, de mettre des dispositifs innovants, donnant une autre forme aux objectifs des appels à projet, des lois, avec leurs effets surmoïques ou injonctifs, ont permis de dire l’espoir d’un changement qui ne se repère que dans l’après-coup, aussi bien pour les personnels que pour les personnes accueillies. Les ateliers de parole de résidents et de professionnels permettent de transmettre son expérience dans ce qui a fait rencontre avec la personne rendue anonyme dans la collectivité pour trouver un espace à sa parole, à sa singularité.

 




Apprendre à l’école

La première des quatre soirées préparatoires aux Journées de l’ECF organisées par le bureau de ville de Clermont-Ferrand s’est tenue le lundi 2 octobre sur le thème « Apprendre à l’école ». Animée par Jean-François Cottes, elle a rassemblé près de 70 personnes, avec une forte participation de personnes de l’éducation nationale : enseignants, orateurs de l’ESPE, universitaires, qui venaient, pour beaucoup, pour la première fois dans notre local.

Dans son introduction, J.-F. Cottes a rappelé que pour Freud la pulsion de savoir n’existe pas, renvoyant plutôt le sujet du côté de son désir de savoir, mobilisable ou pas. Deux pistes se dessinent alors : comment susciter le désir d’apprendre à partir d’un Autre qui enseigne et pourquoi le sujet apprend.

Le texte d’Eulalie Berger a mis en évidence, à travers son expérience d’enseignante, comment un enfant de six ans se trouve au cœur d’un conflit si son désir le porte à entrer dans la civilisation. C’est alors au prix d’un consentement à l’Autre, au collectif et au renoncement au plaisir du corps pulsionnel que le sujet, derrière l’élève, peut savoir.

Le texte de Carine Desplanques, lui, a fait résonner l’équivoque se dresser / dressage en les articulant, permettant ainsi à un sujet d’accéder au sens par un doux forçage, ce qui leva son inhibition face à l’écriture.

Un débat vif s’est tenu entre les interventions avec une large participation de la salle.

J.-R. Rabanel a introduit la discussion en soulignant l’importance des objets pulsionnels en jeu (la voix, le regard) à l’école, qualifiant même celle-ci de « deuxième chance » donnée à l’enfant pour maîtriser les objets de la pulsion et s’édifier en tant que sujet.

Serge Thomazet, pédagogue, universitaire, Maître de conférences à l’Université d’Auvergne (ESPE) a quant à lui développé son idée de l’école inclusive à partir de la loi du 11 février 2005 qui s’impose à tous les domaines de la société en faveur des personnes handicapées. Depuis 2005, l’école, aspirant à devenir inclusive, doit être pour tous. Mais comment conjuguer l’école de la République et une école inclusive ? En France, tous les enfants doivent être inscrits dans une école, même si cette réalité est loin d’être effective. Notons que 70000 élèves sont inscrits dans des structures spécialisées (le chiffre est le même qu’en 1975). Les enseignants apparaissent dans un grand mal-être, entre la commande de l’école pour tous et la sensibilité à porter à chacun. Ils sont, pour la plupart, favorables à une école inclusive, mais comment faire à partir des moyens actuels ?

Cette école pour tous doit tenir compte des besoins particuliers de chaque enfant. Une logique de la classe doit alors se construire pour que cette école puisse être celle de chacun. Cette visée anti-ségrégative est une exigence politique toujours à construire, car le réel, lui, échappe et insiste. C’est ce que n’a pas manqué de rappeler J.-R. Rabanel, venu dialoguer avec S. Thomazet.




Enseignements sur « Les psychoses ordinaires –  sous transfert »

Introduction à la première soirée casuistique organisée par le CPCT – Clermont-Ferrand, le 6 octobre, sur le thème du prochain Congrès de l’AMP.

Les psychoses ordinaires, font, pourrais-je dire, l’ordinaire de notre expérience au CPCT.

La plupart des patients que nous recevons se présentent dans une importante errance subjective. Pour chacun, nous sommes amenés à interroger la valeur de ce désarrimage : avons-nous à faire à un débranchement psychotique ? à un laisser tomber névrotique ? Il arrive que cela reste indéterminé, parfois même jusqu’à la fin du traitement, aucun élément ne venant infirmer un diagnostic de névrose.

L’invention de la psychose ordinaire par J.-A Miller est corrélative de notre époque où l’Autre n’existe pas, et quand l’Autre n’existe pas, souligne J.-A Miller, « on ne peut pas trancher », « on est dans le plus-ou-moins »[2]. Il note que si « Lacan réservait la certitude à son mathème de l’hystérie », aujourd’hui, « nous nageons dans le « pas – sûr », « c’est notre pâture, (…) notre pâturage »[3]

Pour certains patients reçus au CPCT, des « petits indices de la forclusion » ainsi que les nomme J .-A Miller, des signes « d’un « désordre provoqué au joint le plus intime de la vie chez le sujet »[4] sont repérables, et ce parfois dès les premiers entretiens.

Il arrive parfois que des patients amènent eux-mêmes lors de la consultation un repérage déjà très précis de ce « désordre » et parfois même d’une solution, « une construction » qui leur permet de s’en défendre.

Ainsi monsieur F., qui dit, dans des termes étonnamment lacaniens : « J’ai repéré que j’avais un dysfonctionnement dans le lien. » « J’ai remarqué que je ne nouais pas d’amitiés.  » « C’est ce défaut de nouage qui m’interroge.» Il précise que même s’il  a une « vie sociale qui peut paraître normale », il « ressent » ce dysfonctionnement. Le phénomène est surtout perceptible dans sa vie amoureuse : « Quand la passion n’est plus là… Ça n’est pas supportable … Il y a… je ne sais pas… une atmosphère…  ». Il ajoute : « J’ai une lâcheté à cet endroit là »

Et si monsieur F. dit avoir déjà beaucoup réfléchi seul à son fonctionnement, et qu’il a même repéré une « construction  inconsciente » pour se défendre de son trouble, il a néanmoins l’idée que là où ça lâche dans le noeud, ça nécessite d’en passer par la parole, par un appareillage transférentiel de l’apparole dont il attend une construction plus satisfaisante

Si ce sont les hystériques qui ont poussé Freud, à la fin du XIXème siècle, à inventer la psychanalyse sur les fondements de « l’inconscient vérité », l’expérience du CPCT, avec la psychose ordinaire, nous fraie la voie, lacanienne cette fois, -borroméenne et pragmatique – de la psychanalyse avec le parlêtre au XXIème siècle.

La demande adressée par Mr F., déjà très avertie sur ce qui peut être attendu d’un traitement au CPCT, est toutefois plutôt exceptionnelle dans notre expérience.

La plupart des patients arrivent au CPCT via l’Autre social et son cortège de choses convenues. L’enjeu de la consultation pour l’analyste est de « provoquer » le transfert,  « d’accrocher » le parlêtre, en invitant le patient à dire, à déplier avec précision ce qui fait problème pour lui dans son existence, à l’intéresser à ce qu’il dit, à repérer, des « dysfonctionnements », des bouts de réel, mais aussi des solutions déjà là, autant d’éléments qui donneront une orientation au traitement

Une des surprises dans mon expérience de consultante, c’est l’effet, presque à chaque fois, de ce premier rendez-vous : celui d’un franchissement qui s’opère dans la parole du patient, d’une accroche transférentielle ouvrant à un traitement possible. Je préfère l’usage de ce terme de franchissement à celui de rectification subjective, que je trouve plus affine à la clinique du parlêtre, puisqu’il indique moins un arrimage préalable à l’Autre dont le sujet se plaindrait – cf le cas Dora de Freud – que cet arrimage transférentiel du parlêtre à partir d’un réel en jeu. Ce franchissement, ses coordonnées, le, ou les signifiants du transfert sont examinés avec le plus grand soin lors des séances de séminaire clinique, donnant une orientation au traitement.

« Suivre Lacan dans l’orientation lacanienne est un acte de transfert et, comme tel, un acte d’amour »[5] écrivent X. Asqué et A. Aromi. Cet acte de transfert est ce qui a présidé à la création du CPCT Clermont-Ferrand, cet acte soutient aujourd’hui son expérience, la praxis à plusieurs qui s’y opère, son élaboration, sa transmission.

[2] Miller J.-A., « Clinique floue », La Psychose ordinaire. La Convention d’Antibes, Agalma – Le Seuil, 1999, p.231

[3] idem p. 232

[4] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.

[5] Introduction au thème du prochain Congrès de l’AMP à Barcelone




Économie et psychanalyse

Les Le 30 septembre dernier se tenait à la Maison du Mexique un Colloque à l’initiative de l’ACF IdF et du Groupe Economie et Psychanalyse. J. Cartelier, G. Chatenay, E. Clément, O. Favereau L. Hutinet et S. Piron s’entretenaient avec M.H. Brousse, E. Laurent et l’économiste M. Aglietta.

Des échos reçus de part et d’autre des deux champs, il résulte que cette rencontre relevait de la surprise et de l’évidence.

Surprise de découvrir chez chaque auteur une façon singulière de faire résonner le signifiant économie et de le nouer à l’intitulé du colloque : Les Calculs du Sujet. Evidence de constater combien psychanalyse et économie peuvent avoir une langue commune, des interrogations croisées et parfois convergentes.

Avec J. Lacan nous en avions déjà la certitude. Il était un lecteur attentif de Marx et tous deux le furent d’Aristote sous des aspects distincts, chacun creusant son sillon jusqu’à l’impasse, relevée par Lacan, de la valeur incommensurable qu’est le manque à être du sujet.

Philosophie, histoire médiévale, sociologie et mathématique, mais aussi poésie, tel fut le menu de cette première partie. Une tentative de délimiter un objet d’étude et la preuve que parler d’économie c’est parler de l’Homme. Pas du sujet.

Pour se faire, il y faut la subversion psychanalytique qui aborde le un-par-un de ce sujet pour en extraire l’économie du désir. Ce détour est indispensable pour saisir qu’il n’y a pas d’économie sans désir, ce que M.H. Brousse démontra par une anecdote lumineuse sur un collier algérien.

L’économie a-t-elle un Autre ? Question qui fut au centre des débats du groupe Economie et Psychanalyse, et à laquelle S. Piron et M. Aglietta répondirent chacun dans leur champ. Le Dieu des Chrétiens en Occident, puis les Etats-Nations, garantirent pendant quelques siècles la confiance des échanges entre les hommes. Mais l’Histoire récente montre que cette charge repose désormais de façon aléatoire sur un Marché versatile ou les oracles sibyllins d’un directeur de Banque Centrale. A ces incertitudes, Internet vient ajouter des paramètres dont personne ne peut dire de quel côté ils feront pencher la balance, entre dérégulation anarchique ou contrôle démocratique.

Il n’est pas certain que l’économie ne puisse pas se passer du sujet, tout en maintenant une forme puissante de désir, soutenue par ce que J. Lacan nommait « la montée au zénith de l’objet a ».

En effet, sur un versant plus contemporain, et plus inquiétant, le discours de l’économie tient le pari d’un désir sans sujet. Grâce au calcul, triomphe récent des sciences mathématiques appliquées à la prédiction des grands nombres, il prétend proposer aux un par un du marché globalisé – au moins pour ceux qui y ont accès de façon monétaire – ce qui viendrait suturer leur manque à être. Cette théorie économique qui se pense scientifique n’a pourtant jamais prouvé ce qu’elle avance, sinon de s’adosser aux sciences « dures » pour réduire le sujet à l’individu et le désir à son comportement.

Tel est le fantasme de l’économie comportementale, concluait E. Laurent, nouvel avatar d’un capitalisme avide de profits sans contrainte.

 




« Je ne suis pas un poète, mais un poème. »

« Je ne suis pas un poète, mais un poème. »[1]

Il est des jouissances qui se passent de mots, alors que le sujet jouit en parlant (Lacan devant son auditoire à son Séminaire) : jouis-sens et hors sens. Nous sommes confrontés à cela à « parADOxes »[2]. La jouissance concerne aussi l’objet ; l’objet du fantasme dans les consultations, l’objet de l’impasse dans les analyses de pratiques, l’objet fabriqué dans les ateliers (Chemin de Vie et d’écriture)[3]. Si la jouissance insiste, c’est que la parole ne suffit pas à réduire la pulsion, le langage ne dit pas tout ; il existe un trou, un vide dans le savoir où se loge le sujet en construction. Tout comme la vérité a structure de fiction, « vérité menteuse »[4] dira Lacan, et se fera varité ; variétés des symptômes que nous accueillons.

Pourtant le premier Lacan écrira que la jouissance est interdite à quiconque parle, que le mot est le meurtre de la Chose. Wittgenstein disait « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »[5] Faute éthique dont il était épris. Lui a échappé qu’il y avait le bien-dire du patient, le rendre compte en intelligence du praticien et le savoir-faire des “atelières”. Deux temps trois mouvements !

L’ambivalence n’est qu’apparente entre le dire et le corps : le signifiant se prétend premier (s’inscrire dans l’Autre comme trésor des signifiants, du langage) et la séparation concerne l’objet (l’Autre comme corps). Il y a donc un passage à Autre chose, par exemple de l’énoncé à l’énonciation, du sujet à l’objet et vice-versa. L’énoncé surgit du moi ordinaire, le dit de la vie quotidienne. Un CV n’est pas Chemin de vie. Un cartel clinique n’est pas qu’analyse de pratiques, une consultation n’est pas que thérapeutique (retour à un état antérieur). L’énonciation concerne le sujet de l’inconscient, celui qui échappe, qui parasite le moi. Derrida en a dit de belles choses dans sa querelle avec J. R. Searle.[6] L’exemple paradigmatique est celui d’un patient de Freud : « J’ai rêvé d’une femme, ce n’est pas ma mère. » « Donc, c’est votre mère », dit Freud. Ce cas donnera à Freud le concept de la dénégation[7]. Cette dénégation, comme l’intentionnalité, ne sont pas sans lien avec la Fabrique[8] ; cette dernière démonte, détricote, déconstruit tout en laissant place au savoir insu. L’interprétation freudienne est juste, mais elle rate la jouissance en jeu. La dénégation peut être le socle d’une fabrication, au même titre que le « senti-ment » et l’intention performative. Lacan reprendra le cas de Freud, comme celui de Kris sur les « cervelles fraîches » : je pompe et copie, suis-je imposteur ? Comment être original, produire de l’inédit ? Questions récurrentes dans notre pratique. Quand dire, c’est faire – titre du livre de J. L. Austin[9], père du performatif – nous interroge quant aux pouvoirs de la parole.

Lacan visera plutôt la pulsion, le réel : ce qui insiste et persiste, là où ça vivote ! Nous, nous faisons avec ce réel indicible, nous fabriquons dans nos actions diverses un objet pas sans sujet. Un objet de jouissance pulse au cœur du sujet et qui lui est à la fois extime, Autre à soi-même, – « Je est un Autre »[10], écrivait Rimbaud – le sujet n’est pas sui generis. Il n’est pas, comme sujet, sans Autre. Donc, un problème demeure quant à l’Autre que nous pouvons incarner, devant/face à l’Un de la jouissance autistique du sujet. Là, il peut y avoir un hiatus. Comment s’en débrouiller ? Voilà la question qui nous occupe.

S’agirait-il de fabriquer un Bildungsroman analytique ? À parADOxes, s’inscrit parfois une création subjective éphémère – nomination transitoire de jouissance – dans le traitement, se produit un écrit qui s’apparente à l’Art Brut, au montage cinématographique dans les ateliers, se profilent des pistes de travail dans les analyses de pratiques. L’orientation lacanienne demeure notre boussole. Ce qui cloche est respecté et est mis au travail, au cas par cas.

Relisons Goethe, Joyce, Woolf, Rousseau et bien d’autres auteurs qui ont bousculé la règle commune, qui ont fabriqué leur langue. Comment se sont-ils débrouillés avec l’Autre quand ils incarnaient l’Un chacun(e) à leur façon ? « C’est aussi que ce lambeau de discours, faute d’avoir pu le proférer par la gorge, chacun de nous est condamné, pour en tracer la ligne fatale, à s’en faire l’alphabet vivant. »[11] Vivant est le désir de l’analyste, de l’atelière ; il s’agit de vivifier le sujet aux prises avec la pulsion de mort, de l’Un-tout-seul ! De l’Un à l’Autre, se fabrique un truc qui échappe à la norme, d’une incomparable singularité. De la mortification du corps par la langue se produit un objet de jouissance. Alors, d’une présence incarnée qui accompagne le sujet, s’ébauche un lien dans un lieu qui s’appelle parADOxes ! C’est notre pari !

[1] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI » in Autres écrits, Seuil, 2001, p. 572

[2] parADOxes, Un lieu et d’un lien pour les adolescents de 11 à 25 ans, association parisienne membre de la FIPA.

[3] Des ateliers d’écriture individuels, Ateliers Chemin de Vie, sont proposés à certains adolescents.

[4] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI » in Autres écrits, Seuil, 2001, p. 573.

[5] Wittgenstein L., Tractatus logico-philosophicus, Gallimard, 1961, p. 107.

[6] Derrida J., Limited Inc, Galilée, 1990.

[7] Freud S., Résultats, idées, problèmes 2, PUF, 1985.

[8] Intitulé de la journée d’étude proposée par parADOxes à la Maison de la Poésie le 7 décembre 2017 http://paradoxes-paris.org/fabriquer-la-journee/

[9] Austin J.L., Quand dire, c’est faire, Seuil, 1970.

[10] « Lettres de la vie littéraire d’A. Rimbaud », Gallimard, 1990, p. 39.

[11] Lacan J., Ecrits, Seuil, 1966, p. 446.




L’utilité directe

La psychanalyse, la clinique analytique, la position de l’analyste, le discours de l’analyste, d’une part, et la société, d’autre part, voilà les termes que je veux interroger. Nous et notre Autre, ce que nous prenons comme notre Autre, la société.

Est-ce un terme que je choisis ou plutôt un terme auquel je suis conduit ? J’ai été amené à dire que Lacan et avec lui le psychanalyste lacanien, concevait sa position dans la société comme celle d’un exilé de l’intérieur. Je l’ai dit dans le fil de ma réflexion sur la communauté de destin entre la psychanalyse et la poésie. Il faut lui rendre ça, ce sont les poètes – en France au moins – qui se sont insurgés contre ce qu’ils ont appelé la modernité.

Il n’est pas indifférent que ce terme de modernité ait été forgé par Baudelaire. Les poètes ont été les premiers à saisir ce que le sociologue, nommément Max Weber, devait appeler « le désenchantement du monde ». Ce sont les poètes qui se sont aperçus que naissait un monde nouveau, régi par l’utilité, « l’utilité directe », comme disait Edgar Poe, et que ce monde de l’utilité directe chassait la poésie.

C’est à ce moment là qu’est né Freud. Il ne serait pas excessif de dire que la psychanalyse a pris le relais de la poésie et qu’elle a accompli à sa façon un réenchantement du monde. Réenchanter le monde, n’est-ce pas ce qui s’accomplit dans chaque séance de psychanalyse ?

Une séance d’analyse

Dans une séance de psychanalyse, on s’abstrait de toute évaluation d’utilité directe. La vérité est qu’on ne sait pas à quoi ça sert. On se raconte. On donne une place à ce que l’on pourrait appeler son autobiographie, on écrit un chapitre de son autobiographie. Sauf qu’on ne l’écrit pas, on la raconte, on la narre. C’est l’autobionarration, avec ce que cela comporte d’autofiction, dont on veut faire ces temps-ci un genre littéraire qui doit quelque chose à la pratique de la psychanalyse.

Chaque séance d’analyse, avec ce qu’elle comporte de contingence, de hasard et de misère, affirme néanmoins que ce que je vis vaut d’être dit. C’est en quoi une séance d’analyse, qui n’est rien, qui est prélevée sur le cours de l’existence, où on formule ce qu’on peut, alors qu’on est asphyxié, qu’on se dégage une heure pour pouvoir parler, pour être aussitôt repris par le cours de l’existence, une séance d’analyse, si peu que ce soit, est là pour démentir le principe de l’utilité directe. C’est la foi faite à une utilité indirecte, une utilité mystérieuse, une causalité que l’on serait bien en peine de détailler, dont on ignore par quels canaux elle passe, mais qui en définitive s’impose.

C’est en ce sens qu’une séance d’analyse est toujours un effort de poésie, une plage de poésie, que le sujet se ménage dans une plage d’existence, la sienne, qui est déterminée, gouvernée par l’utilité directe, puisque c’est aujourd’hui le sort de chacun.

Que veut dire poésie ? Poésie n’est pas affaire de génie. Poésie veut dire, quand cela s’accomplit sous la forme d’une séance d’analyse, que je ne me soucie pas de l’exactitude, de la conformité de ce que je dis avec ce que les autres peuvent croire, ni non plus avec ce que peux leur transmettre. La séance d’analyse est un lieu où je peux négliger la recherche de ce qui est commun. Quand on se propulse dans la vie sociale, on est dépendant de ce qui est commun. Dans une séance d’analyse, on peut s’en abstraire, on ne s’occupe pas de ce qui est commun, commun à tous, ni à plusieurs, ni à quelques-uns. On peut se concentrer sur ce qui vous est propre et qu’on arrive à dire à un seul, à dire dans la langue – ce qui, déjà, le fait partager.

Dans une séance, on ne parle pas à l’analyste, on parle à mon analyste, à celui-là, à quelqu’un qui est prélevé sur la foule. On a avec lui ce lien qui est la langue, et la langue est à tous, mais le destinataire est quand même unique. Si ce n’est pas celui-là, c’est un autre. C’est Un, qui est là pour acquiescer. C’est ce qu’il fait fondamentalement : il accueille, il dit oui, il accuse réception au nom de l’humanité, au nom de ceux qui parlent. L’analyste n’est pas là pour m’accuser, pour me juger, mais pour accuser réception, et par le seul fait qu’il accuse réception, il me disculpe.

Ce sont, en effet, des coupables qui entrent en analyse, des innocents à se croire coupable. Ceux sont ceux qui sont sous le joug d’une loi qui est suffisamment abstraite et illisible que le fait de s’y conformer n’innocente personne. Aberration qui est celle des temps modernes qui se caractérise par ceci qu’ils ont donné naissance à une loi qui est telle qu’on ne peut jamais s’y conformer, et qu’il faut encore la médiation d’un à qui on se confie, à qui on confie ses affres pour pouvoir aller en paix, jusqu’à la prochaine séance.

Une séance d’analyse est comme une parenthèse. Rien de plus, mais rien de moins. Une parenthèse dans l’existence minutée du sujet contemporain, ce sujet qui est voué à l’utilité directe.

La séance analytique est une plage de jouissance soustraite à la loi du monde, mais qui permet aussi bien à cette loi du monde d’exercer son règne, parce qu’elle lui procure un relais, un soulagement, une halte, tandis que se poursuit cette extraction inlassable, extraction de plus-value, qui justifie, croit-on, qu’on existe.

(…)

Ce texte est un extrait de « Psychanalyse et société » paru dans Quarto n°83, pp. 6-11.




Présence de l’analyste dans l’époque

Le délitement du lien social et l’effritement des grandes identifications dont nombres de sociologues font le constat, ne fait elle pas de la précarité l’un des signifiants maîtres de l’époque ? Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, dans un livre récent, montrent en quoi les transformations du marché occidental qui recycle des gisements de choses du passé, contraint les nouveaux travailleurs à se maintenir à proximité de « bassins d’enrichissement »[1], abandonnant les anciens sites de production et les liens qui s’y nouaient. A ces travailleurs précaires se joignent les émigrés jetés sur les routes de l’occident, pour échapper à la tyrannie des extrêmes. Ce n’est plus seulement la globalisation qui a pour effet de détacher les relations des lieux traditionnels où elles s’ancraient mais un monde dont les mutations politiques et leurs effets de dissolution sur le lien social, nous surprennent chaque jour davantage.

Pour la psychanalyse, la précarité est de structure. L’un des effets d’une analyse est de cerner cette zone d’exil à soi-même, irréductible aux identifications sociales. Si les identifications rassemblent ou excluent, l’analyste se tient sur une frontière, un littoral d’où il lui est possible de faire connaître une éthique et un désir «qu’il y ait de l’analyse, qu’elle existe dans le monde»[2]. Ce désir est un opérateur en ceci qu’il autorise un sujet à s’extraire du discours courant, pour s’approcher au plus près de ce sur quoi il bute, de ce qui, en lui, plus fort que lui, cause sa souffrance. L’analyste y met du sien pour que le sujet se risque à énoncer, par petits bouts, ces signifiants rares, ces pépites, arrachées à la langue, qui indexent sa jouissance singulière. Faire apercevoir ce point à celui qui lui adresse sa plainte, a pour effet de suspendre « le principe d’utilité directe[3] », fondement des logiques de marché et des bureaucraties contemporaines. Car la jouissance logée dans le symptôme qui s’expérimente toujours comme « en trop », si elle est indispensable pour vivre, ne sert à rien du point de vue du maître, qui veut que ça tourne rond.

Ce numéro fait entendre ce désir d’analyse et ses effets dans le contexte des reconfigurations économiques et politiques que nous connaissons aujourd’hui. L’écho de la journée « Les calculs du sujet » où conversent économistes et psychanalystes en témoigne. Comment faire accueil aux nouveaux semblants de la civilisation en gardant le discernement qui convient, à l’égard du réel qui se dénude de l’époque ?

Des psychanalystes de l’association ParADOxes offrent chance aux ados de « fabriquer » des choses singulières autour desquelles il leur est possible de produire un savoir et de s’inscrire dans un lien social.

On y découvrira les textes de cliniciens du CPCT, qui abordent le thème de la précarité sous l’angle clinique. Les sujets ne sont pas forcément soumis à une précarité économique, sociale, mais connaissent une précarité symbolique. Ils disposent de peu de ressources pour faire nouage au collectif. Pourtant, accueillis au CPCT, ils ont pu rencontrer un analyste, qui par le tact de son approche diagnostique a permis à chacun de trouver une prise nouvelle dans l’Autre.

[1] Luc Boltanski et Arnaud Esquerre Enrichissement –Une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, 2017

[2] Christiane Alberti « Désir de psychanalyse – A propos du Centre d’études et de recherche sur l’autisme de l’ECF Lacan quotidien, 743

[3] Jacques-Alain Miller « Psychanalyse et société », Quarto n°83, pp. 6-11, dont on pourra lire un extrait à la Une de ce numéro.




« Madame B. » : une agrafe

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