« Fais pas ci, fais pas ça », une série interprète la famille

Les ratages : entre idéaux parentaux et jouissance

 Les Lepic et les Bouley : deux familles, deux modèles éducatifs opposés, telles sont les coordonnées de départ de la série [1]. Leur point commun ? Le ratage…

La série se moque du narcissisme des parents qui croient aux bienfaits de leur modèle éducatif alors qu’ils se montrent assez peu civilisés eux‑mêmes.

Les premières minutes de l’épisode pilote : « la rentrée des classes », illustrent que si la famille a comme fonction de limiter les excès des enfants pour le « vivre ensemble », s’y loge aussi une part d’indomptable pour chacun. Les parents eux-mêmes sont débordés par quelque chose de « plus fort qu’eux ». À l’origine, la série devait s’intituler « Peut mieux faire ». Ce titre inverse le rapport évaluatif, il indique que les parents sont également soumis à des impératifs : plus ils croient aux modèles éducatifs et tâchent de les faire fonctionner, plus cela rate et plus ils sont débordés. Ainsi, Valérie Bouley, qui se retrouve à insulter d’autres en voiture devant ses enfants, est loin d’incarner l’exemple qu’elle voudrait être pour ses enfants et Fabienne Lepic, qui indique que jusqu’en 321, les romains pouvaient tuer leurs enfants,  n’est pas juste une mère au foyer dévouée.

Le ratage des parents souligne donc le caractère illusoire des idéaux éducatifs. Inadéquation entre ce qu’ils veulent pour le bien de leur(s) enfant(s) et ce à quoi ils se sentent eux-mêmes obligés et le désir singulier de chacun des enfants. Ainsi, Renaud Lepic, le père, fier d’avoir fait sup de co’, expert de l’organisation, sort toujours son tableau pour remédier aux problèmes que les membres de la famille rencontrent maisn il s’épuise à essayer d’intéresser son fils au savoir scolaire.

De même, Valérie perçoit les limites de son modèle d’éducation basé sur la communication et qui se retourne contre elle. Elle parie que la parole pourrait tout, serait sans faille et elle se retrouve très coupable d’avoir giflé sa fille qui lui a adressé une phrase insupportable sur sa féminité. Elle en appelle à son mari, beau-père de Typhaine, qui va édicter le RIP : Règlement Intérieur Personnalisé [2].

« Toute formation humaine, dit Jacques Lacan, a pour essence […] de réfréner la jouissance » [3]. La famille « habillée » de son modèle éducatif a comme fonction de faire limite à la jouissance. Pourtant, paradoxe, ce que montre la série, c’est qu’en même temps, elle la dévoile. C’est l’envers des règles universelles. Renaud Lepic agacé par une de ses filles qui l’épingle sur ses contradictions, lui dit : « Dans la vie il y a ce qu’on dit à ses enfants et il y a ce qu’on fait en réalité parce que si tu fais que ce que tu dis à tes enfants, eh ben tu serais… »[4] Renaud Lepic ne boucle pas sa phrase et, dans un moment de vérité, laisse entendre qu’il vaut mieux des inadéquations, des ratés ! En effet, c’est dans ces espaces que peuvent se loger les sujets, au‑delà de leur identification à être parents ou enfants. La série illustre fort bien que les ratages éducatifs font place à des moments où les parents consentent à rencontrer la singularité de leur enfant et y répondent. Elle met en valeur ce que Lacan appelait « l’irréductible d’une transmission – qui est d’un autre ordre que celle de la vie selon les satisfactions des besoins – mais qui est d’une constitution subjective impliquant la relation à un désir qui ne soit pas anonyme »[5].

Un désir qui ne soit pas anonyme

Ainsi, Renaud transmet à son fils un discours sur l’amour [6] et lui apprend qu’un homme n’a pas à avoir honte de son manque, c’est même ce qui fait sa force. Il lui dit aussi sa fierté sur son parcours alors qu’auparavant il se désespérait de voir son fils n’avoir aucune ambition et arrêter ses études. Ce lâchage sur l’idéal et la jouissance pour une ouverture sur le désir tient au fait que Renaud Lepic découvre pour lui-même que ce qu’il voulait, être le numéro 1 de son entreprise, n’était pas ce qu’il désirait[7].

De même, Valérie Bouley consent à ce que sa fille devienne gardien de la paix alors qu’elle l’interprétait comme un ratage de sa fonction de mère, car à l’inverse de ses idéaux[8].

Quant à Fabienne Lepic, elle accepte l’homosexualité de sa fille Charlotte en célébrant un mariage gay en tant qu’adjointe au maire au risque de perdre sa place au futur conseil municipal[9].

Ces exemples ont comme point commun d’illustrer comment les parents acceptent, non sans mal ou douleur quelque fois, de céder sur ce qu’ils veulent pour leurs enfants. Fabienne Lepic ponctue : « on s’assouplit, mais on n’est pas contorsionnistes ». En somme, ils se sont cognés au ratage des idéaux éducatifs et des modes d’emploi sur la parentalité mais surtout ils ont su rencontrer un désir singulier chez leur enfant auquel ils consentent. Au-delà de tout précepte, accueillir cette différence, dire oui à cette altérité me semble situer un authentique et invariant pilier de la transmission parentale : faire don de son manque plutôt que de ses idéaux. Cette transmission – d’un désir qui ne soit pas anonyme – conserve sa valeur quelle que soit l’époque et quelle que soit la façon d’être père, d’être mère.

Les beaux jours du couple

Le deuxième enseignement essentiel que révèle Fais pas ci, Fais pas ça, c’est le caractère invariant du couple[10]. On pourrait en être surpris à l’époque des nouveaux liens de filiation et du caractère multiple que prennent les constellations familiales. Si la norme et le style du couple se transforme, la structure reste, elle, inchangée. Lors de la dernière saison, une ellipse amène les personnages en 2027 : Charlotte Lepic, homosexuelle, fait famille avec sa compagne et leurs enfants.

Plus encore. Si les acteurs ont consenti à ce que Valérie Bouley vive une relation extra‑conjugale, on apprend dans un documentaire [11] sur la série qu’ils ont refusé que le couple se sépare ! Les scénaristes ont dû revoir leur programme ! Au-delà de l’idéal de la famille unie, quelle est donc la valeur donnée au couple alors même que ce lien s’avère toujours inadéquat, non complémentaire, impossible, insatisfaisant ? Alors même qu’on s’aperçoit avec la série que les couples ne s’entendent pas, c’est-à-dire qu’ils ne font pas Un ?

Tels Denis et Valérie Bouley qui se réconcilient en se fâchant contre leurs enfants, car ceux-ci se plaignaient de leur dispute [12]. Il n’est pas question pour eux que leurs enfants les empêchent d’être un couple conjugal. C’est dans la dispute qu’ils peuvent faire rapport, c’est-à-dire dans leur désaccord que le rapport peut s’écrire. Il se dispute pour mieux se réconcilier !

Le non-rapport, c’est finalement le dénominateur commun pour chacun des membres d’une famille, tout autant que pour le couple. Alors qu’est-ce qui fait que le désir de faire couple et de faire famille reste aussi vif ? Les êtres parlants s’appareillent à des partenaires pour mieux supporter leur foncière solitude et nommer leur être. Le couple et la famille semblent permettre à certains de résoudre la question énigmatique de l’être et d’inventer avec d’autres leur façon d’être au monde, chacun selon son style.

En effet, l’invention n’est-elle pas le maître-mot de tout rapport, de tout lien ? Entre homme et femme, entre deux hommes, entre deux femmes, entre un parent et son enfant ?

La discussion entre les enfants des deux familles devenus adultes, dans l’épisode clôturant la dernière saison de la série[13], nous enseigne que chacun s’invente son roman familial. Chaque enfant se plaint de ses parents qui l’ont si mal foutu, rêvant et idéalisant des parents idéaux chez les voisins. Ce n’est pas tant la vérité qui compte mais cela indique à quoi sert la famille : parce qu’il y a de structure un ratage, la famille sert aux mythes individuels, ceux que chacun s’invente pour répondre au trou dans le savoir, sur ce que serait être homme ou femme, ce que serait aimer un homme ou une femme.

La famille permet l’invention mais n’est jamais adéquate ou satisfaisante. Elle voile le trou qu’ouvrent les questions du sexuel, de la procréation, de l’origine. C’est pourquoi l’on pourrait dire que la famille, on s’en plaint mais on y tient !

[1] Intervention lors du colloque du CPCT-parents à Rennes, « Faire famille au 21e siècle ? », le 8 décembre 2017.

[2] « Les bonnes résolutions », Fais pas ci, fais pas ça, saison 1, épisode 4, 2007.

[3] Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 364.

[4] « Mamie blues », Fais pas ci, fais pas ça, saison 6, épisode 2, 2013.

[5] Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, op. cit., p. 373.

[6] « Engagez-vous ! », Fais pas ci, fais pas ça, saison 4, épisode 8, 2011.

[7] « Le joker connerie », Fais pas ci, fais pas ça, saison 5, épisode 8, 2012.

[8] « La surprise du chef », Fais pas ci, fais pas ça, saison 8, épisode 3, 2016.

[9] « La naissance des méduses », Fais pas ci, fais pas ça, saison 7, épisode 3, 2014.

[10] Deffieux J.-P., « La famille est-elle nécessairement œdipienne ? », disponible sur internet à l’adresse suivante : http://www.causefreudienne.net/la-famille-est-elle-necessairement-oedipienne/

[11] « Fais pas ci, fais pas ça, une famille pour la vie », documentaire disponible sur le site internet YouTube à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=V8sC8pprtd8

[12] « Les limites et les bornes », Fais pas ci, fais pas ça, saison 4, épisode 3, 2011.

[13] « Nous vieillirons ensemble », Fais pas ci, fais pas ça, saison 9, épisode 5/6, 2017.




Désir et pulsion

Décider le désir – le titre de cette table – voilà précisément ce que le névrosé échoue à réaliser[1]. Que ce soit sous la forme de l’insatisfaction dans l’hystérie, de l’impossible pour l’obsessionnel, ou de la menace de disparition dans la phobie, le désir est pour le névrosé toujours marqué par un moins. Si le désir s’accompagne d’un non, la pulsion est toujours un oui, elle se satisfait toujours. D’où la question, formulée par Jacques-Alain Miller, de savoir « […] si le désir peut ou non se faire équivalent à la pulsion, et pour cela on peut se poser la question de ce qu’est la volonté de jouissance après la fin de l’analyse ; c’est-à-dire, à un moment où le désir, décidé, pourrait à la fin de l’analyse, équivaloir à la volonté de jouissance ». [2]

À la fin du Séminaire XI, Lacan formule ceci : « […] après le repérage du sujet par rapport à a, l’expérience du fantasme fondamental devient la pulsion. Que devient alors celui qui a passé par l’expérience de ce rapport opaque à l’origine, à la pulsion ? Comment un sujet qui a traversé le fantasme radical peut-il vivre la pulsion ? »[3] Lacan conclut cette ultime leçon du Séminaire XI par l’affirmation que « Le désir de l’analyste n’est pas un désir pur. C’est un désir d’obtenir la différence absolue, celle qui intervient quand, confronté au signifiant primordial, le sujet vient pour la première fois en position de s’y assujettir. Là seulement peut surgir la signification d’un amour sans limite, parce qu’il est hors des limites de la loi, où seulement il peut vivre. »[4]

Le repérage du sujet par rapport à l’objet a lui permet de se réaliser comme sujet. Si nous nous rapportons au développement de Lacan dans « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », ceci implique pour le sujet d’accéder, au-delà des idéaux de la personne, à ce qu’il a été comme objet a pour l’Autre dans son érection d’être vivant, dans sa venue au monde. C’est ainsi, nous dit Lacan, « […] que le sujet est appelé à renaître pour savoir s’il veut ce qu’il désire… »[5] Lacan ajoute que « C’est là un champ où le sujet, de sa personne a surtout à payer pour la rançon de son désir ».[6] Le désir a donc à être racheté, mais de ce que nous avons été comme objet libidinal. Nous voyons ainsi qu’il ne faut pas attendre le dernier Lacan pour trouver dans son enseignement comme résultat de la fin de l’analyse une articulation entre marque de jouissance et désir.

Isoler la différence absolue équivaut dans une analyse à isoler la cause du désir comme rencontre contingente avec la singularité de jouissance. Cette rencontre en psychanalyse nous l’appelons trauma. Jacques-Alain Miller précise que la différence absolue ne se lie à aucune pureté et qu’elle s’articule à ce que Lacan n’hésitait pas à appeler la saloperie[7]. De ce dont il s’agit, dès lors, c’est de pouvoir isoler la saloperie de chacun comme cause du désir. C’est pourquoi Jacques-Alain Miller souligne que l’aphorisme de Lacan, l’interprétation vise la cause du désir, veut dire que l’interprétation vise la jouissance[8].

Le désir décidé dans une analyse est le désir d’approcher la jouissance. Jacques-Alain Miller affirme que « Tout ce qu’on arrive à cerner et à nommer du désir, c’est une jouissance. A la place du Que veux-tu ? comme réponse on obtient essentiellement Ici il y a la jouissance […] ».[9] Si nous mettons l’accent sur la possibilité de renoncer à la jouissance, il est impossible de renoncer à une éthique du sacrifice phallique à l’Autre. Cependant, la perspective ouverte par Lacan dans son dernier enseignement en dévoilant le fait que l’Autre véritable est le corps, et non le langage, passant ainsi du plan ontologique au plan ontique, permet de penser la dimension de la jouissance impossible à négativer et de « […] libérer l’accès à la jouissance comme impossible à négativer,  que le sujet ne soit plus contraint de voler de la jouissance à la dérobée, si je puis dire, qu’il n’en soit plus séparé, mais qu’il puisse avec elle passer, si je puis dire , une nouvelle alliance ».[10]

Il ne s’agit donc pas d’une ascèse pour atteindre la vertu. Il s’agit d’une nouvelle alliance avec la pulsion, avec la jouissance impossible à négativer, étant entendu que l’Autre de la jouissance c’est le corps. Un corps marqué d’une contingence de jouissance impossible à barrer, avec laquelle il est seulement possible de se réconcilier. C’est pourquoi la finalité d’une analyse est de retraumatiser le sujet pour que le désir en vienne à prendre sa force de jouissance comme cause. Ceci suppose la traversée de l’objet imaginaire du fantasme à l’objet réel pulsionnel, pour accéder à un symptôme sans conflit. À un « je suis ça ». À la contingence qui cesse de ne pas s’écrire, à mon sinthome.

Produire la différence absolue est ce qui peut permettre une nouvelle alliance avec la jouissance. Lorsque Lacan parle d’un « amour sans limites » il nous renvoie à un amour pour le réel sans loi. Pouvoir dire mieux ce réel sans loi serait le sinthome. Dans « L’étourdit », Lacan énonce que « […] le jugement de même, jusqu’au dernier, reste fantasme, et pour le dire, ne touche au réel qu’à perdre toute signification. De tout cela, il saura se faire une conduite ».[11]

Consentir au sinthome permet un jugement qui ne soit pas fantasme, parce que le sinthome annule la distinction entre symptôme et fantasme et permet une nouvelle alliance avec la jouissance.

Cette nouvelle alliance avec la jouissance est celle qui permet au névrosé de cesser de s’offrir, comme dans le christianisme, en tant qu’objet sacrificiel de la complétude de l’Autre. Elle est très différente de la solution élucidée par Jacques-Alain Miller à propos du phénomène djihadiste, où l’alliance, sans passer par la sublimation, s’établit entre l’identification et la pulsion.[12] Au contraire, une nouvelle alliance avec la jouissance, comme résultat d’une analyse, suppose de penser la possibilité d’une jouissance qui n’ignore pas la castration, mais dégagée de l’hypothèque du fantasme.

Le fantasme est la thérapeutique du trauma et il est le support du désir, mais d’un désir équivalent à la répétition. Jacques-Alain Miller indique dans son cours Du symptôme au fantasme et retour ce qui suit : « […] Ce que Lacan nomme la voie du désir n’est pas autre chose que la voie de la jouissance, là où elle se différencie du plaisir, c’est-à-dire là où elle excède le fantasme ».[13]

La voie du désir implique alors un au-delà, ou il serait peut-être plus approprié de dire un en deçà du fantasme.  Il s’agit d’une relation avec l’origine, avec la pulsion. Pour Lacan le problème du névrosé ne se situe pas au niveau de la jouissance, ce qu’il appelle « couleur de vie », mais au niveau de l’hypothèque, qui suppose que la pulsion croit trouver dans le fantasme son objet.

Traduit de l’espagnol par Jean-François Lebrun

[1] Intervention lors d’une table ronde intitulée « Décider le désir » aux XVIIe Journées de la Revue la Escuela lacaniana de Psicoanalisis à Barcelone les 24 et 25 novembre 2018

[2] Miller, J.A., « Del amor a la muerte », en Conferencias porteñas. Tomo 2. Buenos Aires, Paidós, 2009, p. 62.

[3] Lacan, J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1973, pp.245-246.

[4] Ibid., p. 248.

[5] Lacan, J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 682.

[6] Ibid., p. 683.

[7]  Miller, J. A., « Choses de finesse en psychanalyse », [2008-2009], L’Orientation lacanienne, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII, leçon du 19 novembre 08.

[8] Ibid., leçon du 26 novembre 08.

[9] Ibid., leçon du 11 février 09.

[10] Ibid., leçon du 1er avril 09.

[11] Lacan, J., « L’étourdit », Autres écrits , Paris, Seuil, 2003, p.487.

[12] Miller, J. A., « En direction de l’adolescence », Après l’enfance, Collection la petite girafe, n° 4, Paris, Navarin/ Le Champ Freudien, 2015.

[13] Miller, J. A., « Du symptôme au fantasme et retour » [1982-1983], L’Orientation lacanienne, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII.
 

 




La boite à outils du charlatan

Visuel : Sigalit Landau

Il m’a été demandé de vous parler du retrait du Royaume Uni de l’Union européenne et de ce qu’il peut nous enseigner sur les stratégies, politiquement agressives, utilisées par les militants (souvent d’extrême droite)[1].

Ces commentaires sont plutôt le produit d’une réflexion professionnelle que d’une recherche scientifique. Après tout, je suis un avocat constitutionnel européen, j’utilise les cadres et les méthodologies de la recherche en matière de droit. Mon expérience récente du brexit m’a peut-être fourni quelques éclairages utiles pour comprendre les tendances générales et les implications qui ont alimenté la situation britannique ou en ont émergé.

Il est important de reconnaître que la campagne pour le brexit a consisté en une « alliance contre-nature » de personnes qui n’ont d’habitude que peu de choses en commun. Ce fut principalement l’aile droite de racistes déclarés et de néofascistes, quelques insulaires purs et durs « Little Englanders » (expression appliquée à une branche du parti libéral opposée à l’expansion de l’empire britannique au 19ème siècle, qui souhaitait que « l’Angleterre » ne s’étende pas plus loin que les frontières du Royaume-Uni) qui souhaitaient revenir à l’époque victorienne, des néolibéraux qui considèrent l’Europe comme une conspiration socialiste cherchant à torpiller la globalisation capitaliste. Il y avait aussi un contingent de gauche, significatif même s’ils étaient en plus petit nombre, qui voyaient l’Europe comme une conspiration capitaliste cherchant à torpiller l’internationale socialiste (ignorant le fait contradictoire qu’ils appartenaient tous au mouvement plus large du brexit qui disait exactement l’inverse)

Indépendamment de leur orientation politique de base, ces tribus disparates se sont ralliées autour de la cause commune du brexit. Mais pas seulement : ils ont également utilisé des stratégies de campagne très semblables qui peuvent être classées en 4 grandes catégories.

1) Raconter des mensonges.

Et pas des petits mensonges. Les gens comprennent les petits mensonges. Ils ont raconté des gros mensonges et certains font mouche car « ça ne peut sûrement pas être tout à fait faux ». Par exemple :

–  Le Royaume Uni a vendu sa souveraineté au super-état fédéral de l’UE – souvent traduit par un pourcentage de lois anglaises imposées par les eurocrates non élus de Bruxelles.

– La libre circulation des populations fait du tort à l’économie du Royaume Uni et aux services publics.

– L’entrée imminente de la Turquie dans l’UE signifie que des millions de migrants turcs vont déferler sur le Royaume Uni.

– L’union Européenne veut former une armée unique pour contrôler directement l’armée anglaise.

Voilà quelques uns des principaux mensonges qui ont dominé la campagne publique pour le brexit. Sous la table, spécialement dans les réseaux sociaux, d’autres mensonges, bien plus incroyables furent disséminés systématiquement (l’UE cause délibérément les famines en Afrique, par exemple).

2) Vendre des mythes.

Par exemple :

– Tout le monde sait, comme le bus du brexit l’a proclamé, que les 350 millions de £ envoyées chaque semaine à Bruxelles (en soi un mensonge), pourraient, à la place, financer le service des soins de santé britannique.

– Le Royaume Uni a eu toutes les cartes en mains dans la négociation du retrait ; l’UE était tellement faible et désespérée qu’elle aurait capitulé face à toute demande de l’Angleterre ; ce furent les négociations les plus faciles de toute l’histoire de l’homme. Nous savons tous ce qu’est devenu ce mythe.

– Le Royaume Uni émergera sur la scène mondiale comme puissance majeure dans le commerce internationale, avec un agenda d’accords commerciaux remplis avant septembre 2018 au plus tard. Le taux actuel de remplissage est de 0.

 3) Une réponse délictuelle à toute opposition

Toute opposition au brexit, à sa victoire ou à son agenda doit être attaquée sauvagement. Là aussi, les stratégies se répétaient inlassablement.

– Délit personnel simple/intimidation qui va des grossièretés aux menaces de mort, invariablement aggravés par des critiques de genre, de race et d’orientation sexuelle.

– Dénonciation d’« anti-démocratie » : toute contestation sur la façon dont les militants du brexit auraient interprété les résultats du referendum de 2016 fait de vous un individu subversif dangereux qui cherche à détruire « la volonté du peuple ».

– Allégation de corruption : toute personne critiquant le brexit est motivée par la recherche de droits et de gains financiers personnels.

– Allégation d’incompétence : Les militants du brexit peuvent se prononcer sur n’importe quel sujet, avec une totale infaillibilité, contestant les points de vue des « soi-disant » experts, même s’ils manquent eux-mêmes de la moindre compétence, qualification ou expérience pertinente.

4) Rejeter la responsabilité sur des boucs émissaires.

Bien sûr, dès que leurs mensonges et mythes ont commencé à rencontrer la froide réalité du monde, les militants du brexit n’ont pas admis facilement qu’ils s’étaient trompés et qu’ils devaient des excuses. Ils ont plutôt remplacé les anciens mensonges et mythes par des nouveaux, reprochant aux autres la situation qu’ils avaient créée.

Vers l’extérieur : tout était de la faute de ces voyous de Bruxelles dont l’intention était de punir les pauvres petits britanniques qui avaient osé déclarer leur indépendance face à la machine tyrannique européenne.

Vers l’intérieur : les traitres et les saboteurs de l’élite de l’« establishment » travaillent à torpiller ce qui aurait pu être, sans eux, une sortie glorieuse. En effet, aucune institution du Royaume Uni, publique ou privée, n’est indemne des attaques des militants du brexit à la recherche de boucs émissaires pour justifier l’échec de la réalisation concrète de leurs propres mythes : le Parlement, le service civil national, la Cour Suprême, la Banque d’Angleterre, les gouvernements délégués d’Ecosse, de Galles, d’Irlande du Nord, la BBC, les fédérations de l’industries, du commerce, les universités…

Tant d’effort de stratégie : des mensonges, des mythes, des délits, des boucs émissaires ! La question clé est la suivante : À quel point la somme de ces stratégies est-elle bien supérieure à l’addition de chacune prise en particulier ? Sont-elles simplement une façon de réaliser le brexit à tout prix, au nom d’une vaste alliance de militants anti-UE, qui autrement auraient eu très peu de chose en commun ? Ou est-ce quelque chose de plus systématique, quelque chose de plus profond qui serait à l’œuvre ici ?

Je propose 4 points de réflexion à discuter :

1) Indépendamment de la motivation ou de l’issue, il n’y a aucun doute sur l’impact préjudiciable des stratégies des militants du retrait :

– Elles ont créé un état de méfiance et de cynisme envers la plupart des institutions de la démocratie libérale ;

– Elles minent l’idée des faits vérifiables objectivement, encourageant les gens à substituer un système de croyances subjectives à la recherche scientifique, l’objectivité et l’analyse.

2) À ce sujet, il ne fait aucun doute que les nouvelles technologies digitales et les réseaux sociaux jouent un rôle important. Mais cela ouvre sur un autre débat d’importance : les réseaux sociaux donnent-ils voix, relayent-ils des tendances qui ont toujours existé, ou bien la technologie crée-t-elle de façon proactive, façonne-t-elle ces sentiments de cynisme et ces croyances subjectives ? Quelle serait la meilleure façon d’utiliser le pouvoir positif de la technologie pour contrôler l’augmentation et l’influence des « fake news » ?

3) Même si ses défenseurs soutenaient des points de vue différents, pas de doute qu’une partie significative et bruyante des militants a toujours considéré le brexit non comme une fin en soi mais surtout comme un moyen de promouvoir leurs propres objectifs politiques ultérieurs (même mal définis et confus), une espèce de révolution politique, économique, sociale et culturelle au Royaume Uni. Il existe une corrélation déprimante entre bon nombre des principes des militants du brexit et d’autres idéologies politiquement et socialement régressives : le déni des changements climatiques, la peine capitale, une législation contre l’emploi et l’égalité, l’opposition à l’Etat social, des politiques économiques néolibérales. Elles renvoient toutes à une affinité naturelle avec le droit américain le plus dur.

4) Le brexit n’a pas donné soutient aux mouvements antirationnels, non égalitaires et politiquement agressifs seulement aux Royaume Uni, mais ailleurs aussi. Aux Amériques, partout hors d’Europe, le brexit a inspiré nationalistes et populistes, charlatans et démagogues. C’est ce qui peut arriver à mentir très fort, à jouer avec la peur des gens, à offrir des ennemis plutôt que des solutions. Vous aussi vous y arriveriez !

Bien sûr les anglais sont trop particuliers que pour avoir succombé aux forces du populisme lui-même : cela n’arrive qu’aux étrangers ! Mais Le fait est là ! Le brexit est une des plus grandes victoires, jamais égalée, de l’autoritarisme néolibéral actuellement en marche à travers le monde développé et constituant la plus grave menace pour les institutions et les valeurs de la démocratie socio-libérale de marché depuis 1945.

[1] Intervention au Forum européen Zadig en Belgique, Les discours qui tuent, qui s’est tenu le 1er décembre 2018 à Bruxelles.

Traduction : Colette Richard




Roberte – Échanger l’inéchangeable

Pierre Klossowski (1905-2001), que Lacan à l’occasion cite, écrit Roberte, ce soir en 1954. C’est l’histoire d’un couple.

Octave, professeur de Droit canon et de Scolastique, est marié à Roberte – une jeune femme autour de laquelle tourne toute l’intrigue. À chaque pa­ragraphe, elle est présente, active, très longuement décrite dans les mouvements de son corps, ses tenues vestimentaires, ses déplacements, ses pa­roles, ses pen­sées intimes et surtout ses pratiques et jeux sexuels. Roberte est présidente du Conseil de la Censure au Minis­tère et députée radical-socialiste ! Octave impose à Roberte, dans la vie de tous les jours, une loi qu’il a savamment éla­borée – l’Hospitalité. L’époux « prête[1] » son épouse à d’autres hommes – il la prostitue ou, mieux, la soumet rituellement à l’adultération : « Je ne vise nullement à une mise en commun des épouses ni ne plaide en faveur d’une prostitution universelle. […] Ce n’est pas une maî­tresse fortuite que je passe à des amis contre la leur, je leur prête mon épouse. […] On ne donne jamais ce qu’il y a d’inéchangeable, mais toujours l’on prête pour mieux posséder ce que l’on a ». [2] Il précise : « […] je ne suis qu’une mentalité primitive. […] Tellement primitive que la transgression du mariage est encore pour moi un acte religieux autant que le mariage même […] nous n’échappons pas à notre fond, c’est lui qui nous mène […] la prostitution uni­verselle ne se peut même pratiquer si elle ne présuppose l’attrait de la trans­gression du ma­riage : l’épouse, prostituée par l’époux, n’en reste pas moins l’épouse, le bien inéchangeable de l’époux, le bien hors de prix qui donne son prix au consen­tement de l’épouse quand elle cède à un amant choisi par son maître. […] Sup­primez […] le mariage, les notions de fidélité conjugale, l’ordre, la décence, la chasteté dans leurs aspects représentatifs, qui orientent notre vouloir et stimu­lent nos désirs – et l’interdit n’est jamais qu’une digue, un ré­servoir d’éner­gies – alors tout se disperse, se dégrade, s’anéantit dans une amorphie totale. […] [la suppression de l’interdit], sous les dehors d’une inno­vation audacieuse qui pense faire table rase de tout, ne vise qu’au chaos, à la déliquescence géné­rale […] »[3]

Devant cette adultération réalisée qui fait ta­bleau, Octave devient regard.

Les personnages présentés, le « théâtre de société »[4]  mis en place peut se dérouler et déplier ses pièges : échan­ger ce qui ne peut l’être – l’inéchangeable épouse – et, face à cet impos­sible, re­doubler l’échange – l’intensifier jusqu’à produire un rituel brownien. L’im­possibilité n’est pas levée – elle tient à l’objet de l’échange qui est in­échan­geable – mais densifiée comme impossibilité absolue. Le piège se referme sur Octave qui y laissera vie, démontrant, par l’absurde, que l’échange de l’inéchangeable épouse est possible mais qu’aucun sujet vivant ne peut le réaliser.

Cette loi, par laquelle notre personnage prostitue Roberte avec son consentement au­près de ses « invités » [5], est tentative de guérison. Octave est malade – gra­ve­ment. Il « […] souffrait de son bonheur conjugal comme d’une maladie, cer­tain qu’il était de s’en guérir dès qu’il l’aurait rendue contagieuse »[6]. C’est une ma­ladie qui se guérit à se communiquer, à se transmettre à d’autres ! Si Octave se sait – et se sent – malade, il ignore ce dont il souffre. À faire éclore son mal chez l’autre, sa souffrance trouverait son expression – elle s’objectiverait par l’autre chez l’autre. Le bonheur de notre vieux profes­seur est énigme et cette énigme, c’est Roberte elle-même. Roberte est une énigme parce qu’elle est « équivoque »[7], présentant simultané­ment une caractéristique et son contraire. Elle est, à la fois, pure et souil­lée, fidèle et infidèle. Octave, ne pouvant se résoudre à admettre ces attributs contradictoires de l’épouse, n’aura de cesse de se demander : qui est Roberte ? Qui est-elle vraiment ? Cette équivoque est déduite d’une constatation inaugurale : « Roberte avait ce genre de beauté grave propre à dissimuler de singulières propensions à la légèreté »[8]. Ce qu’il sait : Roberte est lé­gère, n’a pas statut d’hypothèse – c’est « la chose telle qu’elle est »[9]. C’est un « fait accompli »[10]. La position d’Octave n’est pas de dé­mons­tration – même s’il multiplie les raisonnements sophistiqués notam­ment en parodiant ceux de la théologie et de la scolastique médiévale. Elle est de monstration ou, mieux, de révélation du « fait accompli », celui qui ne souffre aucune contestation parce qu’il s’inscrit là où les mots ne peu­vent plus dire ni démontrer. Le « fait accompli » révélé s’impose comme oracle silencieux – aucune phrase ne peut plus être articulée ou communiquée – où un geste réalise l’irrévocable. Octave, objectivement, se trompe : Roberte n’est pas une femme « émancipée »[11]. Au contraire, elle est modeste, douce, réservée et atten­tive à son époux. Roberte est la maîtresse de céans aux petits soins d’Octave – y compris sexuels. Octave affirme, sans contestation pos­sible, son bonheur conjugal. Certes Roberte s’était vite rendu compte que cette équivoque interrogée était dans l’esprit de son époux, alors elle « […] s’était raidie dans une attitude d’autant plus hostile à toutes ses idées »[12]. L’opposition de Roberte ne fit rien à l’af­faire : « Plus elle prenait cette attitude, plus [l’époux] […] la jugeait énigma­tique »[13]. En posant ce qu’il voit et observe continuellement : la beauté de Ro­berte, comme « piège »[14], comme ensemble de « signes »[15] trompeurs, Octave at­tri­bue à son épouse, de fait, une « physionomie »[16] cachée, un secret dérobé, fût-ce à elle-même, qu’il n’aura de répit de traquer. Notre person­nage se fera le voyeur de l’âme de sa jeune épouse – cette âme dont il reconnaît, tel est le ressort de sa maladie, qu’elle lui « échappe par maints côtés »[17]. La proximité, la vie banale de tous les jours, la même physionomie qui se montre dans le couple, ne cessent de dérober cette âme de l’épouse à la saisie – à sa contempla­tion sur le mode théologique de la vision de Dieu.

En plein cœur des années 50, le mariage avec sa dimension de sacré resurgit vivace et intraitable. Les personnages Octave et Roberte consentent à en tirer quelques « drôles » de conséquences.

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Intervention aux 48e Journées de l’ECF, le 16 Novembre 2018

[1] Klossowski P. La Révocation de l’Édit de Nantes, éditions de Minuit, Paris, 1959, p. 37.

[2] Klossowski P., Les Lois de l’Hospitalité, Gallimard, collection « Le chemin », Paris, 1965, p. 302.

[3] Ibid., p. 304.

[4] Sous-titre choisi pour Le Souffleur.

[5] Terme choisi par Octave.

[6] Klossowski, P., Roberte, ce soir, éditions de Minuit, Paris, 1954, p. 7.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid., p. 30.

[10] Ibid.

[11]Ibid., p. 8.

[12] Ibid., p. 7.

[13] Ibid.

[14] Klossowski, P., Les Lois de l’Hospitalité, op. cit., p. 187

[15] Klossowski, P., Roberte, ce soir, op. cit., p. 80.

[16] Klossowski, P., Les Lois de l’Hospitalité, op. cit., p. 187.

[17] Ibid.