Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

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Aux sources du désir de cinéma

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Au cinéma, croire à l’inconscient (1) est le beau titre d’un ouvrage récemment paru sous la direction de Jeannne Joucla, qui entourée d’autres collègues de l’ACF à Rennes, a provoqué sur plusieurs années des rendez-vous avec des cinéastes et leurs œuvres. Ces interviews sont enseignants sur ce qu’est le désir de cinéma, sur ce qui l’anime et lui donne sa respiration, non pas par l’étalage d’un savoir-faire appris sur le banc des Ecoles et peaufiné au fil du temps, mais par la façon dont chaque auteur consent à laisser résonner dans ce qu’il filme, l’impact des mots, collision souvent contingente et dont il n’est pas sorti indemne. Si ces cinéastes peuvent être considérés comme « précieux alliés » du psychanalyste, c’est parce que « écrire, réaliser, mettre en scène, monter, veut dire, articulé aux conséquences de l’inconscient »(2).

À la question de savoir si le cinéma a une quelconque prise sur le réel, question ayant laissé sceptiques des générations entières de psychanalystes quant à ce que le septième art pouvait leur apprendre, Gérard Wacjman répond par une affirmative parfaitement assumée : « la salle obscure est un lieu de liberté qui au contraire de nous éloigner, nous branche sur le réel »(3). Son magnifique texte d’ouverture opère un renversement de l’idée du cinéma comme un paquebot de rêve fait pour nous bercer, en faisant bondir dans le flot d’images qui défile, un réel pouvant sonner comme un réveil. Celui rencontré par Serge Toubiana enfant devant ce que lui révèle de la castration aussi bien la misère que la détresse de Guiletta Masina dans La Strada. Celui de l’iceberg percutant le Titanic et par lequel s’engouffre le Nouveau Monde en faisant sombrer l’ordre ancien où chaque chose se tenait à sa place. Mais aussi, et comment, ce réveil qui peut être pour une femme la rencontre imprévue avec un grand amour, tel le personnage de Kate Winslet, annonçant avec son oui ces autres oui de l’émancipation féminine qui viendra bouleverser le siècle naissant. Et c’est en suivant le trajet du bijou jeté à l’océan par-dessus bord que Wajcman fait surgir de manière éclatante l’extimité propre au cinéma, en nouant l’intime et le monde, dans cet objet dedans-dehors qu’est l’objet a(4).

Benoit Jacquot confie, dans un passage saisissant, comment son désir de cinéma s’est noué à la lecture, durant l’enfance, via un objet singulier, la voix de sa mère lui racontant au seuil de la nuit les films qu’elle venait de voir avec son père. « Bête fauve », « corne du taureau », Jacquot met un point d’honneur à faire entendre en quoi, parmi les artistes, c’est notamment le cinéaste qui se cogne contre ces solides, ces figures du réel. Il s’attarde sur sa formule, un rien équivoque, employée jadis, selon laquelle le cinéma implique de « domestiquer le réel », occasion de préciser que loin de designer une quelconque maîtrise, cela vient nommer la façon dont le cinéaste est appelé, dans ce qu’il filme, à approcher, contourner, « ce qui est le réel de la chose, c’est-à-dire ce qu’on ne sait pas »(5).

Souvenirs des films, des lectures, quelques idées erratiques, voilà ce qu’anime le désir de raconter une intrigue, « de préférence un peu obscure » chez Pascal Bonitzer. Scénariste au départ, le cinéma s’est trouvé pour lui dès le début entrelacé à l’écriture. S’il concède que la rencontre bonne ou mauvaise est au départ de tous ses films, il lui est arrivé d’être interprété par son propre film, notamment le premier, Encore, dont les éclats de rire dans la salle, le laissent stupéfait, réalisant alors qu’à son insu il a tourné une comédie. Depuis, ses films se tiennent sur « une ligne de crête, une ligne d’instabilité », où il ne peut avancer qu’en faisant « confiance à une certaine ignorance, une façon de faire confiance à l’inconscient »(6).

Scénaristes et metteurs en scène, Sophie Fillières et Mathieu Amalric livrent aussi les contours de ce lieu inattendu où le désir de cinéma prend vie. Pour chacun, les images qu’ils tournent gardent un lien étroit avec la limite des mots au cœur de l’écriture. « Quelque chose d’arraché à l’impossible »(7) pour S. Fillières ; prendre acte de ce que de la rencontre entre les corps ne peut pas être « disséquée »(8) par les mots, pour M. Amalric. D’autres rencontres, d’autres ponctuations lumineuses sur des films s’enchaînent dans ce livre, donnant corps à la thèse inaugurale de Gérard Wacjman où il rend solidaires deux moments majeurs de la fin du XIXème siècle : la première projection publique des frères Lumière en 1895 et le consentement de Sigmund Freud à ce que l’hystérique lui apprenne la voie de la talking cure. Surgissement de deux lieux de vérité inédits qui entretiennent dans ce livre, la plus joyeuse des conversations.

1 Au cinéma, croire à l’inconscient, sous la direction de Jeanne Joucla, Editions Nouvelles Cécile Defaut, Lormont, 2016.

2 Joucla, J., Op. cit. p. 19.

3 Wacjman, G., « Vive l’eau de Rose ! », Op. cit. p. 8.

4 Ibid., p. 12.

5 Ibid., p. 26.

6 Ibid. p. 48.

7 Ibid., p. 59.

8 Ibid., p. 67.

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