Numero 154

Événements, Hebdo Blog 151

Les autistes et le refus du trauma

image_pdfimage_print

Le 10 juin 1980 à Caracas, Lacan réveille son auditoire en commençant ainsi sa leçon : « tous autant que vous êtes, qu’êtes-vous d’autre que des malentendus ? […] De traumatisme, il n’y en a pas d’autre : l’homme naît malentendu […] je suis un traumatisé du malentendu » [1].

La position subjective du sujet dit autiste, au seuil non du langage mais de la langue commune, ne signale-t-elle pas une résistance au traumatisme fondamental impliqué par la rencontre du sujet avec cette langue et au mal-entendu qu’elle génère ? Si parler suppose s’aliéner aux signifiants qui viennent de l’Autre, pourquoi s’aliéner à cette langue trouée ? Pourquoi céder une part de la jouissance originelle de sa lalangue pour entrer dans cette langue impuissante à dire l’origine du monde, de notre vie, à penser la mort ou le rapport sexuel ?

La rencontre avec ces parlêtres « hors discours » [2] montre – de manière extrême – ce qui se produit lorsque le sujet ne consent pas à ce traumatisme structurant, lorsqu’il se tient hors énonciation, au bord de ce trou, à ciel ouvert. Jeté dans un monde insensé, il s’isole de la communauté des hommes. N’étant pas inscrit au champ de l’Autre, il réellise le symbolique : le mot ne représente pas la chose, il est la chose. La langue commune constitue alors un réel traumatique incarné par l’Autre. Sa voix – objet pulsionnel, hors sens, autrement dit objet a – fait effraction : dire « le loup » revient à le convoquer dans le réel et parler constitue un « troumatisme » terrifiant. Comme l’enfant, il est confronté au désir énigmatique de l’Autre, au « che vuoi ? » : veut-il m’engloutir ? me dévorer ? Risquant d’être la proie des voix de l’Autre, le sujet autiste se remparde.

Jacques Lacan utilise un terme fort pour qualifier le logos [3] : il est virulent [4]. Porté par la voix de l’Autre, le logos percute le corps du sujet et le traumatise car le pouvoir des mots est parasitaire et infectant : la langue frappe le corps – tel un virus – et le sujet l’incorpore, laissant sur lui des marques indélébiles. Et « c’est […] dans ce « motérialisme » que réside la prise de l’inconscient – je veux dire que ce qui fait que chacun n’a pas trouvé d’autres façons de sustenter que ce que j’ai appelé […] le symptôme » [5].

Lacan précise pour les cas de psychose : « le symptôme somatique […] est la ressource intarissable […] à incarner un primordial refus » [6]. Le sujet autiste porte la marque de ce refus de céder à ce moment traumatique fondamental : l’aliénation à la virulence du logos qui marque tout sujet rencontrant la langue de l’Autre. Il parle alors une langue dont l’« inanité sonore »[7] laisse l’Autre au seuil de son monde.

Quel que soit son âge, un autiste est tel l’infans saisi dans les rets du langage, de la langue maternelle et de lalangue[8] où les mots « s’allument de reflets réciproques » « en un jeu de miroir »[9]. Le poète hermétique – ainsi Mallarmé – parle sa propre langue. Le sujet autiste aussi parle sa lalangue.

L’analyste – soutenu par son désir d’être là – accueille cette singularité : il accompagne ce sujet dans les temps logiques qu’il traverse – et sur lesquels il a trébuché lors des temps primordiaux de sa vie – en se réglant sur ce qu’il indique. Alors le sujet dit autiste pourra consentir à être traumatisé, à sa manière et à sa mesure, par l’entrée dans une langue qu’il invente sous transfert et qui fasse lien avec les autres.

[1] Lacan J., « Le malentendu », séminaire du 15 avril 1980 à Caracas, Ornicar, N° 22/23, Paris, Lyre, 1981, p. 12.

[2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 449-498.

[3] Du grec ancien λόγος : parole, discours, raison.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, La Martinière, « Le champ freudien », 2013, p. 448.

[5] Lacan J., « Conférence sur le symptôme », (10 avril 1975), Le bloc-notes de la psychanalyse, Paris, 1985, n° 5.

[6] Lacan J., Note sur l’enfant, (1969), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.374.

[7] Mallarmé S., (1899), Sonnet en X, Poésies, Paris, NRF, Poésie Gallimard, 1992.

[8] Lacan J., « L’étourdit », op. cit.

[9] Mallarmé S., (1897), Divagations, Crise de vers, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,1945, p. 360.

Recommended