Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

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Appels du large d’hier et d’aujourd’hui

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C’est autour de cette question forte que l’artiste Eric Baudelaire et Marcella Lista[1] présentent le thème de la soirée « H comme Hypnose », organisée dans le cadre de son exposition Après, au Centre George Pompidou : « Désir fou d’ailleurs. Fugue. Exil. Voyage hypnotique : celui dans lequel on s’engouffre, par choix ou par nécessité, dans un état psychique ou par aspiration spirituelle autre que la disposition de ceux qui restent. Voyage qui mène parfois à la mort, par désir d’un ailleurs inconnu, par la force d’attraction d’une promesse, par épuisement, par impossibilité de vivre ici. Aucun de ces voyages n’est l’équivalent des autres. Peut-on mettre en corrélation l’actuel phénomène occidental du voyage djihadiste avec le voyage hypnotique des « aliénés voyageurs » de la fin du XIX e siècle, étudié par Tissié et Charcot ? Quel fil conducteur entre le « dernier voyage » des poètes romantiques et la quête contemporaine d’une perte de soi, tentée par une promesse d’altérité rédemptrice ? ».[2]

Also know as Jihadi est le nom du film tourné par Baudelaire et qu’il a voulu placer au cœur de l’exposition. Il a filmé les lieux de passage, les trajets d’un sujet parti rejoindre au Proche Orient une autre scène. L’artiste s’est abstenu d’accompagner ces longs plans d’une quelconque greffe de sens, préférant scander ces images par la parole-même du sujet, une parole circonscrite, consignée par écrit et qui n’est pas libre de dire ce qu’elle veut car elle s’adresse à la police, à cet Autre soucieux d’établir une vérité sur les actes qui jalonnent ce périple.

L’artiste prend d’emblée ses distances d’avec la question de « la vérité » et nous ne saurons pas, au bout du film, les raisons ayant poussé cet homme à vouloir s’extirper des lieux familiers où il a grandi pour aller épouser cette cause compacte et entrer dans les rangs du Front Al Nostra, pas plus que celles l’ayant décidé à rentrer au pays.

Les questions importantes posées par Baudelaire dans son texte nous invitent à réfléchir sur ce qui est nouveau dans les voyages que suivent ces jeunes français pour rejoindre la Syrie. Qu’est-ce qui est commun et qu’est-ce qui est inédit entre ces voyages d’aujourd’hui au nom de la hijra, et ceux des poètes romantiques en quête d’Autre chose par-delà les mers et les frontières, tels les vers de Rimbaud dans Départ ?

Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. – Ô Rumeurs et Visions !
Départ dans l’affection et le bruit neufs
!

Philipe Lacadée, avait fait valoir dans L’Éveil et l’exil, combien les voyages en quête d’un ailleurs lointain, qui convoquent le sujet sous forme d’un appel irrésistible, sont partie constituante de ces moments de séparation au cours desquels les jeunes s’affranchissent brusquement de l’Autre proche, coutumier. De Thomas Bernahar à Robert Mussil, de nombreuses références littéraires illustrent ces moments où un jeune claque la porte de la maison familiale pour se livrer à la volupté d’un appel : nocturne, étrange, s’abandonnant aux vertiges de la fugue et de l’errance. Un appel hypnotique auquel l’adolescent acquiesce et succombe, pris dans la nécessité de se forger un idéal, d’ouvrir un horizon à son désir divergeant des idéaux et des repères de l’entourage familier.

Cependant cet ailleurs lointain qui brille et que l’on s’empresse d’atteindre fébrilement, tel le parcours véridique de Christopher McCandless, adapté au cinéma par Sean Penn dans Into the Wild[3], ce lieu Autre qui convoque le sujet n’est pas habité que de l’idéal des aspirations romantiques. La lueur qui l’appelle dans le lointain n’est pas faite que de lumière. Rappelons combien les poètes français du XIXème cherchant inspiration sous les cieux du Maghreb, de l’Italie, de l’Espagne, n’étaient pas seulement appelés par la lumière ambrée du Sud et les bleus ultra-marins dont parle Rimbaud, mais tout autant par les ténèbres qui gîtent au cœur des tableaux de Goya. Il y a dans ce désir du voyage bien d’autres choses qu’un vœu d’arrachement : l’attrait d’une zone opaque où de nouveaux éprouvés et de nouvelles jouissances viendront effracter le corps. Avançons donc que le consentement à quitter les sentiers battus pour prendre la route de l’inconnu comporte un certain abandon. Un oui à l’ivresse, au vertige de l’abîme, au murmure des sirènes, qui est aussi un oui à une certaine fatalité tel que le rappelle Charles Baudelaire[4] :

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Fatalité du voyage vers la terra incognita, se succédant à sa joie première, que l’on retrouve aussi sous la plume de Maupassant[5] :

L’avenir souriait dans un songe d’orgueil,
La gloire les guidait, étoile éblouissante,
Et comme une Sirène, avec sa voix puissante,
L’Espérance chantait, embusquée à l’écueil.

Mais la vague bientôt croule comme une voûte,
Et devant l’ouragan chacun fuit sans espoir,
Car le Doute a passé, grand nuage au flanc noir,
Sur l’astre étincelant qui leur montrait la route.

Angoisse et désarroi ne sont jamais loin et le jeune qui s’avance sur cette scène nouvelle à ses risques et périls n’est pas à l’abri des tours de la pulsion de mort qui se loge au sein des quêtes les plus romantiques. N’oublions pas la fin du jeune homme de Into the Wild, trouvant dans cette extraction du lieu de l’Autre, en choisissant les somptueuses étendues déshabitées de l’Alaska, la mort inéluctable que lui inflige cette nature même censée procurer l’harmonie. De ce point de vue, les traversées au nom du Djihad s’inscrivent aussi dans cette perspective car la promesse d’une nouvelle vie, d’une renaissance, est aussi, et souvent d’emblée, celle d’une mort certaine.

Les voyages des jeunes pour rejoindre le djihad marquent un point de discontinuité inédit. À côté des motifs humanitaires ou de solidarité pour venir en aide aux « frères » subissant des injustices, souvent invoqués, de nombreux récits témoignent de la capture exercée par la rencontre avec un Autre habité par une volonté impitoyable. Capture d’un dire qui promet de réduire l’écart entre les mots et les choses par l’application littérale du texte religieux ; rencontre avec un discours dont la rigidité garantirait une existence à l’abri du malentendu, règlementant de la façon la plus stricte comment se comporter du matin ou soir, ce que l’on peut dire et faire, et comment jouir du corps d’autrui et du sien propre.

Ce vœu accompli du sacrifice, marque la coupure d’avec ces autres quêtes d’ailleurs et d’absolu que nous connaissions jusqu’à alors. Cette Chose incandescente qui brille aux yeux des jeunes dans l’offrande du martyre reste un objet d’exploration pour la psychanalyse, tout comme pour d’autres champs se penchant sur la question. L’une d’entre elles, et pas des moindres, à l’interface du politique, est celle de questionner les figures du vide et du désespoir que ces jeunes rencontrent ici, dans le pays où ils ont grandi. Quels vides conduisent à cette mortifère aspiration ? Vide aux creux des objets en toc envahissant nos vies. Vide laissé par les anciennes militances et leurs combats sur le terrain des rêves et des idées. Vide au cœur des villes oubliées qui se meurent. Jeunes vies vidées précocement de cet espace où pouvoir se projeter vers des horizons nouveaux, d’où les rêves d’ailleurs prennent leur source et le désir son souffle. Vides nombreux, comme ceux qui surgissent dans les longs plans du film d’Eric Baudelaire, et dont la lenteur, à la limite du supportable, nous laisse toucher du doigt un réel que nous ne pouvons plus esquiver.

 

[1] Commissaire de l’exposition.

[2] Eric Baudelaire et Marcella Lista,Texte de présentation figurant dans le programme de l’exposition.

[3] Into the Wild, adaptation cinématographique par Sean Penn du récit de Jon Krakauer, Voyage au bout de la solitude,2007.

[4] Charles Baudelaire, «  L’appel du large » in Les Fleurs du Mal.

[5] Guy de Maupassant, Poésie diverses, 1871.

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