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À quoi sert la haine ?

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Sur le vif de la conférence de Philippe De Georges à Amiens le 4 Novembre 2015, dans le cadre du cycle  « Symptômes et lien social – Clinique de la haine » organisé par l’ACF-CAPA, Cécile Quina nous transmet les grandes lignes de la réflexion qu’il a proposée.

Cette conférence, Philippe De Georges la débute par le constat du regain de haine dans la société avec la montée des formes les plus archaïques de la religion, de la haine de l’étranger, du nationalisme. Selon lui, ce regain de haine s’observe également dans la clinique : à l’école, dans les familles, dans le nombre croissant de passage à l’acte.

Par ailleurs, P. De Georges nous rappelle que la haine de l’autre est avant tout liée à la haine de soi.

Il nous propose d’abord de faire un détour par le concept de « l’affect ».
Il nous rappelle que pour Lacan, l’affect qui ne trompe pas c’est l’angoisse car directement corrélé à quelque chose de réel en nous qui est la cause même de nos désirs. « Ce dont le sujet est dans l’angoisse affecté, c’est vous ai-je dit, par le désir de l’Autre. Il en est affecté d’une façon que nous devons dire immédiate, non dialectisable et c’est en ceci que l’angoisse est, dans l’affect du sujet, ce qui ne trompe pas »[1].

Comme l’angoisse, la haine ne trompe pas et comme l’angoisse, la haine vise l’objet : quand on m’insulte ou que j’insulte l’autre c’est toujours, selon P. De Georges, « un point de vérité intime qui est visé ».

Freud a toujours lié l’amour et la haine et a pu repérer comment ces deux sentiments sont présents simultanément chez le petit enfant dans son lien aux personnes les plus proches, notamment à l’Autre maternel. L’enfant oscille rapidement de l’un à l’autre, ces sentiments semblent interchangeables. On peut haïr la personne que l’on aime et vice versa. Freud introduit à ce propos le concept d’ambivalence, notamment à propos du cas du Petit Hans : « un conflit d’ambivalence, un amour bien fondé et une haine non moins justifiée, dirigés tous deux vers la même personne »[2].

Si l’enfant ressent cette haine à l’égard de son objet d’amour c’est parce qu’il en est justement très dépendant. Cette haine à l’égard de l’autre, le sujet va la retrouver sans cesse dans les relations aux autres toute sa vie.

Lacan, de son côté, ne parlera pas d’ambivalence. Selon lui, l’amour et la haine sont les deux faces d’une même pièce, l’un n’est que l’envers de l’autre. Il introduira ainsi le concept d’ « hainamoration » : il n’y a pas d’amour sans haine ni de haine sans amour, « L’amour, c’est l’hainamoration »[3].

La haine de l’autre est en même temps une haine de soi comme nous le rappelle P. De Georges à travers le cas Aimée de Lacan. Lacan rencontrera Aimée dans ses premières années de pratique en psychiatrie, alors qu’elle est hospitalisée pour avoir tenté de poignarder une actrice. Pour Lacan, Aimée, souffrant de paranoïa, cherche à tuer en l’autre son idéal.

Dans Malaise dans la civilisation, Freud explique que pour vivre ensemble nous devons refouler ce qu’il y a en nous de plus négatif et de plus antisocial mais plus la contrainte sociale est élevée et plus les pulsions négatives sont intériorisées et aspirent alors à s’extérioriser. « On pourrait croire qu’une régulation nouvelle des relations humaines serait possible, laquelle renonçant à la contrainte et à la répression des instincts, tarirait les sources du mécontentement qu’inspire la civilisation, de sorte que les hommes, n’étant plus troublés par des conflits internes, pourraient s’adonner entièrement à l’acquisition des ressources naturelles et à la jouissance de celles-ci. Ce serait l’âge d’or, mais il est douteux qu’un état pareil soit réalisable. Il semble plutôt que toute civilisation doive s’édifier sur la contrainte et le renoncement aux instincts. »[4]

Aussi, plus les sociétés seront civilisées et moins elles feront place à ce qu’il y a de barbare dans la jouissance de l’homme et plus ces pulsions ressortiront de façon violente. Lacan reprend cela et s’y intéresse notamment en mai 68 : moment où alors que tout semblait stable dans la société, tout vole en éclat. Lacan s’est alors questionné sur ce qui fait qu’une société est en période de paix ou en période de guerre. Pour Lacan, ce qui fait tenir les hommes ensemble c’est « un pacte de parole » : des mots que les sujets ont en commun et qu’ils acceptent de partager.

La communauté c’est justement la tentative de faire Un. Ce qui permet à la communauté de faire Un c’est le « discours du Maître » en référence à Lacan.

Or, actuellement bon nombre de personnes, de penseurs, d’intellectuels médiatisés pensent que le Un serait menacé, menacé par une multitude de petites communautés qui cherche à faire Un, chacune à sa manière, chacune de son côté. Mais est-ce cela qui menace la paix sociale ? Chacun a aussi à faire avec sa propre jouissance.

Et dans tout cela, à quoi sert la haine ? C’est à travers un cas clinique que P. De Georges déplie en quoi la haine peut servir de façon vitale à un sujet. Ce cas est celui d’une femme pour qui la demande est de sortir de la place de victime qu’elle pense occuper pour l’Autre. Pour elle, la haine apparaît alors comme un « moteur ». Ce cas témoigne pour P. De Georges du fait que la haine a une fonction pour le sujet.

[1] Lacan J., Des Noms-du-Père, Paris, Seuil, Coll. Champ freudien, janvier 2005, p. 70.

[2] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Œuvres Complètes, t. XVII, Paris, P.U.F., 1992, p. 219.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 83.

[4] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, P.U.F., 4e éd., 1995, p.10.

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